‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 19 sur 55 · DES ASSOCIATIONS · texte numérisé non relu

DES ASSOCIATIONS

Les associations sont le chef-d'œuvre de M. Allemand, le principal mobile de nos Œuvres, les sources les plus sûres et les plus fécondes du salut et de la perfection des jeunes gens. M. Allemand, considéré comme l'inventeur de ces réunions dans les Œuvres de jeunesse, mériterait à ce seul titre la première place parmi les fondateurs de ces Œuvres. Sans les associations, une Œuvre a peine à s'établir solidement ; bien plus de i^eine encore à durer, à fixer et perpétuer son esprit, ses traditions. Avec elles, au contraire, tout devient facile. Cet exemple de M. Allemand, a d'abord peu trouvé d'imitateurs, mais c'est, je crois, parce qu'on ne l'a pas assez connu; l'auteur de sa vie en a trop peu parlé; et cependant les associations sont aux Œuvres ce que les moteurs sont dans une machine, ce que l'àme est au corps.

.Je vais donc tâcher de faire comprendre aussi bien que je le pourrai ce que nous appelons associations, quel est leur double but, et quels moyens, quels règlements nous employons pour l'atteindre.

Les associations sont des réunions des congréganistes les plus fervents. Elles ont pour premier but (le former leurs membres à la i)erfection chrétienne et pour second but, d'aider le Directeur dans la conduite de l'Œuvre.

Nous avons vu que les petits enfants assistaient

deux années au petit catéchisme, puis une autre année au catéchisme de première communion, qu'ils entraient ensuite dans rassemblée des novices, et qu'enfin, après une épreuve suffisante, ils devenaient congréganistes. En d'autres termes, l'Œuvre ne reconnaît que des congréganistes régulièrement reçus ; les autres ne sont que des postulants qui subissent certaines épreuves plus ou moins longues selon leur âge, mais qui se terminent toutes par l'exclusion de l'Œuvre ou par la réception : il n'y a pas d'état intermédiaire définitif.

Mais les congréganistes, tous égaux par leur titre, n'ont pas tous la même vertu, la même piété, le même zèle, le même dévoùment. Les uns ont reçu des dons de nature et de grâce qui leur permettent de tendre à la plus haute perfection, quelques autres sans viser si haut peuvent parvenir à beaucoup de piété; d'autres enfin, par la nature de leur intelligence ou de leurs autres dispositions ne semblent pas destinés à grand 'chose. Un Directeur prudent et zélé ne doit donc pas se contenter d'un milieu de perfection que les uns dépasseraient volontiers, tandis que les autres ne pourraient l'atteindre; aliis loqiior coniniunia, aliis specialia. (Imit. m 43). De là, la nécessité de les grouper dans des réunions qui permettent de pousser à la perfection, des jeunes gens qui ont des dispositions à peu près semblables. C'est ce qu'on appelle, dans les maisons d'éducation chrétienne, des congrégations^ et si je donne M. Allemand comme leur insti-

tuteur, c'est pour les avoir appliquées aux Œuvres, c'est-à-dire pour avoir fait des conj^régations dans les congrégations, en leur donnant de plus une organisation admirable. Qu'on interroge les hommes spéciaux, les religieux particulièrement voués à l'enseignement, et ils diront quels meilleurs fruits de perfection ils ont pu obtenir par ces réunions.

Je me contente d'indiquer ce premier but de nos associations : il est trop connu et apprécié pour avoir besoin qu'on en parle davantage.

Mais voici le second but qui nous est propre : ces associations ne sont pas seulement pour nous un moyen de perfection, elles sont encore un moyen d'action; moyen si puissant que tous nos autres moyens seraient entièrement insuffisants sans leur concours. Un directeur ne peut pas tout faire lui-même : il s'userait inutilement, il négligerait une grande partie de ses devoirs et n'obtiendrait que des résultats incomplets. Il lui faut des aides et des aides su/ generis dressés aux fonctions du zèle et à tous les sacrifices qu'il demande ; déjà pieux pour eux-mêmes, c'est la première condition, mais capables de rendre les autres pieux, de les attacher à l'Œuvre, d'être, en un mot, entre les mains d'un Directeur, un levier docile dont il puisse se servir à son gré. Voilà comment les associations naissent, dans une Œuvre, de la force même des choses. Il faut à toute société un chef et ce chef a besoin d'aides : ce sont deux choses corrélatives.

On me dira que dans plusieurs Œuvres on obtient le même résultat, au moyen des charges, des emplois que Ton confie aux jeunes gens; ils forment Tétat-major du Directeur et lui offrent le concours que nous demandons aux associations. Mais il y a une différence radicale entre ces deux modes de procéder. Des charges, et nous en avons aussi, donnent des droits durables et déterminés. Un membre des associations n'en a pas; son action est déterminée à chaque instant par l'obéissance, ce qui est le point principal et le seul moyen de succès. Une comparaison me fera mieux comprendre. Un ordre religieux est chargé de la direction d'une Œuvre, et destine un père et quelques frères à ce ministère. Ces frères peuvent bien ordinairement avoir une fonction déterminée ; mais, au besoin, toutes les fonctions leur seront communes. L'un fera jouer les enfants, l'autre gardera la porte ou fera le catéchisme; mais au bout d'une heure ou deux, le supérieur fera remplacer celui qui sera fatigué d'avoir joué par celui qui faisait le catéchisme ou gardait la porte, et ainsi des autres emplois. Les fonctions de ces frères sont les fonctions de nos membres des associations. Je crois qu'une des pensées qui a déterminé leur fondation, c'est l'inconstance de la jeunesse. Si vous confiez tout à des dignitaires, mille fois vos postes seront vacants ou bien les fonctions seront mal remplies. Les jeunes gens se lassent de toujours faire la même chose; leurs charges doivent être un bon-

neur, mais jamais mie vraie charge : ils s'en débarrasseraient promptement. A peine peut-on trouver dans une Œuvre, en dehors des associations, deux ou trois jeunes gens solides et sur qui l'on puisse compter : je ne voudrais pas toujours en répondre, durant une année seulement. On ne pourrait bien comprendre ceci qu'en suivant de près tous nos exercices pendant une anuée entière. L'aide principal du Directeur, qu'il choisit lui-même tous les ans, s'appelle le Supérieur. Il a sous ses ordres les membres des associations, façonnés à l'obéissance la plus entière. Eu sortant de la messe, l'un est placé à la porte, l'autre au magasin des jeux, un autre donne les déjeuners, un autre garde les lieux; quatre ou cinq vont mettre les jeux en train, deux ou trois autres vont présider les assemblées, etc. Le Supérieur qui connaît leur capacité les place en conséquence, de façon à ne pas abuser de leur bonne volonté, mais de manière surtout à ce que toute l'Œuvre soit maintenue constamment dans le plus grand ordre. Plusieurs fois par jour, les postes sont renouvelés : « Allez faire votre adoration, dites au portier de remplacer celui qui joue et qui doit être fatigué, et celui-là ira se mêler à ce groupe qui est mal composé et trop seul ; vous, tout en gardant la porte, voyez les enfants dont vous êtes chargé, et vous, aile/, éclairer les salles, pour que les enfants puissent y jouer t(jut à l'heure, à la nuit. » On comprend, je le pense, que toutes ces fonctions, souvent imprévues, ne peuvent être

invariablement dévolues à des dignitaires : ils n'y suffiraient pas comme y peuvent suffire des membres d'associations, toujours assez nombreux pour tenir tête à tout, et placés sous la main d'un Supérieur chargé de pourvoir à chaque besoin.

Seulement, il faut former ces jeunes gens avec beaucoup de soin, pour eux d'abord, hœcest volunias Dei, sancAificatlo vestva, pour les autres ensuite. Un dignitaire, lier de sa fonction, la remplit d'abord avec zèle; mais tout s'use en peu de temps ; il se lassera et vous n'aurez dans sa personne qu'un embarras de plus. Mais le jeune homme pieux qui n'agit que pour Dieu et par obéissance est capable de tout et ne s'use jamais parce qu'il a toutes chances de persévérance dans sa vertu ; et si cette vertu lui fait défaut, uno avulso, non déficit alter.

Les associations sont donc le noyau et le principe vital de l'Œuvre ; par le choix des membres qui les composent, elles sont les instruments du Directeur qui par elles est partout. M. Allemand, pour les maintenir dans leur ferveur, les renouvelait souvent soit en remplaçant quelques-uns de leurs membres, soit en les refondant en entier, quand elles ne répondaient plus à sa pensée. Assez souvent, il les réunissait dans de petits repas. Il était persoimellement très mortifié ; cependant, il aimait beaucoup ces petites réunions joyeuses où le cœur des jeunes gens se dilate volontiers. « Dans une Œuvre, il faut qu'on mange quelquefois, di-

sait-il. » Nous avons conservé ces traditions, surtout pour la réunion du Sacré-Cœur ; plusieurs fois par an, ses membres dînent à l'Œuvre, et le mardi de Pâques nous les conduisons à la campagne. C'est un juste dédommagement aux peines et aux fatigues que nous leur imposons toute l'année, et ces petites réunions plus gaies ont leur côté pieux qui nous les fait tendrement aimer. La piété doit être le mobile des associations, mais de saintes récréations ne nuisent pas à la piété et la favorisent plutôt.

Nous avons remarqué que dans les Œuvres on suit une méthode toute différente. Les associations sont, pour elles comme pour nous, des moyens de sanctitication, mais beaucoup moins, et quelquefois pas du tout, des moyens d'action, ce qui leur enlève leur utilité spéciale. Cela vient de la manière dont elles ont été fondées. M. Allemand a établi son Œuvre tout seul, sans aucun genre de secours. Pareille chose nous est arrivée. Or, quelles sont les fonctions d'un Directeur qui est tout seul? Non seulement elles sont nombreuses et accablantes, mais elles sont simultanées, ce qui les rend impossibles. Aux débuts de notre maison, il me fallait garder à la cour, confesser, faire le catéchisme; tout cela, tout à la fois et dans les mêmes moments. Je me souviens, par exemple, que mes enfants, alors fort jeunes, eurent grande envie d'avoir un orgue. Cela augmentait la pompe des cérémonies, mais surtout, cela aidait au chant, car aucun ne

connaissait encore ces chants de l'Eglise ; que tous savent par cœur aujourd'hui, après tant d'années. Avoir un orgue était facile : nous en trouvâmes un à bon compte dans une vente aux enchères ; mais l'organiste, on n'en vendait pas, et le louer était au-dessus de mes moyens. Le dimanche aux vêpres, le Supérieur officiait de sa place : moi j'étais au milieu de la chapelle, soufflant avec les pieds, jouant avec les mains, chantant avec la voix, regardant de tous mes yeux pour maintenir l'ordre, menaçant de la tête et du geste les récalcitrants, hélas ! dans de nombreux mouvements d'impatience, trouvant le moyen de maltraiter mes malheureux choristes placés devant l'orgue.

Les vêpres finies, je montais en chaire, puis c'était la bénédiction du Saint-Sacrement. Il fallait quitter les vêtements sacrés dans quelques secondes pour présider à une sortie qui eût été trop tumultueuse, mettre les jeux en train à la cour, confesser un enfant, l'admettre en direction, recevoir une visite, séparer deux combattants, allumer les quinquets, que sais-je; les dimanches étaient de vrais jours de fièvre, il fallait une force surhumaine. On fait cela à vingt-trois ans, à trente ans on est déjà en train de s'user de corps et d'esprit et bientôt on se décourage, car à mesure que les forces diminuent, que la lassitude arrive, l'Œuvre augmente toujours. Il faut donc se donner des aides; tel est le but des associations. Dans la plupart des autres Œuvres, au contraire,

on commence par les concours; je veux dire que de pieux laïques, des prêtres zélés, des religieux, décident de fonder une maison. L'état-major existe avant les soldats, chez nous, les soldats sont venus avant l'état-major. Cette méthode, infiniment plus pénible dans les débuts, j'en conviens, nous parait bien meilleure dans ses résultats. Nos jeunes gens sont chez eux, leur Œuvre est leur chose, ils ignorent ce que c'est qu'un surveillant. C'est tellement dans notre esprit qu'ils ne concevraient plus une autre manière d'être. L'esprit propre d'une Œuvre se forme et se maintient mieux, car il n'est jamais exposé à aucun changem.ent, à aucune altération.

Employez-vous des étudiants, des membres de Saint-Vincent-de-Paul ? Vous leur ferez un grand bien, sans doute, mais vos aides changeront sans cesse, n'auront aucune fixité, aucun esprit commun. Ce seront souvent des obstacles, rarement un secours; et quand vraiment vous aurez trouvé des concours excellents, la fin du cours de droit, le volontariat d'un an, le mariage, vous les enlèveront. Tout cela arrive sans doute dans nos associations, mais sans secousses, sans laisser des vides, un petit nombre s'en va successivement, remplacés par les plus anciens après eux, poussés eux-mêmos par les nouveaux venus. La feuille en tombant laisse le futur bourgeon, parce que l'arbre demeure debout. Des frères ne valent pas mieux. Si vous rencontrez un bon sujet, il vous laisse les plus grands regrets à son départ, qui arrive toujours trop tôt et d'au-

tant plus vite qu'étant plus excellent, les supérieurs ne peuvent l'éterniser dans de si humbles fonctions. Et s'il n'entend rien, il partira toujoiu's tnip tard; et il faut le subir en attendant.

La perfection des choses humaines consiste à se contenter du m.eilleur ou du moins mauvais, comme on voudra. La perfection absolue n'est qu'en Dieu. A notre humble avis, la perfection relative c'est de faire conduire une Œuvre par elle-même, par ses propres membres. Il faut, avant tout, une tête et c'est celui qui a conçu et fondé l'Œuvre qui est nécessairement cette tête ; mais ne cherchez pas les aides au dehors, ce seront presque toujours des obstacles pour le Directeur, les membres des associations choisis et formés par lui, seront seuls de vrais aides.

Je sais bien l'objection: et si le Directeur n'est pas capable ? et s'il meurt, qui le renqilacera ? C'est l'objection qu'on peut faire à tout gouvernement, à la monarchie sui-tout, et pourtant c'est la forme la plus parfaite d'une société. Je le répète, dans les choses de ce monde, le meilleur est le moins imparfait. Il faut s'arrêter là, rien ne dure toujours, les Œuvres passent comme les royaumes, comme les États. Contentez-vous de les faire durer le plus et le mieux possible, ce que vous obtiendrez plus facilement en fondant l'Œuvre sur elle-même. Nous parlerons, d'ailleurs, plus loin, de la manière de perpétuer le Directeur, autant que cela se peut faire, car tu solus Deus in œtevninn pennanes, et oDines sicui

vefitimeniiim veierascent fPs Cl. 35). C'est l'ordre des choses d'ici-bas.

Disons maintenant qnebiues mots de nos trois associations, leurs règlements, que nous donnons ici en entier, en feront mieux, comprendre les moyens et le but.

ï)e l'Association des Saints-Anf/es

Nous avons commencé cette association avec cinq enfants, le 18 juin 1848, sept mois après la fondation de l'Œuvre. Elle a depuis vu passer dans son sein près de six cents jeunes congréganistes, choisis parmi les plus pieux. A seize ans, l'on ne peut plus en faire partie. Je ne puis dire les services que nous a rendus cette association, qu'un parfum d'innocence et de piété nous a toujours fait tendrement chérir. Quand on pense à la corruption précoce de ces pauvres enfants, dans nos grandes villes, on ne peut s'empêcher d'admirer la main de la Providence qui préserve et conduit avec tant de sollicitude ces jeunes gens, dans le chemin de la vertu. Les instructions spéciales des assemblées, les entretiens pieux de celui qui les préside, l'observation d'un règlement particulier qui leur demande plus de perfection que le règlement général de l'Œuvre : tous ces secours ont pour résultat certain de faire persévérer, pendant quelques années au moins, ces enfants dans une grande vertu.

Cette association, composée de si jeunes enfants (le douze à seize ans, ne peut pas avoir des fonctions considérables dans l'Œuvre. Cependant, pour les former aux diverses fonctions du zèle, on les emploie comme doublures à tous les postes de la maison. Aussi, il y a toujours im membre de la Réunion du Sacré-Cœur qui garde la porte pendant tout le dimanche, avec un ou deux membres des Saints-Anges, pour appeler ceux qu'on vient demander, conduire les étrangers dans la maison et faire les autres commissions. Au magasin des jeux, il y a pareillement un ou plusieurs de ces enfants pour aider aux plus grands. Les lieux d'aisances étant toujours fermés, l'un d'eux en garde la clé. L'hiver dans les salons, ils distribuent les jeux, pendant que ceux de la Réunion veillent au bon ordre.

Dieu a permis que ces enfants nous aient rendu parfois des services signalés, impossibles, ce semblait, à leur excessive jeunesse. A la fin de cette terrible année 1870, notre Œuvre était toute désorganisée. En moins d'un mois, quarante-deux de nos plus grands avaient été pris par le service militaire. Les exercices de la garde nationale nous enlevaient tout notre monde le dimanche, et, pour comble de malheur, arrêté une fois nous-mème, le 11 septembre, mis en liberté contre toute prévision, nous étions sous le coup de nouvelles menaces. On nous conseillait de fermer l'Œuvre, nous y étions grandement portés par moments. Dieu dans sa

bonté nous épargna cette lâcheté inutile. Par sa permission, notre association des Saints Anges se trouvait alors composée d'enfants vraiment vertueux, intelligents, pleins de zèle. Ceux-là ne pouvaient être pris par la guerre, ils furent notre point d'appui. Pendant quatre mois, l'Œuvre ne marcha presque que par eux, ce qui nous donna le temps d'attendre les événements. C'était providentiel car la prospérité de notre Œuvre et son accroissement datent de cette époque. Et, afin qu'il fût bien prouvé que Dieu tout seul nous avait sauvé du naufrage, depuis cette époque l'Association des Saints Anges a repris son rôle très secondaire et très effacé dans notre maison, elle n'a plus retrouvé cet excellent noyau qui s'est comme fondu. Deux d'entr'eux sont morts, j'en ai écrit la vie dans Les Souvenues, les autres, alll alio dilapsi sunt.

Voici, du reste, leur règlement, que nous donnons avec toutes les recommandations qui l'accompagnent. Les résolutions qui le terminent sont imprimées et entre les mains de chaque associé.

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