AVANT-PROPOS
La publication d’une nouvelle édition de cet ouvrage ‘étant devenue nécessaire avant que nous ayons pu réunir et c0ordonner de nombreux matériaux qui devaient imprimer à ce . travail une assez grande importance scientifique, nous avons remis à une autre époque les soins que nous devons y donner sous ce rapport. Tel qu'il est actuellement, malgré des nombreuses augmentations qu'il a subies, il ne faut ‘encore le considérer que comme un exposé pratique. Cependant nous espérons qu'il remplira complètement le but que nous nous proposons, et que les médecins et les malades y trouveront autre chose que des dissertations critiques sur les travaux de nos devanciers. C’est un travail essentiellement pratique.
. Nous nous bornerons à reproduire iei une étain que nous avons adressée à un confrère (4).
Dans les sept premières éditions que nous avons publiées de notre Méthode curative externe des viscéralgies, nous avons gardé le silence sur des insinuations répandues contre nous par M. Barras, auteur d’un 7raitédes Qastralqies et des entéralgies, parce que nous n’atlachons qu’une bien faible importance à ce qu’on se plaît à appeler le mérite de Ja priorité, C'est surtout en médecine que le proverbe : Mihil novum est de la plus grande exactitude. Mais notre longani-
(1) Get article a déjà été publié dans ji Gajelte de Santé du 10 octobre 18/1,
mité ne va pas jusqu'à laisser circuler, sans fin, des imputations plus que jalouses, et puisqu'on nous force à fournir la preuve que l’on n’est pas autorisé à nous accuser de contrefaçon, pour avoir développé, dans une mince brochure, une question que M. Barras n’a fait qu’effleurer dans deux gros volumes ; une fois pour toutes, nous allons réduire à leur juste valeur des récriminations non moins vaines qu'intéressées.
Et d’abord nous reconnaissons que M. Barras a eu sans peine un grand mérite; il est venu à propos : un système célèbre, après avoir long-temps enthousiasmé les esprits, s’écroulait de toutes parts. Les maladies de l'appareil digestif étaient le pivot de ce système, qui ne leur reconnaissait qu’une seule et unique nature : l’inflammation. Alors M. Barras ‘hasarda la publication, dans un journal de médecine, d’un fait qui lui était personnel, pour prouver que toutes les maladies de l'estomac n'étaient point inflammatoires, et que le système nerveux jouait aussi dans ces affections un rôle actif. Ce timide article se transforma bientôt en une brochure qui, grâce à la réaction des esprits contre la doctrine de Broussais, fut accueillie avec indulgence. À cette brochure succéda un volume que la vanité d’auteur enfla telle ment en le bourrant d'histoires de gastralgies et d’entéralgies, que force a été de le dédoubler et de le présenter en deux tomes, dans l’un desquels se trouve, entre autres choses remarquables, une mirifique annonce en faveur d'un fabricant de chocolat, dont l’auteur goûte les produits d’une manière toute particulière.
Bienheureuse influence des mots en médecine! il ne faut souvent qu’un simple revirement euphonique, une minime altération dans une désinence, pour faire la gloire et la fortune d’un auteur! M. Barras l’a bien prouvé! et ce n'est pas un reproche que nous lui aûressons, c’est au contraire, pour nous, l’occasion de placer ici quelques points d'admiration !
Ce que Broussais appelait Gastrite, Entérite, M. Barras l'appelle Gastr-algie, Enter-algie !!T et cette habile substitution de syllabes ultimes a suffi pour édifier une sorte de réputation qui repose, comme on voit, sur le changement de terminaison de deux mots!
L'idée-mère, lidée fondamentale des élucubrations de M. Barras est celle-ci : la plupart des maladies du tube digestif (eh! pourquoi seulement du tube digestif? ) rapportées par Broussais à Finflammation, sont de toute autre na— ture : ce sont des maladies nerveuses et non inflammatoires, et les prétendues phlegmasies chroniques, et même les lésions organiques de Broussais, ne sont que des gastralgies, des entéralgies, qui réclament une thérapeutique entièrement opposée à celle connue sous le nom de méthode antiphlogistique.
Voilà, réduite à sa trop simple expression (car il fallait dire des viscéralgies, pour ne pas localiser dans l'estomac et les intestins des lésions nerveuses qui ont souvent leur siége dans d’autres organes); voilà, disons-nous, la pensée que M. Barras a délayée en 1200 pages, crénelée de contes fantastiques, bastionnée des rêveries d’un hypocondriaque auquel on a droit de dire : «Médecin, guéris-toi toi-même. » Mais M. Barras nous paraît affecté d’une turgescence bilieuse incurable. La monomanie de M. Barras est de crier partout : On m'a volé mon idée. — Rendez-moi mon idée. — J'ai droit à la priorité de mon idée. Il s’en prenait dernièrement à un insolent médicastre faiseur de miracles, qui se juche sur des tréteaux pour vanter la supériorité de son traitement naturel; aujourd'hui, c’est nous qu’il accuse de lui avoir dérobé son idée.
Il faut en vérité être dans un accès perpétuel de délire d'amour-propre, pour revendiquer comme sa propriété, non pas des idées, mais des données semblables à celles que nous avons formulées ci-dessns.
— Quoi? voyons,fexaminons vos prétentions, M. Barras :
+ Vous croyez avoir reconnu le premier : 4° que toutes les maladies de l'estomac et des intestins ne sont pas inflammatoires? — Eh! mon Dieu! la guerre de vingt ans faite aux doctrines de Broussais, qu'est-ce. done que la proclamation de cette vérité ?
2° Que ces maladies ne réclament pas toutes un traitement
antiphlogistique, ou, pour mieux dire, par les évacuations.
sanguines, la diète et les adoucissans? Mais qu'ont dit autre
chose, ayant vous et avant nous, tous ceux qui combattaient
contre les théories du professeur du Val-de-Grâce? Enfin, puisque vous nous forcez à nous mettre en ligne, ne serezvous pas bien surpris de voir que nous pouvons aussi réclamer une part de votre découverte, à l'aide d’un témoignage que vous ne récuserez pas sans doute, puisque c’est: le. vôtre?
Oui, le vôtre, M. Barras, et nous allons tout-à-l’heure vous.
en faire l’exhibition.
En thèse générale, rien n’est difficile, dans les découvertes purement scientifiques, comme de-reconnaître et de consta-
ter la priorité d’un auteur. Il est très rare en effet. qu'une.
idée vierge germe, naisse. et se développe dans une seule tête ; presque toujours il y a simultanéité occasionnelle entre plusieurs intelligences pour la conception. et le développement de cette idée. Et comme ces intelligences n'ont pas toutes le même degré d'activité, comme elles ne sont pas toutes dans des circonstances également favorables à l’émission des faits ; que, d'un autre. côté, les hommes ne sont pas tous également sévères sur le nombre etsur le choix des preuves. à Fappui de leurs doctrines, il arrive souvent que ce n’est pas Celui qui a le mieux et.le plus long-temps étudié une donnée neuve qui la prôduit le premier, mais bien le plus pressé, le plus avide de gloire. ou d’autre chose. I n’est pas de praticien surtout qui, après avoir consacré de longues méditations à la recherche des causes et des conséquences d'un fait acquis, ne se soit vu devancé dans la promulgation des principes qu'il couvait en silence, parce qu'il n'avait pu
les établir qu'en faisant, au vu et au su de ses confrères où des élèves, des observations expérimentales. Aussi l’histoiré toute entière de notre art n’est-elle qu’une interminable et insoluble discussion sur la priorité. Pour n’en citer que des exemples récens : y a-t-il un de nous qui, la main sur la conscience, puisse dire voilà, dans toute l’acception du mot, l'inventeur de la lithotritie? Pourrait-on désigner , sans crainte d'erreur, celui qui le premier a eu, plus récemment encore, l’idée de couper les muscles de l'œil pour la guérison du strabisme? Ces opérations ne se rattachent-elles pas essentiellement à d’autres opérations qui donnent un résultat analogue et qui absorbent le mérite de la découverte ? Très certainement; et dans tous les cas de ce genre, les esprits sages se bornent à constater simplement un progrès de la science elle-même, sans lattribuer à tels ou tels individus qui ont eu seulement le mérite d’en faire l’application, à des époques plus où moins distancées par les circonstances et les occasions qui se sont présentées.
C’est ainsi qu’il y a plus de dix-sept ans, des l’année 1826, étant à Bruxelles, et après avoir lu la relation faite par M. Barras de sa maladie, il nous arriva ce dont nous parlions tout-à-l heure, c’est à dire d’avoir long-temps médité sur une question, de l’avoir entourée d’une observation longue et patiente, et de nous voir enlever la priorité de l'émission de nos vues pratiques, par un autre plus pressé que nous de. parler au public. Faisant bon marché d’une satisfaction de gloriole, et content d’ailleurs qu'une vérité utile se répandit, même sans la participation que nous aurions pu prendre immédiatement à sa propagation, nous nous bornâmes à écrire à M. Barras, que nous étions possesseur de matériaux importans propres à développer le sujet qu'il avait traité, et nous lui offrions de les joindre à la prochaine édition de son ouvrage. Nous ne reçümes pas d’abord de réponse de M. Barras ; mais, pressé de nouveau par une lettre que nous lui fimes remettre en mains propres, il se décida à donner
à notre mandataire une réponse dont voici la partie la plus explicite :
À M. le Docteur Comet.
(Paris, le 19 mars 1898.
» Monsieur et très honoré confrère,
» Je vous remercie des matériaux que vous possédez; ceux que j ai recueillis sont suflisans pour rendre ma prochaine édition*beaucoup plus étendue et plus complète ; mais je vous engage fortement à les publier à part; et si vous prenez ce parti, je vous serai obligé de m'envoyer un exemplaire, pour que je puisse citer votre travail honorablement à l'appui du mien. Quant à ce que vous me dites, que vous pourriez faire entrer vos matériaux dans mon ouvrage, je n’y consentirais point..…., etc.
» Signé BARRAS, docteur médecin. »
De cette lettre il résulte évidemment un fait capital, c’est qu'avant M. Barras peut-être, simultanément sans aucun doute, nous nous occupions de recherches semblables à celles qu'il venait de publier. En ne prenant même date que de sa lettre, si le 19 mars 1828 nous possédions des matériaux, il est bien incontestable qu’il nous avait fallu le temps de les rassembler. Or, en médecine pratique, les observations sont longues à recueillir, et on ne recueille que celles dont la possession offre de l'intérêt. Puisque, dès le com mencement de l’année 1828, M. Barras constate que nous sommes en mesure de publier nos matériaux, il est encore incontestable que, bien long-temps avant, nous avions travaillé pour nous les procurer. Le motif de nos recherches ne pouvait être que l'opinion différente que nous avions acquise touchant les théories régnantes au sujet des maladies viscérales : quelles étaient ces théories régnantes? les principes absolus de Broussais. — Que fallait-il leur opposer ? — Précisément la pratique que nous avons préconisée contrairement à ces principes, Il est donc de la plus grande évi-
dence que nos travaux, sur la nature et le traitement des maladies nerveuses des viscères (VISCÉRALGIES), ont été commencés au moins en même temps que ceux de M. Barras sur les affections nerveuses spéciales à l'estomac et aux intestins (GASTRALGIES el ENTÉRALGIES) : Suum cuique.
Nous n’insisterons pas plus long-temps pour convaincre nos lecteurs et M. Barras lui-même, que nous n'avons rien imité , contrefait. Si ce médecin veut relire entièrement la lettre qu'il nous a écrite, nous ne dottons pas que sa conscience et sa probité ne lui dictent la conduite qu'il doit à l'avenir tenir à notre égard. D'ailleurs, nous aurions beau jeu à faire ressortir la distance immense qui nous sépare de la pratique de M. Barras. Nous lui laissons de bien bon gré ses préceptes et ses prescriptions, dont la banalité rejette dans toutes les superstitions de la pharmacologie. Nous lui abandonnons volontiers aussi toutes nos explications sur l'action des moyens thérapeutiques que nous mettons en usage : il nous suffit qu’ils possèdent une puissance curative qui exclut toute interprétation sur leurs effets. Souffrir ou ne pas souffrir, i n’y a rien de plus positif dans l’art de guérir : telle est la question que notre médication est appelée à résoudre en dépit de toutes les théories, de toutes les priorités, dont nous nous soucions fort peu.
Le Docteur Comer.
P. 8, Si nous avons cru devoir nous exliquer sur les prétentions du docteur Barras, nous ne prendrons pas la même peine à l’égard d'une foule de gastro-lâtres, intrépides déclamateurs en plein vent. Que pourrions-nous dire à l’un de ces médicastres ignorans qui s’est servi du not viscéralgie, comme d’un thème, sur lequel il a brodé quelques fioritures écrites pour la trompette dont il sonne au coin de tous les carrefours ? On verra, dans le préambule qui va suivre, que nous avons composé le substantif viscéralgie pour exprimer avec netteté et précision l'opinion que nous nous sommes formée sur la nature et le siége des affections nerveuses des viscères : eh bien! ce prétendu monographe s’est borné à prendre le mot et à le définir au rebours de nous. Nous avons dit blanc, il dit
noir, sans $e soucier le moins du monde de ce qu'il commet une absurdité énorme.
Un autre héros industriel n’est pas moins plaisant; il s'annonce ainsi : Le médecin des douleurs, SUIVI de recherches nouvelles, etc.
On ne peut vraiment s'empêcher de rire, surtout quand on sait que ce médecin des douleurs est lui-même perelus de douleurs, podagre, et à peu près impotent. Mais nous devons remercier particulièrement le grand guérisseur, connu sous le titre de restaurateur des malades, de nous avoir injurié dans les petits pamphlets qu'il distribue ; nous nous trouvons très honoré de ce qu'il a bien voulu citer, à sa manière, notre nom au milieu de ceux des praticiens les plus estimés et les plus recommandables.