II — CIRCULATION
Historique. Ecole d'Aloxandrie. Galien, Michel Scrvet. Cesal'pinus, Harvey.
Il n'y a rien de plus intéressant ni de plus instructif que l'histoire de la circulation.
Intéressant parce que nous y voyons le développement successif (sinon régulier) par morceaux, pour ainsi dire, d'une gronde idée, d'nne grande théorie. Une fois tous tes faits analysés, toutes les parties constituantes connues, il se trouve un homme de génie, qui sans y ajouter rien de très important fait cependant quelque chose de nouveau, de grand, la synthèse, une théorie ; instructive parce qu'elle nous démontre conunent une conception
1. D6l)imTa. Ânatoiitin et la biologie. Revue scieiiUfiqiiC, lïB8, L I.
vraie des choses est retardée par les idées préconçues, par des théorie sans base, par des affirmations a priori ; instructive encore, parce que si elle nous démontre que les théories apriori sont funestes pour la science, non moins funeste serait l'absence de synthèse, de vue d'ensemble, d'idées scientifiques i qu'il est également dangereux pour la science, de deviner pour ainsi dire les idées générales, avant qu'elles soient sorties d'elles-mêmes des observations déjà acquises et d'accumuler sans cesse des matériaux sans s'élever à aucune idée générale i.
L'histoire de la découverte de la circulation est une histoire type de ces vérités, dont l'avènement est relardé non pas seulement par les difficultés d'analyse, mais infiniment plus par les erreurs commises grâce aux idées préconçues.
lOn peut avec Flourens caractériiier l'histoire de cette découverle par ce double fait que les uns commettent les erreurs, tandis que les autres, leurs successeurs pas sent leur temps à les corriger 'et, s'il est possible, à en commettre d'autres. Ces erreurs fondamentales sont: l)le contenu des artères est de l'air; 2) la cloison interventri- , culaire est percée de trous-porosités; 3) le courant dej sang veineux est centrifuge (1).
Il est probable que le mot f-ang, comme terme analomi-j que est un des premiers. Son importance comme partie constituante de l'organisme, n'a pas échappé aux peuple! les plus anciens. Nous liions déjà dans la Bible cettel phrase « anima omnis camis m sanguine est >. Chose! assez singulière et inexplicable, surtout si l'on prend enl
1. Flourena. Histoire de la découverte de la circulation, Paris,^ 185i.
considéraLioti ce fait que les premières coaaibaan ces ana~ tomiques sont dues, comme nous l'avons vu, aux sacrifices : tandis que les veines sont déjà connues du temps de la guerre de Troie (1), on ne dislingue les artères que plus tard et pour les remplir d'air.
Quantau cœur, on lui fait jouer à lui aussi depuis bien longtemps, un rOile bien considérable.
Arislote exagère même son importance aux dépens du cerveau (opinion encore répandue aujourd'hui chez le vulgaire et les gens du monde). Nous avons vu que pour lui le cerveau n'est qu'une masse inerte, ne jouant aucun rôle actif, tandis que le cœur lui, est le principe des mouvements de la chaleur et de l'âme.
Les anciens qui savaient peu de chose sur le mécanisme du cœur avaient dos notions plus exactes sur son auatomte et sur ses rapports extérieurs. On lui décrit généralement deux cavités: ventricules droit où s'ouvre la veine cave, et gauche où s'ouvre l'artère veineuse. Les oreillettes, dont nous faisons des parties du cœur, étaienl^ pour eux les racines do ces deux vaisseaux. Quant aux vaisseaux, on appelait veines ceux qui s'ouvrent à droite et qui étaient remplis de sang, et artères ceux qui s'ouvrent à gauche et sont remplis d'air. Mais en raison de l'analogie de structure des vaisseaux on appelait notre artère pulmonaire vena arténosa et la veine pulmonaire arteria renosa. Enfin nos auricules étaient pour eux des oreillettes.
L'histoire de la circulation commence à proprement ', avec Erasislrate (304 av. J.-C.) jErasistrate a celle supériorité sur tant d'autres qui se
Kl. Podalire (ilûO avant J.-C), (ils d'Escuiapc Taisait déjy, suiitHomÊre, des saignées (îles phlébotomies).
Dana cette tliéorie où les choses vraies étaient noyées, pour ainsi dire, au milieu de tant de choses faui^scs, ce qui était vrai était acquis par rexpérimentation et ce qui était faux était un fruit d'imagination, d'une théorie a priori.
Les anatomistes du moyen-âge s'étaient chargés d'exclure la vérité, et la théorie de sanguificalion ainsi purifiée pèse sur la science comme le dogme galénique, dont elle faisait partie pendant 14 siècles.
Alors vient un homme plein d'énergie et de l'eu sacré qui, ttravant le danger et... le ridicule, ose non seulement trouver des erreurs dans Galien, mais, oh prolanalion et sacrilège I le déclarer bien haut et le prouver. En vain traduit-on Vésale devant tous les tribunaux théologiques possibles et imaginables, en vain recommencc-t -on les disputes sans fin pour sauver la mémoire du maître des soupçons, l'élan est donné et bienldl surgît une phalange jeune et brillante d'anatomistea ; chacun apporte sa pierre à la construction de cet admirable édifice, qui s'appelle l'unatomie: chacun donne un coup de pioche dans cotte vieille forteresse jadis construite par un génie universel, penseur admirable, depuis refuge de tout ce qui était routine et incapacité.
Quel est le rôle de rinfortuné Servet, « l'homme étrange qui eut du génie s. Dans cette lutte des Titans, quelle est la place qu'il faut lui attribuer, quelle est la valeur des travaux consignés dans le plus bizarre des libres ?
On est saisi d'un étrange sentiment en regardant ce livre, sauvé du feu, grâce aux circonstances très étranges (tout est étrange dans cette histoire terrible), ce témoin vieilli, bien vieilli, mais {|ui porte encore des traces non douteuses des mœurs de ces temps barbares,, livre qui
est le tableau exact de ce que devait être le malheureux Servet, fait de géoie et de ridicnle, d'esprit et de folie. Ou se demande par quelle aberration de pensée, de jugement, pourquoi et comment avait surgi dans sa tête cette idée bizarre de consigner une découverte admirable d'anatomie dans un ouvrage plein de choses les plus extraordinaires, même pour le temps. On se demande ai c'est un fou qui a eu des moments de singulière lucidité, ou si c'est un génie qui a eu des moments de folie.
Un grand et merveilleux poète russe, Gogole, qui, lui a fini dans la folie, a tracé d'une main de maître un tableau psychologique lerrible et saisissant par des contrastes, tableau où le lecteur assiste, pour ainsi dire, à des états successifs de lucidité et de folie. Ce tableau, qu'on n'oublie jamais, revient à l'esprit en parcourant ces pages moisies que les mains mystérieuses ont sauvées du feu, le même sentiment vous saisit.
Huxley dans l'ouvrage que nous avons déjà cité, ouvrage écrit avec une révoltante partialité, plein de contradictions, d'inexactitudes et d'épithètes (à l'adresse de son grand compatriote Bacon) peu dignes d'un savant et écrivain aussi érainent, Huxley a pris pour tâcliu de rabaisser au profit de Ilarvey tous ses prédécesseurs (excepté toutefois GalienJ.
Ainsi pour lui, Servet n'a rien découvert, n'a rien fait, n'a rien vu. * J'avoue n'avoir pas réussi à voir qu'il eût fait un grand progrès sur Galien, qu'il en savait plus que Galien >. Servet aurait admis l'existence de trous dans la cloison ventriculairc, de sorte que* la découverte de la petite circulation ne lui appartient pas b. Cela est inexact.
( La communication, dil Servet dans son Chrtstîanismi
re8ti(ulio (1) ne se tait pas à travers la cloison railoyenne des ventricules, comme on s'imagine communément, mais par un long et merveilleux détour, le sang est conduit à travers le poumon, où il est agité et préparé, où il devient jaune et passe de la veine artérieuae dans l'artère veineuse et aveiia arlenosa in arteriam venosam transfundilur ».
c L'idée complète, l'idée entière, que nou= a donnée la circulation pulmonaire a été, dit Flourens, de comprendre que le sang passe de l'artère pulmonaire, dans la veine pulmonaire, que le sang sorti du cœur droit par l'arlère pulmonaire, rentre dans le cœur gauche par la veine pulmonaire ». ï Cette idée, cette grande idée, cette idée si neuve de la circulation du circuit, Servet est le premier qui l'ait eue (2) )>. Si, dit Wilis (3), son rétablissement du Chrislianisine avait pu être publié, il me semble possible que Harvey ne jouerait pas de l'immortalité qui s'attache si justement à son nom ï.
Dans le même ordre d'idées Huxley fait peu de cas c découvertes anatoniiques de Césalpinus (1593) concernant la circulation, n 11 n'a fait que remarquer que la ' veine se gonfle du côté de la ligature qui est le plus éloigné du cœur, et que ce fait n'est pas d'accord avec les < idées admises sur le mouvement du sang dans les veines». Rien n'est moins juste, si Ton en juge par la citation empruntée do Césalpinus lui-mdme. < Le sang, dit Césalpinus (4) conduit au cœur par les veinrs, y reçoit sa der-