DES TYPES CHIMIQUES
L'idée des types chimiques s^est peu à peu introduite dans la science, à mesure que celle-ci a fait des progrès. A la rigueur, on pourrait l'attribuer aux premiers chimistes qui se sont servis de ces expressions : pyrite de fer, pyrite de cuivre , couperose blanche, bleue et verte , ou bien de celle-ci : sulfure de cuivre , sulfure de fer. Cependant, telle que nous la concevons aujourd'hui , cette idée est dépendante de la théorie atomique , et par conséquent il faut en chercher l'origine dans les écrits du chimiste qui , le pre-< mier, a représenté la composition de deux sels du mémo genre par deux formules semblables. Il est certain que^
Beneliiis, eu attribuant aux sulfatet, aux séléniatcs et aux chromâtes les formolesSO'+OM, ScO»-f-OM, CrO»-»-OM, aTait une idée parfaitement nette des types chimiques. U en est de même des personnes qui ont rapproche les chlorates des bromates et des iodates, les chlorures des bromures et des iodures. M. Mittscherlich est venu donner plus de rdief k cette idée par sa décourerte de Tisomorphisme.
Néanmoins on a toujours laissé quelque chose d'indécis dans cette cpiestion ; les termes n ont pas été nettement définis, et Ton s*est contenté déconsidérer, d*une manière assez vague, comme appartenant à un même type chimique , les composés qui renferment le même nombre d ' atomes et qui présentent une certaine analogie dans leurs propriétés.
M. Baudrimont , qui le premier, je crois, s*est servi de cette expression type chimique, considère, avec Berzdius, les sulfates, les séléniales, les tellurates et les chromâtes comme des sels d*un même type, mais avec cette di£Krence quHl emploie des formtdes brutes et représente, par conséquent, Farrangement atomique des sds précédents par RO* M.
En effet, Tidée des types parait être, au premier abord, indépendante de toute théorie sur Tarrangement des atomes. Car, qu'on note les sulfates ainsi , SO* M, ou ainsi , SO'+OM, peu importe; du moment qu'on note tous ces sels de la même manière, on admet qu'ils appartiennent i un même type. Telle parait aussi avoir été Tidée de M. Dumas, lorsque , il y a quelques années, il a appelé l'attention des chimistes sur ce sujet.
Mais la question est loin d'être aussi simple; elle est entourée de mille difficultés, et établir une théorie des types, c'est établir une classification chimique basée sur le nombre, la nature, les fonctions et Tarrangement tant des atomes simples que des atomes composés.
Je suppose , en effet, qu'on demande si les oklorurcs et les oxydes appartiennent a un mèoie type. On ne peut pas faire une question plus simple, et cependant les chimistes, qui représentent ces composés par OM et Cl M, admettront Tidentité du type, tandis que d'autres personnes qui les repré« sentent par OM et Cl* M, ou bien , comme M. Grerhardt, par OIVP et Cl M, rejetteront cette identité. H n'y aura même pas accord entre les chimistes qui admettent les formules OJVLet Cl M; car pour les uns , Toxygène et le chlore jouant le même rôle , et pour les autres cela n'étant pas , il y aura identité de type dans le premier cas, et non dans le second.
Ceci paraîtra plus évident dans l'exemple suivant : On demande si les cyanates et les sulfocyanures appartiennent à un même type. Cela ne fera pas de doute pour les chimistes qui co.jiidèrent que roxygène, le soufre et le sélénium sont de. corps équivalents. Mais on sait que tout le monde n'est yzs d'accord là-dessus , et que, en général , on attribue ce 17 pe Cy'O + OM aux cyanates , et cet autre Cy*S* +Maux sulfocyanures.
Aux chimistes qui admettent l'équivalence des fonctions
des corps simples que je viens de citer, qui considèrent los
éthers carboniques sulfuré, bisulfure, trisulfuré et non
sulfuré CO'E*, C „ E', C E, CS'E* comme appartenant
à un même type, on demande s'il doit en être de même de
rhyposulfite , du quintisulfurc et du sulfate de potassium,
S'-4- K, -^ K et -4- K. Les réponses ne s'accorderont
certainement pas*
J'ai dit que l'idée des types chimiques paraissait être indépendante de toute théorie sur l'arrangement des atomm. Cela est parfaitement vrai , juscju'à un certain point. Mais s'il n'est pas nécessaire de connaître cet arrangement [Niur les deux corps que Ton compare , il faut néanmoins savoir
s'il est le même ou non, quel que soit d^ ailleurs cet arrangement. La question ainsi posée, et Fétat actuel de nos connaissances ne nous permet pas de la poser autrement, se trouve singulièrement simplifiée, car nous n'avons plus à nous préoccuper de l'arrangement des atomes, mais seule-» ment de savoir s'il est le même ou non , dans tel et tel corps.
Néanmoins de nombreuses difficultés entourent encore ce sujet \ c'est ce qu'on va voir par les questions suivantes :
L'alun de potasse et celui d'ammoniaque, isomoiphes, susceptibles de cristalliser ensemble en toutes proportions, appartiennent-ils au même type?
Tout le monde admet que les carbonates de chaux et de magnésie, qui sont isoiporphes et qui renferment le même nombre d'atomes, sont moulés sur le même type. En est-il de même pour la dolomîe?
On ignore quel est l'arrangement des atomes dans les acétates; on veut seulement savoir s'il est le même dans l'acétate de potasse et dans celui d'éthyle.
On veut savoir si l'acétate d'éthyle et celui de méthyle appartiennent à un même type. Si on se prononce pour l'affirmative, ce ne peut être qu'à la condition d'admettre, dans ces deux étliers, l'existence de deux groupes, l'éthyle et le méthyle, ou l'éthérène et le méthylène. Mais alors l'oxyde d'éthyle , de méthyle, d*amyle, etc., doivent appartenir à un même type; même conclusion pour le méthylène, Téthérène, l'amylène, etc.; même conclusion pour les acides formique, acétique, butyrique, margarique,etc. : par conséquent, le formiate de méthyle et le margarate d'amylc doivent être rangés dans le même type.
On ne peut pas toucher un corps sans soulever une difficulté. Qui dit identité de type, dit même arrangement atomique. Le carbonate de chaux ne cristallisant pas comme celui de baryte , peut-ou dire qu'ils appartiennent au même ijpe? Si l'on répond oui, comment concevoir que deux
( 36' ) corps qui ne cristallisent pas de même 9 qui par conséquent n'ont pas le mème'arrangemeut atomique, aient néanmoins le même type? C'est contradictoire; ou bien il faut admettre que deux corps peuvent avoir le même type sans avoir le même arrangement. Alors qu'est*cequ un type ?
En m'occupant de ce sujet, j'ai apporté moi*même une profonde modification dans l'idée qu'on s'était formée sur les types : de l'ammoniaque et du soi-disant iodure d'azote on faisait deux types di£BSrents; de l'éthérène et des éthérênes chloré, bichloré, trichloré et quadrichloré on en faisait cinq autres. J'ai exposé précédemment mes idées sur ce sujet et je n'ai pas à y revenir, si ce n'est pour faire voir les nouvelles difficultés qu'il soulève.
Je suppose qu*on soit d'accord avec moi , et qu'on ad* mette que le chlore, en se substituant peu à peu à l'hydro* gêne dans l'éther carbonique, ne change pas le type de celui-ci; je demande alors s'il doit en être de même dans tous les cas , par exemple lorsque la liqueur des Hollandais et l'éther hydrochlorique bichloré se chlorurent complètement ? Si l'on dit oui , on se trouvera immédiatement arrêté par ime difficulté d'un nouveau genre.
L'éther hydrocUorique bichloré et la liqueur des Hollandais, étant isomères, ne peuvent avoir le même arrangement atomique, ou le même type. Si, en se perchlorurant , l'éther hydrochlorique conserve son arrangement, si la liqueur des Hollandais conserve aussi le sien , dans l'un et Fautre cas, on devra obtenir deux chlorures de carbone C*Ci* isomères , possédant , l'un l'arrangement de l'éther hydrochlorique, l'autre celui de la liqueur des Hollandais. Or, comme cela n'arrive pas, comme les deux chlorures de carbone sont identiques, il faut donc que, à un certain moment, le type de l'un des corps employés se soit brisé pour se reformer sur celui de l'autre.
Outre cette modification, j'en ai apporté deux autres qui sont loin d'être adoptées par les chimistes; je me borne à
( 36a ) les rappeler. La première consiste à faire rentrer dans un même type les sels ferreux et ferriques , chromeux et chro* miqucs , etc. ; et la seconde, à attribuer le même type à certains corps simples et à certains corps composés, comme le chlore , l'hydrogène et Tacide chlorhydrîque.
M. Dumas est venu, à son tour, apporter de nouvelles modifications k Tidée que nous avions des types chimiques. Mais, ayant traité ce sujet plutôt en poëtequ^en savant, il en résulte qu il est difficile de saisir exactement sa pensée, et qu^on peut tirer de sa théorie des conséquences qu*il serait le premier à repousser.
M. Dumas admet .que non-seulement les corps chlorés, mais encore les corps oxydés, appartiennent au même type c[ue les su)>stances hydrogénées dont on peut les faire dériver par substitution équivalente : ainsi, pour lui, Talcool et Tacide acétique appartiendraient, malgré la difiérence de leurs propriétés , à un même type. II faudrait par con* séquent en conclure que F acide carbonique CO* appartient au type gac des marais CH*, l'alcool C'H*0 au type C*H*, Tacide tartrique C*H*0' au type C*H", etc. Cependant nous voyons que , un peu plus tard , il a admis un type alcool et un type acétique différents Tun de Fautre.
Que cette statue soit en bronze, en marbre ou en ivoire , peu importe la matière, dit M. Dumas ; c^est toujours la même statue , le même type.
En effet, peu importe que ce sulfate soit un sel de cuivre, de plomb ou de fer; il appartient toujours au type sulfate.
Mais où faut-il s'arrêter; le sulfate d^ammoniaquc, Téther sulfurique , Talun , appartiennent-ils au type sulfate? alors qu'est-ce qu'un type? Toutes les difficultés que j'ai signalées plus haut surgissent de nouveau.
Si l'hydrogène joue le rôle des métaux, si le chlore et l'oxygène jouent celui de Thydrogène, si le soufre et le sélénium jouent celui de Toxygène, si la matière est indifférente , si nous ne devons tônir compte que du nombre et de
l'arrangement des alomes , alors tous les corps suivants deyrom appartenir i un même type (en donnant alors aux atomes le poids des équivalents ) : CO', SO*, CH*, KO*, MnO%Ca%CNH, etc.
M. Dumas ne va certainement pas jusque-là, et il dira que pour que deux corps appartiennent à un même type il ne suffit pas quHls renferment le même nombre d'atomes , mais qu'ils doivent avoir le même arrangement. Alors, à quoi reconnaitrons-nous si les corps que je viens de citer ont ou non le même arrangement?
La théorie de M. Dumas est trop générale; par sa couleur poétique, elle se prête trop aux interprétations: c'est un programme dont nous attendons la réalisation.
DEUXIEME SECTION