H., GOGUEL
Voilà mon malade, ou plutôt mon guéri, en route pour Besançon. II fit ce long trajet sans éprouver le moindre ressentiment des accidens douloureux auxquels il était en proie si récemment encore. En descendant de voiture, M. Goguel,
qui est fort actif, put se rendre à pied partout où ses affaires
J'appelaient. De retour à Paris, au bout de six semaines, il vint me témoigner sa gratitude : depuis lors, plus de sept ans se sont écoulés, je l’ai revu souvent, il n’a pas eu la plus petite atteinte d’un mal auquel il est naturellement prédisposé, et qu'il s'était vu déjà dans la nécessité de combattre même par l'application de plusieurs moxas qui lui avaient pour ainsi dire dévoré les chairs.
Le 6 août 1836 je reçus de M. Lehec, avocat et maire à Epinal (Vosges), la lettre suivante :
«€ Monsieur,
» Mon épouse est depuis trois ans affectée de douleurs parfois fort aiguës, que les uns considèrent comme une scialique, et les
autres comme ce mal compliqué d’une inflammation de l’articulation du fémur, je crois, avec les os du bassin.
» Ce qu'il y a de certain, c'est que les souffrances les plus cruelles résultent de l’état actuel de la malade. Le temps seul et le repos peuvent, disent nos médecins, amener la guérison. Cependant je n’ai pu voir, sans éprouver le désir d'en parcourir le texte, l'annonce d'une brochure dont vous êtes l’auteur; veuillez donc me l’adresser, etc.
» Signé LEHEC. »
J'envoyai l'ouvrage demandé; peu de temps après je reçus la consultation suivante, rédigée par la malade ellemême, avec une précision tellement remarquable, qu’elle me - met à même de consigner ici une observation intéressante qui ne peut manquer de fixer l'attention des praticiens, car on en trouve peu d'aussi exactes et complètes sur le sujet :
CONSULTATIGN DE MADAME LEHEC.
« Depuis le mois de juin 1833, je suis atteinte d’une douleur dans la cuisse gauche, qui m'a pris en me levant, sans que je puisse savoir d’où elle peut provenir, n'ayant été exposée ni au froid, ni à l'humidité. Avant celte époque, je jouissais d’une très bonne santé, étant d'un très fort tempérament; j'avais seulement éprouvé pendant assez long-tems des maux d'estomac qui m'occasionnaient des bâillemens très fréquens et des lassitudes dans tous les membres; je les attribuais à une cause morale. J'avais aussi ressenti une douleur à cette même cuisse dans ma dernière grossesse ; mais voilà de céla près de treize ans, et je ne pense pas qu'elle puisse être le principe de celle dont je souffre aujourd’hui. Les premiers jours où je la ressentis, je crus que c'était un nerf forcé, dérangé, et que cela se passerait, je ne pouvais ni me chausser, ni ployer la jambe pour faire aucun mouvement. D'après l'avis de mon médecin, je fis quelques frictions d'huile opiacée qui me firent peu d'effet.
» Les douleurs étaient surtout plus fortes lorsque je me levais et que je posais le pied par terre; elles partaient du haut de la cuisse et s'étendaient jusqu'au talon. Au bout de trois semaines, pendant lesquelles j'avais souffert beaucoup en marchant, les douleurs devinrent tellement fortes, toujours à mon fever, que je ne pus plus quitter le lit sans perdre connaissance. Le médecin appelé alors, me déclara que c'était une sciatique, et me fit appliquer des sangsues qui me firent beaucoup de mal; je fus à peu près deux mois sans pouvoir me lever, ne pouvant rester ni debout ni assise. Au bout de ce temps, on me décida à aller prendre les eaux thermales, desquelles j’éprouvai un grand soufagement, mais il ne fut
que momentané. Je ne pouvais faire la moindre course sans que ma jambe ne devint lourde et embarrassée, ni prolonger aucune promenade sans souffrir beaucoup. Depuis que je suis atteinte de celte maladie, je ne puis faire deux jours de suite le même exercice, la fatigue réitérée m'ayant toujours fait revenir les douleurs.
» L'année suivante, on m'engagea à recommencer l'usage des eaux thermales et à prendre des bains de vapeur presque tout le temps que dura la saison; je ne me trouvai pas bien des eaux comine la première fois; les bains de vapeur, surtout, me donnaient des nausées et me faisaient porter le sang à la tête avec beaucoup de force. Je fais observer ici que j'y suis assez sujette, étant d’un tempérament sanguin. De retour chez moi, je souffris toujours, et, au bout de six semaines environ, je fus reprise de douleurs plus violentes encore que la premiére fois, et cela presque subitement. Cependant huit jours avant cette rechute, j'avais ressenti quelque atteinte; j'avais fait la veille une course assez longue, qui détermina et aggrava, je crois, beaucoup le mal. Je souffris toute la nuit, et voulus cependant me lever le lendemain comme à l'ordinaire ; mais en descendant du lit je me trouvai mal, et ce ne fut pas sans difficultés qu'on put me reposer dessus; les mouvemens qu'il fallut faire pour cela furent si douloureux, que je restai près de deux heures en faiblesse, et pour peu que je remuasse la jambe, les reins et même la tête, je retombais dans cet état. Je fus pendant trois jours souffrant sans relâche, et tellement que, quoique je sois très forte, je ne crois pas que j'aurais pu supporter plus long-temps cette position. Le quatrième jour, je fus soulagée par lFapparition de mes règles; il arrive très souvent qu'à cette approche je souffre davantage, et qu’aussitôt qu'elles paraissent j' éprouve du soulagement.
» Comme je ne pouvais pas bouger, ni supporter de frictions, on m'appliqua ur énorme emplâtre d’opium qui ne me fit rien; on recommença les frictions quand on le put; celles dont j'éprouve quelque soulagement sont composées d’ammoniaque et d'huile. Voyant que tous-les remèdes extérieurs étaient presque insignifians, on me donna pendant long-temps des pilules d'essence de térébenthine ; je crus d’abord qu'elles me guériraient ; elles me faisaient éprouver un sentiment de chaleur à l'intérieur, précisément à l'endroit malade, cela me faisait bien ; mais, à la longue, les pilules ne produisirent plus rien. On me posa alors un vésicatoire à la cuisse; il me fit souffrir horriblement et m'irrita beaucoup les nerfs; on le saupoudrait de morphine ; ce remède me faisant éprouver tous les symptômes de l'empoisonnement, on fut obligé de Le cesser.
» Pendant le temps où je souffris le plus, j’eus de fréquentes nausées et des attaques de nerfs, ce que je n'avais jamais éprouvé. Une des sensations les plus ordinaires était un battement très fort dans la cuisse ; puis il me semblait souvent sentir intérieurement ce qu’on éprouve lorsqu'il se forme un mal à un doigt, par exemple ; quelquefois je croyais que c'était une plaie au vif. En général, lorsque je souffre par suite d’une marche, je crois qu'il y a gonflement intérieur. J'ai plusieurs fois fait usage de ventouses avec succès, divers médecins étaient d'avis que le moxa devait extirper