AVIS DIVERS
Nous conjurons instamment par la Charité de Jésus-Christ qui nous presse, tous les membres de cette pieuse Association de conserver entr'eux l'union la plus parfaite, de parler souvent de Dieu, se souvenant de la parole du Divin Maître : que là où deux personnes se trouvent assemblées en son nom, il est au milieu d'elles; d'avoir le plus grand éloignement pour les amitiés particulières, d'abhorrer les parures mondaines et tout ce qui ressent l'esprit du monde, se souvenant que, par une grâce privilégiée, ils ont le bonheur, tout en vivant dans
le monde, de n'être plus du monde. Enfin, nous leur faisons aussi un devoir rigoureux de garder le plus profond silence sur tout ce qui concerne la Réunion.
Règles pour exercer le ^clc avec fruit
1° Les membres de la Réunion tâcheront tout d'abord, de connaître tous les membres de l'Œuvre. Ils examineront avec qui les jeunes gens sont le plus familiers, avec qui ils se retirent, le soir, à la sortie de l'Œuvre, et tâcheront adroitement de les détourner de ceux qui sont trop dissipés.
2° Ils causeront souvent avec les jeunes gens et les enfants des choses de Dieu. D'abord, ils les engageront à se confesser tous les huit ou tous les quinze jours ; ensuite, ils les porteront à faire, tous les matins, un peu de méditation, et le soir un peu d'adoration ; ils les engageront à se tenir dans le plus grand recueillement et à garder les yeux baissés dans la chapelle.
30 Ils feront en sorte que les jeunes gens ne s'ennuient jamais dans l'Œuvre ; ils veilleront à ce qu'ils s'y amusent avec goût ; ils les engageront à venir à l'Œuvre le plus tôt qu'ils le pourront; à ne point se trouver dans les promenades publicjnes; à éviter d'aller le dimanche à la campagne, autant qu'il dépendra d'eux ; à venir, le Dimanche, toujours au commencement de l'Office.
4° Quand ils sauront que la conduite et les discours des jeunes gens seraient dans le cas de porter les autres au mal, ils en feront part à M. le Directeur ou au Supérieur ; ils feront aussi attention à ce que les jeunes gens ne se disputent pas entr'eux, et surtout à ce qu'ils ne se battent jamais.
5° Enfin, surtout, ils auront soin d'offrir à Dieu beaucoup de prières et de mortifications pour la conversion des jeunes gens.
Et quicumque hanc regidani secuii fuerini, pax super illos et misericrjrdia. (Gai. VI. l(3j.
De la Société du Sacré-Cœur
Parmi les prêtres zélés qui ont travaillé à la fondation des Œuvres de Jeunesse, les uns ont échoué malgré tout leur dévoùment et toute leur bonne volonté, les autres ont mieux réussi. Les premiers ne désirant, comme les autres, que la gloire de Dieu et le salut des âmes, ont regardé autour d'eux avec anxiété ; ils cherchaient un secours qu'ils n'ont pu rencontrer, et appelaient instinctivement de tous leurs vœux, la création d'un institut, qui, dirigeant et perpétuant leur Œuvre, ne leur eût laissé que le mérite de l'avoir fondée. Les autres ont été plus heureux : ils sont parvenus à développer l'Œuvre qu'ils avaient créée ; le succès a été pour eux plus complet ; le bien s'opère dans leurs maisons, les
résultats sont abondants ; mais leur joie n'a guère été plus grande pour cela. Après plusieurs années de travail, le Directeur, s'il a réussi, jette un regard inquiet devant lui. Sa santé a dû s'affaiblir, dans le labeur si pénible d'une fondation, les années s'avancent rapidement, les infirmités ne tarderont pas d'arriver et la mort viendra peut-être bientôt détruire cette Œuvre qui lui a tant coûté. Je ne sais si je devine la pensée de mes vénérés confrères, mais il me semble que nous avons tous les mêmes craintes au fond de notre cœur. La vie est si courte qu'elle suffit à peine à nous donner un peu d'expérience, et dès que nous commençons à l'avoir acquise, la mort vient nous la ravir sans que nous la puissions léguer à un successeur. Si, de notre vivant, nous ne voyons pas renaître en quelque sorte, par la génération d'enfants spirituels destinés à continuer ce que nous avons commencé, en héritant de notre esprit, il nous manque ce grand excitant qui pousse le père de famille au plus opiniâtre travail, et le soutient dans ses peines, par l'espoir de se perpétuer dans ses enfants, de leur transmettre le fruit de ses sueurs.
D'ailleurs, un Directeur ne peut pas tout faire par lui-même. Son ministère principal s'exerce dans son cabinet. Prêcher, confesser, diriger, c'est sa fonction. Jouer, courir, travailler, il faut bien le faire au début d'une fondation, mais plus tard, c'est du temps perdu. Pendant sept années j'ai mis la main à tout, j'ai cloué, balayé, tapissé, arrangé,
sans grand profit pour mon instruction, avec grand dommage, peut-être, pour la direction intime de l'Œuvre. Ou je n'avais pas d'argent pour me faire servir, ou, quand j'en avais un peu, on )ne servait pour mon argent, c'est-à-dire fort mal. J'avais bien des aides pris dans l'Œuvre, mais ils n'avaient pas assez de temps à me donner. Il faut un grand nombre d'années pour laisser aux enfants le temps de grandir en taille et en vertu. Qu*arrive-t-il de là? C'est qu'un Directeur s'use bien vite, s'il est trop ardent, ou que tout dépérit autour de lui, s'il prend les choses trop à son aise. Tout cela serait évité, s'il avait autour de lui une communauté.
Supposons ce Directeur introuvable qui ne s'usera pas, et qui, pendant toute sa vie, avec une santé égale à sa bonne volonté, sera capable de toujours agir sans se lasser jamais; il lui manquera encore une chose, le don de multilocation, comment être partout à la fois ? Comment atteindre tous ses enfants? Comment être sûr qu'aucun d'eux ne périt faute de soins ? Comment les poursuivre, les ramener, les soutenir, les conserver par ces mille petites industries dans le détail desquelles le Directeur se noiera s'il est seul. En un mot, pour créer une Œuvre et la soutenir, il faut plus qu'un prêtre ; il faut une collection d'individus consacrés à ce ministère, il faut une communauté.
Nous sommes tous d'accord, je le pense, sur une pareille nécessité ; mais il n'est pas si facile de dire sur quelles bases il faudrait s'établir. Nos Œuvres
étant des créations toutes nouvelles, qui répondent à des besoins nouveaux, il semblerait nécessaire qu'un institut, spécialement destiné à cette fin, fût créé tout exprès pour les desservir.
Nous n'hésiterions donc point d'appeler de tous nos vœux la fondation d'une nouvelle communauté vouée exclusivement à nos Œuvres. Mais quelle devrait en être la composition ? Des laïques seulement? Non. Des prêtres seulement? Pas davantage ; mais des prêtres et des laïques. Des prêtres dirigeant l'ŒXivre, et des laïques inférieurs; mais laïques et prêtres unis par une charité assez parfaite pour établir entr'eux toute l'égalité que comporte la différence des fonctions et la dignité du caractère sacerdotal. Nul, plus que moi, ne déplore certains antagonismes qui, en bien des lieux, se sont glissés dans les Œuvres les plus admirables, et qui n'ont abouti qu'à en restreindre le développement et à en paralyser l'action. Il serait difficile de soutenir, sans se heurter à des propositions contraires à la foi et à la divine institution du sacerdoce, la prévention conçue quelquefois par les laïques contre les prêtres; mais il serait injuste, d'autre part, de s'associer aux plaintes de quelques-uns de ces derniers contre ce qu'on a appelé le laïcisme. Les laïques sont d'utiles et souvent d'indispensables auxiliaires, dont le dévoùment et le zèle sont propres, plus d'une fois, à nous faire rougir, nous, ministres du Seigneur. Mais, dans les Œuvres qui nous occupent, la Direction sacerdotale est néces-
saire, et elle l'est sous peine de mort: Sacevdoien, oporiet prœesse. C'est Tinstitution de Jésus-Cbrist. Une Œuvre d'âmes dirigée par un laïque est une Œuvre décapitée. Elle n'est point faite à l'image de l'Eglise et n'aura point de part à sa fécondité. Que les respectables frères qui gouvernent les hôpitaux ou conduisent les écoles soient laïques, à la bonne heure : leur mission n'est pas directement spirituelle, ils ne s'occupent des âmes que par concomitance, en quelque sorte, en rapportant à cette fin suprême tout ce qu'ils font pour les enfants, et pour les malades, et en facilitant, auprès de ces intéressants objets de leur zèle, l'accomplissement du ministère sacerdotal. Ils ne font, en cela, qu'obéir aux inspirations de leur charité et aux prescriptions de leur règle. Le prêtre, lui, est, par l'institution divine, l'homme des âmes : avant tout, par dessus tout, il est établi pour soigner les âmes. Comment l'exclure de la direction d'une Œuvre directement destinée aux âmes ? Comment ne pas la lui donner nécessairement ? Il y a dans nos Œu\Tes des moyens extérieurs à employer, c'est le lot des laïques ; il y a un but spirituel à atteindre, l'évangélisation et la direction des enfants, c'est la part des prêtres. Ils ont pour cette tin, instruction, expérience, et surtout grâce sacramentelle et mission. Comment échapper à la stérilité si on met ailleurs qu'à la première place ceux qui engendrent les âmes à la vie de Dieu et qui les nourrissent ? Ausssi pourrais-je dire, si la discrétion me le permettait, com-
bien peu réussissent les Œuvres de Jeunesse où les laïques ont la plus grande part, bien qu'ils poussent souvent le devoùment jusqu'à l'héroïsme, tandis que de simples prêtres, quelquefois, il faut le dire, moins zélés que les laïques, ont obtenu, avec de moindres efforts, de beaucoup plus grands succès.
Ainsi nous admettons en principe l'association de prêtres et de laïques; il serait superflu de montrer combien est indispensable l'adjonction de ces derniers. Et quand nous parlons de laïques, nous n'entendons point, par ce mol, de simples frères convers mais de véritables aides des prêtres, vraiment leurs frères, tendant à la mêrhe fin, suivant la même régie, possédant la même éducation, et accomplissant, sous leur direction, les divers emplois de l'association. Des convers sont très utiles sans doute, pour les soins purement domestiques, mais ils sont généralement incapables de prendre part à l'œuvre spirituelle, et leur position, d'ailleurs, est trop inférieure pour qu'ils fussent respectés des enfants.
La règle d'une telle communauté ne pourrait prescrire beaucoup d'austérités extérieures. Une forme de vie très commune et très ordinaire qui nous ferait ressembler à nos enfants, serait seule admissible. En revanche, la perfection intérieure, la pauvreté, l'obéissance, le devoùment, le zèle, l'esprit de sacrifice, devraient n'y point connaître de bornes.
Enfin, on se consacrerait exclusivement à ce mi-
nistère, qui disparaîtrait aisément si on lui en adjoignait quelque autre, et on demeurerait sous la direction des Evêques, et dans la plus grande union avec le clergé séculier dont, par ce moyen, on gagnerait plus facilement la confiance et l'affection.
Au-delà de ces lignes principales, les seules qu'il soit permis de tracer, il serait trop téméraire de prétendre rien fixera l'avance. Jamais institut ne s'est fondé sur des règles établies a priori. Elles sont le fruit de la sagesse des premiers instituteurs, des lumières que Dieu leur donne, puis de l'expérience qui est le grand maître. Et c'est sur ce principe que nous nous sommes conduits nous mêmes dans les essais commencés, il y a cinq ans, avec l'autorisation expresse de notre Evéque, et que Dieu a bien voulu couronner de (quelques succès.
Puissent ces lignes exciter tous les amis de la jeunesse ouvrière, tous ceux qui sentent la nécessité de s'occuper d'elle, à demander à Dieu qu'il suscite l'homme de sa droite, appelé à réaliser une fondation objet de tous nos désirs, et à réunir en un seul faisceau tant d'éléments de bien, aujourd'hui dispersés, et par cela même alïaiblis. Funiculus triplex difficile rumpitur. (Eccles. iv. 125.)
Nous avons laissé ces pages telles que nous les avions écrites en 1858. Elles exprimaient un souhait, elles n'osaient presque avouer ce que nous avions déjà commencé. Mais les années ont mar-
cbé, après les épreuves les plus pénibles et les plus douloureuses, notre société du Sacré-Cœur a jeté ses racines et fini par produire ses bourgeons et ses fleurs; nous voyons aujourd'hui mûrir ses fruits. Nous avons déjà quelques prêtres et quelques clers formés dans notre Œuvre, à son esprit, à ses usages, depuis un grand nombre d'années. Des laïques aussi dévoués qu'eux et plusieurs convers, tous formés de la même manière, partagent leur vie et leurs travaux. Nous avons pu fonder à sept kilomètres de Marseille une nouvelle maison qui renferme notre noviciat, un scolasticat pour les théologiens, un juvénat pour former aux belles-lettres les enfants qui paraissent désirer notre vocation, enfin une Œuvre de jeunesse pour les enfants de ce quartier, peuplé d'immenses usines. Cette Œuvre sert comme d'école professionnelle à nos novices, les exerce à faire le catéchisme aux ignorants, leur apprend le maniement des enfants et des Œuvres, joint la pratique à la théorie.
Notre seul but immédiat a été de perpétuer notre Œuvre et d'y multiplier le bien. Mais peut-être que Dieu permettra que cette petite société s'étende quand nos sujets seront plus nombreux. Nous sommes entre ses mains, in manibics tuis sortes 7neœ (Ps. XXX. 16j.
Cette nouvelle société ne dérange en rien ce que nous avons dit plus haut de l'organisation de notre Œuvre. Ses membres remplissent seulement les
fonctions que nos jeunes gens ne peuvent remplir. Les prêtres exercent leur saint ministère, les laïques professent et surveillent dans l'école, les convers soignent le matériel. Mais le Dimanche chacun reprend sous l'autorité du Supérieur, qui est toujours un des plus notables de l'Œuvre, ces fonctions de simple congréganiste qu'ils avaient avant de venir à la Communauté. De sorte, que les usages de l'Œuvre ne sont pas altérés et nos enfants ne sont ni amoindris dans leur rôle, ni blessés par l'adjonction d'une société qui ne réclame pour elle que le travail pénible impossible à nos jeunes gens.
Déjà en 1861, le Souverain Pontife avait loué notre projet ; il l'a depuis formellement approuvé par plusieurs actes solennels ; et si Dieu le permet nous pourrons faire dans cette immense ville de 400,000 âmes et peut-être dans tout le Midi, ce que les frères de Saint Vincent de Paul font avec de si admirables succès à Paris et dans le Nord. Notre Société du Sacré -Cœur a été définitivement approuvée à la date du 8 juillet 1876, par décret du Souverain Pontife Pie IX, de sainte mémoire. On nous otïre encore plusieurs fondations que nous sommes obligés d'ajourner, messis quidem uiulta, operatni auiem pauci ; vogate ergà Dominum taessis ai mitiai operorios in messem suam. (Mathieu ix. 37). Depuis cette époque, nous avons fait à Aix et à Béziers des fondations en tout semblables à notre Œuvre de Marseille. Que Dieu entende ces vœux,
que plusieurs de ceux qui nous liront aient la pensée de se consacrer comme nous au service des jeunes gens. Ils assureraient la perpétuité de leurs Œuvres, s'assureraient à eux-mêmes le bonheur en ce monde et certainement le Paradis dans l'autre.
ARTICLE DIXIEME