‹ Méthode complète de chant Grégorien d'après les principes de l'École de SolesmesChapitre 2 sur 173 · PAX · texte numérisé non relu

PAX

Préface du Traducteur.

La Méthode théorique et pratique de chant grégorien, dont nous donnons la traduction française, était faite pour l'Espagne. Dom Gregorio Suñol dit lui-même les motifs et le but qui la lui ont fait entreprendre.

Mais ce que l'auteur ne pouvait pas dire alors et qu'il nous est permis de dévoiler aujourd'hui sans blesser sa modestie, c'est le succès complet qu'elle a remporté en Catalogne et dans la Péninsule hispanique entière.

Les nombreuses et élogieuses appréciations qui en ont été données à maintes reprises dans les revues et journaux espagnols; les opinions non moins flatteuses et non moins autorisées que nous en ont personnellement exprimées les Maîtres de chapelle et ceux qui s'occupent activement de la diffusion du chant grégorien en ce pays; enfin les résultats incontestables que nous avons nous-même obtenus, en nous servant de cette Méthode pour enseigner le chant grégorien dans plusieurs cathédrales, séminaires et maisons religieuses d'Espagne, nous en ont montré jusqu'à l'évidence le mérite et la valeur. Ils proviennent, sans nul doute, de la compétence personnelle notoire du moine espagnol, de son grand esprit pratique et de sa longue habitude de la direction des chœurs ; mais ils proviennent aussi et surtout de son enseignement et de la compétence des maîtres autorisés auxquels il l'emprunte.

Le chant liturgique, en effet, est un sujet complexe qui, faute de règles précises léguées par les anciens, se prête aux interprétations les plus variées et parfois les plus fantaisistes. Il n'est pas si facile qu'on pourrait le croire d'en parler; c'est même d'autant plus difficile, à l'heure où nous écrivons ces lignes, que ceux qui en parlent sont plus nombreux que jamais. Quelle opinion suivre au milieu du chassé-croisé de tant d'opinions diverses? Quelle voix écouter au milieu de tant de voix discordantes?

Avec une sûreté de vue et un bon sens pratique qui lui font le plus grand honneur, Dom Suñol n'a pas hésité sur le parti qu'il avait à prendre : il est allé droit aux opinions et aux voix Solesmiennes ; et le public espagnol y a répondu, en faisant à son livre l'accueil flatteur auquel nous sommes nous-même très heureux d'applaudir.

La Méthode de notre confrère se recommande donc suffisamment d'elle-même. C'est une œuvre nouvelle, sérieuse, doctrinale, pratique, aussi utile à ceux qui donnent l'enseignement du chant,

viij. Préface du Traducteur.

qu'à ceux qui le reçoivent. Le lecteur comprendra qu'il est superflu de donner à nos éloges plus de développement : ils sont sans restriction aucune.

Mais l'auteur, dans la seconde partie de son travail, a traité, en parlant du rythme, une matière trop importante pour ne pas lui consacrer nous-même quelques pages. Nous ne pouvons pas ne pas en parler. Partisan convaincu de la doctrine de l'Ecole de Solesmes sur le chant grégorien, loin de nous, certes, la prétention de défendre cette doctrine : elle se défend par elle-même. Mais nous voudrions, en quelques mots précis et succincts, en faire l'exposé doctrinal; en montrer l'ampleur, la sûreté, la profondeur, et contribuer ainsi, pour la part que Dieu seul connaît, à faire l'unité des esprits sur une question qui, de plus en plus étudiée, nous paraît la plus rationnelle, la plus scientifique, la plus pratique et, pour tout dire en un mot, la plus conforme à la juste compréhension de l'art musical quel qu'il soit et du caractère même du chant grégorien.

Nous venons de dire, il n'y a qu'un instant, qu'il n'est pas facile de traiter les questions de chant : c'est une matière trop complexe. Mais combien la chose est encore plus difficile et plus délicate, quand il s'agit du rythme!

La théorie du rythme suppose, en effet, dans celui qui se croit assez compétent et suffisam^ment prêt pour l'exposer, une connaissance profonde des éléments qui constituent le rythme et une étude sérieuse et très raisonnée de la manière dont les maîtres en ont fait l'application dans leurs œuvres.

C'est une des gloires du dernier siècle d'avoir produit des hommes, assez artistes pour se livrer à ce travail, assez sagaces et assez pénétrants, pour ramener l'art de la composition ou de l'interprétation des oeuvres des grands maîtres à une doctrine qui en est la base fondamentale, celle du rythme.

Méconnue ou altérée par le temps ou le mauvais goût des éditeurs, cette doctrine, si belle et si profonde, revit tout entière dans les livres remarquables où elle est exposée.

Le mérite des hommes éminents auxquels nous les devons, est non seulement d'avoir montré le sens musical et classique des grands maîtres, mais encore d'avoir élevé le rythme à la hauteur d'une doctrine et de l'avoir exposée et développée avec l'éclat et la magnificence qui assurent à leur nom une gloire impérissable.

Or, ce que les grands musicologues contemporains ont fait pour la musique en général, les Bénédictins de Solesmes l'ont fait pour le chant grégorien en particulier.

Préface du Traducteur. ix.

Partant de ce principe, posé par Dom Pothier dans les Mélodies grégoriennes, à savoir, que le rythme grégorien est le rythme oratoire, ils se mirent à étudier de plus près, dans les belles éditions du chant traditionnel qu'ils venaient de reproduire, ce rythme sur lequel on n'avait encore que des idées vagues et imprécises et, après de longues années, exposèrent, en des travaux excessivement remarquables, le fruit de leurs études et de leur expérience personnelle.

Ce sont ces travaux qui constituent ce que nous pourrions appeler l'édifice de la rythmique grégorienne ou de la théorie du rythme dans le chant.

Il est vraiment imposant.

Nous ne pouvons nous lasser de l'admirer, de l'étudier et de nous en pénétrer.

Il comprend deux parties bien distinctes.

Dans la première, on trouve d'abord l'étude approfondie de la langue latine et de sa rythmique, menée de front avec celle des mélodies ; puis, tour à tour, les études comparées des rapports du texte avec la mélodie et de leurs influences réciproques; d'autres études non moins remarquables sur la structure des phrases, leurs formes et leurs cadences, modelées sur des types syllabiques ; ces formes, démontrées invariables, quelles que soient les paroles qui viennent s'y adapter, parce qu'elles ne peuvent les perdre sans perdre immédiatement leur rythme ; tous les secrets de l'art de la composition arrachés aux auteurs du chant grégorien, grâce à ces profondes analyses auxquelles les théoriciens du moyen âge ne songèrent jamais : telle est la première partie de ce splendide édifice.

La seconde s'élève non moins grandiose et non moins imposante.

Nous y voyons, en effet, l'accent latin, élément générateur principal du rythme oratoire, étudié dans les compositions des plus grands polyphonistes et dans les chefs-d'œuvre de l'art grégorien ; puis les divers éléments du rythme : relations d'arsis et de thésis, d'élan et d'appui, de temps léger et de temps lourd; rapports des membres de phrase, des phrases et des périodes; liens qui les enchaînent; caractères qui les distinguent, toutes ces nuances si délicates admirablement exposées; enfin la marche harmonieuse elle-même du rythme, analysée dans chacun de ses pas, dans chacun de ses mouvements binaires ou ternaires.

Tel est, dans son ensemble et dans ses parties, l'édifice que les moines de Solesmes ont élevé sur la base inébranlable du rythme 7nusical libre et qui, par ses admirables proportions, fait involontairement penser à cet autre édifice matériel inachevé, aujourd'hui

Page 1