‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 26 sur 55 · DE L'ESPRIT DE I/ŒUVRE · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT DE I/ŒUVRE

La plupart des Directeurs, en fondant une Œuvre, se préoccupent beaucoup de la nécessité d'un bon règlement. Les uns, après de mûres réflexions, le composent eux-mêmes; les autres réunissent tout ce qu'ils trouvent de plus parfait dans les règlements des autres Œuvres analogues (1). Je ne crois pas qu'on puisse employer une plus mauvaise méthode, au bout de quelques mois, la plupart de ces règlements ne peuvent plus fonctionner, ils deviennent des lettres mortes, qui ne suffisent pas à la vie d'une maison. La condition première et principale de nos Œuvres, c'est leur esprit. Si l'esprit est bon, les règlements les plus courts, les plus incomplets, seront suffisants ; si l'esprit est mauvais, aucune règle ne pourra le corriger, quelque parfaite et quelque étendue qu'elle puisse être. .J'ai écrit

(l) On nous demande sans cesse notre règlement, et on demeure ébahis quand je dis que nous ne l'avons pas lu une seule fois publiquement depuis quinze ans.

notre règlement six ans après la fondation de notre établissement ; je n'ai écrit que ce que nous faisions déjà, et je l'ai écrit trop tôt, le bon esprit de nos enfants ayant beaucoup dépassé les règles que je leur avais données.

Je crois donc que l'esprit est tout dans une Œuvre : c'est lui qui vivifie; un Directeur doit travailler avec une grande constance à l'établir et à le fixer d'une manière durable. J'ai entendu agiter des questions semblables à celle-ci : faut-il forcer les enfants à se confesser tous les mois, ou plus ou moins souvent ? Qu'importe qu'un règlement prescrive quelque chose siu' ce point, si vos enfants n'ont pas l'esprit de piété. Ou bien un Directeur se préoccupera outre mesure des détails de la surveillance. J'ai vu une Œuvre qui réunissait, le dimanche, six ou huit surveillants pour cent vingt enfants ; que feront tous vos surveillants s'il n'y a pas l'esprit d'obéissance parmi vos jeunes gens? D'autres ont posé des règles d'expulsion fort sévères ; à quoi serviront-elles s'il n'y a pas dans votre Œuvre la crainte de Dieu ? En un mot le bon esprit d'une Œ'uvre est toute sa vie. Obtenez-le, tout ira sans efi'orts ; quoi qu'il n'y soit pas, renoncez à tous les moyens qui vous semblent y suppléer, ils sont tous inutiles ou impuissants.

Mais qu'entendons-nous par l'esprit d'une Œuvre ? Saint François-de-Sales nous répond que toutes les réunions, tous les corps, toutes les assemblées, ont une manière d'être, de penser, d'agir,

qui est commune à leurs membres et que l'on appelle l'esprit de telle congrégation, de telle assemblée, comme on dit aussi l'esprit du monde, en parlant de la manière dont les mondains ont coutume d'agir, de penser. Toutes les assemblées religieuses qui se forment dans l'Eglise ont un double esprit ; l'un, qui leur est commun et qu'on peut appeler l'esprit général, consiste dans le désir qu'elles ont, dans le but qu'elles se proposent, de procurer le salut de leurs membres en vivant conformément à la loi de Dieu. L'autre, qu'on peut appeler l'esprit particulier d'une Œuvre, d'une maison, sont les moyens dont elle se sert pour arriver à cette fin. C'est dans ce sens restreint que l'on dit l'esprit de Saint Ignace, en parlant de son zèle, l'esprit de Saint François, en parlant de sa pauvreté. C'est là tellement la vie intime des sociétés de ce monde, qu'on ne peut les concevoir séparées de leur esprit, pas plus que le corps séparé de l'ànie. Conçoit-on un capucin riche, un chartreux dissipé, un trapiste fainéant ? Nos Œuvres doivent donc avoir aussi un esprit qui soit leur manière d'être, de subsister. Des Directeurs sans expérience mesureront les cours, lèveront des plans de salles, compteront le nombre des jeux, et s'en iront satisfaits si leurs poches sont pleines de renseignements imprimés ou manuscrits. Mais un Directeur prudent ne cherchera qu'une chose dans une maison : quel est son esprit? Voyons donc quel est l'esprit qu'il faut introduire de préférence dans nos Œuvres.

Je voudrais bien voiler ma pensée, pour la faire mieux accepter. Que d'objections n'ai-je pas entendues? Que de combats n'ai-je pas eu à soutenir ? L'esprit de l'Œuvre de Marseille est une exagération ; peu de jeunes gens sont capables de le recevoir ; il ne convient point aux masses ; il formera quelques saints et rejettera le commun des enfants, etc. Ces objections d'abord m'avaient épouvanté ; mais en y réfléchissant bien, en visitant surtout beaucoup d'Œuvres, qu'ai-je trouvé ? Qu'elles avaient des Directeurs mille fois plus sévères que moi, demandant à leurs règlements des mesures excessives de rigueur, parce que, partout, il faut un ordre quelconque et qu'à défaut de bon esprit, il faut effrayer et sévir. Qu'ai-je vu encore ? Un luxe de précautions et de surveillance fort onéreux, que la puissance du bon esprit eut rendu inutile. Eh ! quoi, vous avez peur d'épouvanter les enfants en leur parlant de piété, de zèle, d'humilité, et vous ne craignez pas d'avoir des règles si sévères pour des jeunes gens qui viennent chez vous librement et que vous ne savez que contraindre. Oh! disons-le donc bien simplement et surtout bien haut, l'esprit de nos Œuvres doit être un esprit de foi, de pureté, d'hianilité, d'obéissance, de z^èle, de sacrifice; ce doit être l'esprit de Jésus-Christ, le contraire de cet esprit du monde et du démon, que nous ne pouvons laissera nos enfants. Voyons chacune de ces vertus en particulier ; nous comprendrons qu'une Œuvre ne peut exister sans elles,

et nous demanderons au bon Dieu le moyen de les inculquer à tous nos jeunes gens.

§ jer

De l'esprit cVhumiliié

Nous allons aborder franchement la plus difficile des vertus : Qu'est-ce que l'esprit d'humilité qui doit régner dans nos Œuvres ?

Le péché qui a perdu le premier homme, c'est l'orgueil; de nos jours, l'orgueil est encore initium oimiis peccaii. (Eccli. x. 15). Enfants de leurs siècle, nos jeunes gens n'ont qu'un désir, celui de vite faire fortune pour s'élever et sortir de leur état. Cette ambition de paraître, d'être quelque chose les dévore, et c'en est fait d'une Œuvre si elle y domine ; les autres vertus chrétiennes ne pourront jamais s'y établir. Je ne parlerai pas des motifs sur lesquels se base l'humilité, ni des moyens pour la graver dans les âmes ; ce soin regarde les auteurs spirituels et ne rentre pas dans mon plan; je veux dire seulement que l'esprit d'une Œuvre de Jeunesse doit être un esprit d'humilité, de simplicité, d'amour de la vie cachée. De tant de vertus qui ont brillé dans M. Allemand, on peut dire que l'humilité a été la plus solide, la plus féconde, celle aussi qu'il chérissait le plus. Il l'a tellement léguée à son Œuvre, qu'après mille vicissitudes, ce dépôt y est encore presque aussi intact qu'au jour de sa mort. Mais pour l'avoir dans le

corps, il faut que cet esprit s'inculque d'abord dans les individus qui forment la corporation. Voici ce que nous demandons à nos congréganistes, ce que nous tâchons d'obtenir d'eux, pour maintenir ce milieu de simplicité qui forme l'esprit de notre Œuvre.

1° Nous n'aimons pas la toilette. Dans nos pays où les ouvriers gagnent beaucoup d'argent, cet amour du luxe est excessif; nous le combattons, dans l'Œuvre, de toutes nos forces. Nos enfants les plus pieux ne portent pas de bijoux à leurs chemises ou à leurs montres; ils préfèrent les couleurs modestes dans leurs habits, ils évitent l'affectation dans leur chevelure, ils aiment à nous consulter sur le renouvellement de leurs vêtements. Les plus anciens, les plus pieux, les plus élevés en dignité sont aussi les plus modestes dans leur tenue, tandis que les plus dissipés, les plus mauvais sujets, ceux qui forment la queue de l'Œuvre sont les plus luxueux. Souvent même, c'est le signe qui nous indique la diminution de la piété chez un enfant; quand il se gâte, il soigne mieux son extérieur. Ce point est très important pour tous ; et pour les jeunes gens plus riches, qui s'abaisseront volontairement pour le bon Dieu, et pour les jeunes gens pauvres, qui ne rougiront pas de leur tenue que l'orgueil des autres ferait trop ressortir.

2" Le mélange des grands et des petits maintient aussi cet esprit de simplicité. Le désir de devenir grand pour passer d'une division à une autre,

n'existe pas chez nous, où il n'y a qu'une seule division. Nous n'admettons qu'un seul ordre de préséance, c'est la dignité ou l'emploi dont on est chargé. Il n'est pas rare qu'un plus petit soit supérieur à de plus grands, et les plus grands ne fout aucune difficulté d'obéir aux plus petits, tellement cela est passé eu usage dans l'Œuvre. Si on savait comme cet esprit de simplicité est admirable dans la pratique! Tous les Directeurs étrangers qui ont passé quelques jours dans notre Maison, étaient ravis de voir cette charitable condescendance des grands pour les petits, sans que cela nuisît à la déférence des petits pour les grands. De toutes les Œuvres où on sépare les petits des grands, je n'en ai pas trouvé ime seule où l'esprit d'humilité et de simplicité régnât. Les grands y sont dédaigneux, les petits aspirent à devenir grands, et les moyens, semblables à notre prétentieuse bourgeoisie française, se séparent des petits et font tout ce qu'ils peuvent pour prendre les airs grands. J'ai entendu plusieurs Directeurs gémir de cela, sans en pouvoir trouver la cause ; cette cause, c'était le manque d'esprit de simplicité.

3" Le genre des jeux que l'on emploie dans une Œuvre maintient beaucoup aussi l'esprit de simplicité. Plus les jeux sont brillants, plus cet esprit dégénère, plus les jeux sont simples, plus il augmente : et, dans une autre partie de cet ouvi-age, je prouverai que plus les jeux sont simples, plus on s'amuse. Nous n'avons point eu de musiques peu-

dant vingt-cinq ans, point de costumes éclatants, et je voudrais ajouter point de fêtes extraordinaires et mondaines, comme les pièces de théâtre, etc. J'ai cru avoir quelques graves raisons pour introduire parfois quelques-uns de ces amusements exceptionnels, et quoique je me sois tenu dans d'étroites limites et entouré d'une foule de précautions, si c'était à recommencer, je me permettrais bien moins. Et encore avons-nous pensé qu'une Œuvre dans sa virilité pouvait se permettre certaines choses absolument dangereuses dans ses débuts, quand son esprit n'est pas encore formé, .l'en parlerai plus longuement au chapitre des jeux. Du temps de M. Allemand, il n'y a jamais eu la moindre exception à cette règle ; après sa mort, on changea absolument de système : la triste expérience qu'on en fit, obligea de revenir aux premières traditions qu'on aurait dû conserver.

4° Nous n'aimons pas à produire l'Œuvre en public. M. Allemand avait expérimenté que les jeunes gens perdaient beaucoup à se faire voir. Jamais il n'allait aux processions, sacrifiant l'édification certaine qu'il eût donnée, au désir de maintenir ses enfants dans l'amour de la vie cachée. En 1832, à la suite des persécutions dont la religion était l'objet, les processions, si populaires à Marseille, cessèrent de parcourir les rues. L'autorité ecclésiastique décida que l'Œuvre de M. Allemand assisterait à la procession générale qui se faisait dans l'intérieur de la cathédrale. M. Allemand obéit, comme il a

toujours fait, mais dès 1835, à la suite du clioléra, les processions ayant recommencé au dehors et les anciennes corporations y ayant repris leur place, M. Allemand, du consentement des supérieurs, cessa d'y paraître pour n'y plus retourner. Nous même, heureux d'obtempérer aux désirs de nos supérieurs, nous sommes allés, deux fois, aux processions que l'on fit pour la définition de l'Immaculée-Gonception et trois autres fois où nous ne pûmes éviter de le faire; ces exceptions n'ont fait que confirmer notre règle, et sans un ordre formel nous n'irons jamais plus. Nous cherchons même à détourner nos enfants d'y trop paraître individuellement; nous aimons à les voir mêlés avec d'autres hommes recueillis, un cierge à la main, grossir le cortège de Notre-Seigneur dans leur paroisse. Mais nous faisons notre possible pour qu'ils ne se mêlent pas à ces bandes d'enfants dissipés qui se disputent les encensoirs, s'arrachent les bannières, et ne vont à ces cérémonies si saintes, que pour voir et être vus. Et ce que nous disons ici prouve bien cette remarque que me faisait un saint religieux, qu'avec l'esprit de Notre-Seigneur on obtient tout ce qu'on veut. On nous objecte souvent que l'esprit de piété étant l'esprit dominant de notre pays, nous avons peu de mérite à l'obtenir, et qu'ailleurs ce serait impossible. Admettons cette proposition malheureusement si fausse, mais, en revanche, quel est le pays oîi le peuple soit plus fou de pompes extérieures, de cérémonies brillantes,

de tout ce qui frappe l'imagination et les sens ? Il suffit de la moindre impulsion pour réunir cent mille âmes à une fête et les faire tous chanter. Si nous parvenons à inspirer Tamour de la vie cachée à nos enfants, malgré cette propension, pourquoi les autres n'obtiendraient-ils pas l'esprit d'humilité, d'amour de la vie cachée, malgré tous les autres obstacles ?

5° Je crois qu'on doit beaucoup craindre de trop faire parler ou de trop parler soi-même, de son Œuvre. Il y a sans doute des cas où il faut faire un peu la réclame, comme on dit, par exemple, pour attirer un peu de ce maudit argent, qui nous est si nécessaire pour pouvoir vivre, ou, encore, s'il s'agit d'être quelquefois utiles à d'autres Œuvres. Un Directeur humble et prudent connaîtra la limite du nécessaire ou de l'utile en cette matière : mais qu'on redoute beaucoup de la dépasser sans une urgente nécessité : la bénédiction de Dieu est à ce prix. Une Œuvre perd en profondeur et en solidité ce qu'elle gagne en surface et en éclat. Les jeunes gens se croiront tles prodiges si on parle d'eux trop avantageusement et les moins bons seront les plus portés à prendre leur part de ces louanges collectives. J'ai vu des récits imprimés qui racontaient toutes sortes de traits édifiants, arrivés depuis peu de temps dans des Œuvres. Ces récits gagnaient beaucoup par les grâces du style, ils faisaient ressortir le beau côté de ces jeunes gens; quel danger pour les acteurs qui lisaient leur biographie de

leur vivant! Quelle déception lorsque, suivant la pente ordinaire de leur âge, ces jeunes gens ne persévéraient pas ! Peu parler de son Œuvre, la laisser ignorer le plus possible, c'est de bon exemple pour les enfants : Dieu n'a que faire d'Œuvres orgueilleuses.

8" Enfin, parle même principe, je voudrais qu'un local fût parfaitement bien divisé pour simplifier la surveillance et maintenir le bon ordre. .Je voudrais que la chapelle et les fêtes religieuses eussent beaucoup de pompe et de majesté ; mais, dans tout le reste, une Œuvre, pour la classe ouvrière, doit être simple : simple d'architecture, simple d'ornements; simple dans ses jeux, simple dans tout son genre d'être, dans tout son extérieur ; simple dans les appartements du Directeur, dans ses vêtements, dans sa table. Je voudrais que le matériel de l'Œuvre eût toujours quelque chose d'incomplet, que le service des domestiques n'y fût pas tout à fait suffisant, que les jeunes gens retrouvassent toujours là un peu de leurs pauvres maisons. Hélas ! qu'un Directeur a de la peine à résister à cet entraînement, à ce désir d'organiser, de construire, d'achever 1 Dans les premières années, notre Œuvre ressemblait à l'étable de Bethléem : une vieille cave servait de grande salle, un hangar en ruines ne nous préservait pas tout à fait de la pluie, et je n'ait jamais remarqué qu'un beau local attirât plus les enfants qu'un laid. Alors, pourquoi avons-nous tant construit ? J'en ai, du moins, retiré cette

expérience que l'esprit de pauvreté attire plus les bénédictions de Dieu que tout autre esprit, et qu'il est bienheureux le Directeur qui, à l'exemple de M. Allemand, aime mieux souffrir pendant trentesix ans la gêne, que de se lancer dans ces brillantes améliorations qui ont si peu porté bonheur à tant d'autres.

7" J"ai grandement étonné quelques personnes, peut-être, en leur disant de telles choses, surtout dans une méthode de direction des jeunes gens, plusieurs auront souri ou levé les épaules : comment donc puis-je parler de ce qui me reste encore à dire dans un sujet si important, qui est le fondement de nos Œuvres ? Pourtant, quand un seul Directeur comprendrait ces choses, je ne regretterais pas de les avoir dites. Ignoii nulla cupido; une fois entrés dans cette voie d'humilité, jusqu'ici assez inconnue dans nos Œuvres, majora horum facietis. (Joan. xiv. 13.)

Je veux donc parler des pratiques de M. Allemand pour former quelques âmes d'élite à l'humilité. Evidemment, ceci n'est pas pour tous, mais il sera bien heureux le Directeur qui pourra parvenir un jour à appliquer ces pratiques dans son Œuvre. Que ce soit une exagération, tant qu'on voudra : la perfection n'est-elle pas, aux yeux du monde et même de beaucoup de gens de bien, une exagération des vertus chrétiennes? M. Allemand, avec ce principe qu'il faut se faire tout à tous, ne s'astreignait à aucune règle immuable, sa règle, c'était lui,

son esprit, sa méthode. D'une indulgence excessive pour les faibles, il demandait beaucoup à ceux qui étaient forts. Quant un jeune homme voulait vraiment devenir humble, il aidait à sa ferveur par de petits moyens extérieurs qui, en eux-mêmes, ne sont pas l'humilité mais qui y conduisent. Le premier c'était la monition telle qu'elle se fart dans les séminaires. Un jeune homme priait son bon ange de lui dire ses défauts, puis ils allaient ensemble dire un Ave Maria devant la Sainte-Vierge. La coulpe se faisait comme dans les monastères. Celui qui en avait la permission s'accusait, à genoux, devant des camarades choisis, des fautes qu'il avait commises contre le règlement. J'ai vu avec beaucoup d'édification cette pratique en usage à Paris dans une autre Œuvre ; mais je crois qu'avec le temps, il faudrait la rendre moins facile, en étendant le cercle des fautes extérieures et contre le règlement, qu'on y avoue. Enfin, pour passer sur plusieurs autres petites pratiques, il y avait encore ce qu'on appelait la pratique d'humiliation, qui était aussi une sorte de monition. Deux jeunes gens allaient dans un endroit retiré, après en avoir demandé l'autorisation. L'un s'asseyait, et l'autre, à genoux devant lui, le priait de lui dire ce qu'il trouvait h reprendre dans sa conduite. Il l'écoutait avec humilité, et quand il avait fini il le remerciait et Je n'ai pas besoin de dire que le plus humilié c'était le moniteur, et le plus heureux, celui qui était à genoux. .Je vois ici des lecteurs qui ne

croiront pas, d'autres qui s'effrayeront, mais il s'en trouvera qui reconnaîtront un saint dans ces inventions, et qui l'imiteront volontiers, si le bon Dieu leur donne, un jour, comme à lui, à diriger des âmes de choix, formées de longue main.

J'en ai trop peu dit sur un sujet si important ; mais si on veut bien admettre que rinimilité est la base de l'esprit chrétien, on en conclura qu'elle doit être la base de nos Œuvres, le principe des autres vertus, d'où dépend le bon esprit de nos maisons, le fondement sur lequel doit s'élever la perfection de nos jeunes gens, que nous avons tant envie de conduire au ciel.

De l'esprit d'obéissance

A quelque point de vue qu'on se place, il faudra convenir encore que si l'humilité est la première des vertus et la base des aulres, l'obéissance dans nos Œuvres surtout, est, de toutes les vertus, la plus indispensable; si on considère les choses avec les yeux de la foi, on verra que c'est la vertu nécessaire du jeune âge. Les enfants sont sans réflexion, sans expérience, l'obéissance seule peut les guider dans le chemin de la vertu, et leur faire éviter les mille fautes où leur volonté propre les précipiterait. En se plaçant même au seul point de vue de l'ordre matériel, la nécessité de l'esprit d'obéissance, dans nos Œuvres, est encore évidente; qui pourrait,

sans cet esprit, maintenir l'ordre ? Seront-ce les surveillants ? Mais combien en faudra-t-il pour garder une centaine d'enfants désobéissants ? Et que fera un pauvre Directeur s'il est seul? Où sera l'unité de direction, s'il faut recourir à toutes sortes d'aides ? Avec l'obéissance, au contraire, tout est facile : l'Œuvre marche comme un seul homme, et une multitude de péchés sont évités.

Mais quand je parle d'obéissance, je parle de l'obéissance surnaturelle pour Dieu, et 7ion ad ocuculiim servienies. (Ephès. vi. 6). Encore ici, ne voyons que le point de vue pratique, le seul qui nous soit utile. Il y a dans les lumières de la foi une clarté surnaturelle qui captive par elle-même les intelligences, indépendamment de nos raisonnements. Dans notre siècle naturaliste, nous oublions trop facilement cette puissance de la foi, pour ne demander qu'aux moyens naturels, cette force dont nous avons besoin. On ne cesse de prêcher au peuple qu'il est né libre, que tous les hommes sont égaux : cette idée a un côté vrai. Oui, tous les honjmes sont égaux, mais Dieu est notre supérieur à tous; or. Dieu ne nous comniande pas par lui-même, donc, nous devons obéir à ceux qu'il a revêtus de son autorité. Par conséquent, disonsnous à nos enfants, vous devez obéir à votre Directeur, que Dieu, par l'Evêque a placé à votre tête, par conséquent aussi, vous devez obéir à ce jeune homme, à cet enfant, qui n'est certainement que votre égal, mais qui a sur vous, par délégation, l'au-

torité de Dieu même dans les limites de ses fonctions. Voilà mie bien belle i^ensée pour vous, mon cher enfant : vous êtes plus grand, plus fort, plus riche que ce petit supérieur, et vous lui obéissez, parce que vous le voulez bien, sans que personne vous y oblige, quel mérite n'aurez-vous pas devant Dieu. J'en appelle à l'expérience de tous ceux qui ont soigné la jeunesse : quel raisonnement est plus fort que celui-là, quel moyen peut remplacer ces idées de foi ?

Je ne fais qu'indiquer ces choses pour passer à un autre ordre d'idées, qui est bien loin de valoir les premières, mais qu'on peut employer avec succès, pourvu que ce ne soit qu'après les autres. 11 y a, chez les enfants, un sentiment d'honneur qui ressemble quelquefois à de la vanité, mais qui, bien dirigé, peut enfanter de grandes pensées. Montrez aux jeunes gens, combien l'obéissance volontaire les rehausse, combien il serait humiliant pour eux, ({ui viennent si librement à l'Œuvre, de n'y trouver que des surveillants; combien cette obéissance à leurs égaux, à leurs inférieurs même, leur est glorieuse; quel déshonneur si, changeant l'esprit de l'Œuvre par leur faute, ils en faisaient un collège, un pensionnat, au lieu d'y perpétuer cet esprit d'obéissance volontaire qui est leur gloire. Quand je rappelle ces pensées à mes enfants, je vois, dans leurs yeux, qu'ils me comprennent, et que je puis tout leur demander, sûr de tout obtenir.

Dieu me préserve de trop insister sur un autre

motif qui, séparé des autres, n'aurait pas sa bénédiction ; mais l'intérêt d'un Directeur, c'est d'avoir, dans son Œuvre, cet esprit d'obéissance; prenons le mot du monde, cet esprit de discipline. Que voiton dans une armée ? Un chef unique, et ce chef fait marcher cent mille hommes à son gré, et tous obéissent usque ad effusionem sangiiinis. Nous sommes ravis d'admiration en lisant dans l'histoire ces beaux traits d'obéissance militaire, par lesquels les hommes se sacrifiaient au premier signe de leurs commandants, et nous ne saurions pas obtenir des ]-ésultats semblables, par les moyens que nous offre la foi ? Je puis le dire, en bénissant Dieu de tout mon cœur, l'obéissance, dans notre Œuvre, me semble arrivée, chez beaucoup, à ses dernières limites, parce que, suivant l'exemple de M. Allemand, nous avons osé beaucoup demander. Il est vrai que chez tous, l'obéissance n'atteint pas le même degré, mais il suffit d'avoir un noyau dont on fasse tout ce que l'on veut. Autour de ce noyau, rayonnent tous les jeunes gens, les uns plus près, les autres plus loin, tous participant plus ou moins à cette lumière et à cette chaleur qui leur vient du centre. Ainsi, par exemple, le règlement ou plutôt les usages s'observent exactement dans la maison, parce que les étourdis sont immédiatement avertis de leurs manquements par leurs plus proches voisins et que cet avis est plus efïicace que tout ce que je pourrais dire moi-même. Pas un enfant ne sort sans permission, pas un jeune homme pieux ne

manquerait le dimanche sans prévenir. Les plus sages restent des heures entières à un jeu, à un poste jusqu'à ce qu'on son songe enfin à les faire remplacer. Un grand nombre, ne joue jamais à aucun jeu de son choix. Quelques-uns, allant plus loin, ne goûtent pas, ne déjeunent pas, n'achètent pas le moindre rafraîchissement sans en demander la permission. On est obligé d'être très attentif dans la manière de donner des ordres à cause de la manière littérale dont ils sont observés. J'entends chacun s'écrier : mais alors ce sont des religieux? Non, ce sont de simples ouvriers, qui suivent l'exemple des meilleurs de leurs frères, qui le donneront euxmêmes plus tard à d'autres, lesquels le transmettront à leurs successeurs. Enfin, que dirai-je, je rappelle mes souvenirs, je consulte mes plus anciens, et nous ne pourrions citer un seul exemple d'insubordination, de désobéissance formelle, depuis trente ans. Ce n'est pas que nous n'ayons un grand nombre d'étourdis, et j'adoucis les termes, mais le bon exemple des autres les entraine malgré eux. Oh! si on savait combien il est facile d'obtenir ces choses, chacun s'y mettrait à l'envi. On ne sait pas assez la bénédiction que Dieu donne à la pratique franche et sincère des vertus chrétiennes. Nous avons fait depuis de nouvelles fondations ; après trois mois, ces Œuvres allaient comme la nôtre. Deux jeunes gens, âgés de dix-neuf ans, qui en étaient chargés, avaient suffi pour y mettre ce bon pli, et le vénéré pasteur d'une paroisse où l'une

de ces Œuvres était établie, m'avouait qu'il n'avait accepté notre méthode que sous forme d'essai et par complaisance, la regardant comme une exagération, ne pouvant croire possible un résultat si prompt et si consolant. L'obéissance, qu'on le comprenne bien, c'est la vertu que les jeunes gens acceptent le plus volontiers quand, loin de leur être imposée par contrainte, on la demande à leur foi et à leur raison.

Pour bien rester dans ces idées de foi, il ne faut pas limiter cette obéissance aux actes qui se font dans l'Œuvre, il faut encore habituer les enfants à la pratique de cette vertu, au travail, dans leurs maisons, dans toutes les circonstances de leur vie. Obéissance pour l'Eglise et ses pasteurs. Ne jamais les leur laisser juger, ne jamais les juger devant eux; obéissance aux chefs des nations et à tous les pouvoirs chrétiens qu'il plait à Dieu de nous donner, obéissance pour leurs parents, vertu si difficile aux enfants du peuple, ([ui s'en croient dispensés à leur égard dès qu'ils peuvent se passer d'eux ; enfin obéissance pour leurs maitres qu'il ne doivent pas servir seulement pour leur argent, mais avec respect intérieur et extérieur. De fréquentes instructions, la confession, la direction, tout peut servir à surnaturaliser cette obéissance que le peuple de nos jours n'a plus conservée que pour le gendarme, l'agent de police et les autres représentants de la force coactive et répressive. Les parents et les maîtres ne sont pas capables de comprendre à tant

d'autres points de vue, l'utilité de nos Œuvres ; l'obéissance de leurs enfants est la vertu qu'ils apprécieront le plus, c'est un moyen bien permis de nous assurer leur concours.

De resprit de ^clc et de charité.

Pour bien comprendre les fruits abondants que produit dans une Œuvre l'esprit de zèle, il faut le considérer sous divers points de vue, tous plus importants les uns que les autres. C'est ce que nous allons tâcher de faire en mettant autant d'ordre que nous le pourrons dans une matière si importante. Toutes les vertus se tiennent tellement, qu'il est bien difficile de les séparer les unes des autres, pour dire quelle est la principale. Cependant quelques-unes semblent plus utiles, plus convenables à une classe spéciale de chrétiens. Nous croyons que l'humilité doit être la base de nos Œuvres, le fondement sur lequel elles doivent s'élever. L'obéissance découle de l'humilité, c'est pour nous la règle vivante, la discipline, l'organisation, la surveillance; elle aide puissamment à tout cela. Mais après avoir établi une base et une règle, il nous faut une vie, sans cela l'Œuvre serait un corps sans âme ; cette vie, cette âme, c'est le zèle. Sans zèle, notre Œuvre est un cadavre, et je ne parle pas seulement du zèle dans les directeurs, ils ne suffiraient pas à animer une Œluvre ; qu'est-ce qu'une tête vivante si le reste

du corps est paralysé ? Mais je veux parler du zèle dans tous les membres, du zèle qui, semblable au sang, porte la chaleur, l'animation et la vie, jusqu'aux extrémités les plus éloignées du cœur, sans qu'aucune se refroidisse jamais. Le zèle ainsi conçu est un véritable réseau artériel. Le Directeur en est le cœur, les plus fervents sont les grosses artères, et chacun des autres est une des mille veines, grandes ou petites chargées de porter la vie dans tout le corps, puis de la ramener au cœui', qui la rafraîchira et la renverra plus abondante.

L Une ardeur dévorante remplit quelques jeunes gens pendant qu'une mollesse excessive énerve les autres. Dans nos pays, ces deux caractères sont très souvent mêlés, c'est-à-dire qu'en général très mous, les méridionaux ont des retours de sang d'une force extrême. Lents dans la plupart de leurs actions, mous, paresseux, leur ardeur est très grande quand une passion quelconque agite leur cœur, par exemple, dans les jeux, dans un moment de colère, dans un travail pressant. Quoiqu'il en soit, les jeunes gens appartiennent plus ou moins à Tune de ces catégories. S'ils sont simplement ardents, d'un tempérament sanguin, il faut quelque chose pour occuper et pour remplir ces jeunes têtes. La piété toute seule ne suffira pas toujours, et bien des écarts, des passions fâcheuses, viendront prendre des cœurs qui ont besoin d'un continuel mouvement. Donnez-leur des jeux et des fêtes, ils n'en auront jamais assez, et voilà l'écueil que

n'ont pas assez évité beaucoup de Directeurs d'Œuvres. Après avoir goûté vos divertissements, ils n'en auront que plus d'envie d'essayer de ceux du monde. Voulez-vous occuper ces caractères? Tournez-les du côté du zèle; cette occupation est inépuisable, elle est toujours nouvelle; tant que vous pourrez l'entretenir dans ce cœur, vous le retiendrez pour le bon Dieu, le démon ne saurait s'en emparer. Ces caractères sanguins sont pleins de franchise ; ils se prêcheront en prêchant les autres, et beaucoup ne se maintiendront dans la ferveur, que parce qu'ils n'oseront pas faire ce qu'ils blâment ou reprennent dans leurs camarades.

Le tempérament des autres, est-il mou, lymphatique, vos observations, vos prières, vos instances les plus pressantes, couleront sur ces cœurs comme l'eau sur la toile cirée. Ils seront de votre avis, ils auront bonne volonté de faire, mais il faudrait trop de peine pour cela, et quelques minutes suffu'ont pour effacer les meilleures impressions. Ces caractères ne peuvent changer du tout au tout; mais, pour eux, le zèle est le meilleur des excitants, lui seul peut toujours les tenir en haleine, renouveler sans cesse leurs bonnes résolutions ; tout lents qu'ils sont, je les ai souvent vus s'agiter, se presser, se remuer d'une manière qui m'étonnait. Tous les hommes sont susceptibles d'entrain ; quel est le paresseux qu'une grosse somme à gagner ne met en mouvement? Quel est l'enfant humble, pieux,

obéissant, que le zèle ne puisse faire remuer, autant et plus que tout autre motif, quelque soit son tempérament ?

Enfin, vos enfants mêlent-ils ces deux caractères, tremblez pour leur avenir, si vous ne vous liàtez d'occuper les premiers la place dans leur ùme; vous les verrez, tout d'un coup, se passionner au moment où vous y penserez le moins, et leurs impressions, vives comme celles des sanguins, dul'ables comme celle des mélancoliques ou des bilieux, vous les enlèveront à tout jamais, si vous ne prenez le devant. Il faut un aliment à leur ardeur, il faut une occupation à leurs têtes; l'ambitiou irrélléchie, mais réelle, qui les dévore, doit trouver à se satisfaire. Ces enfants seront votre désespoir si le démon les prend ; ils seront votre gloire, les plus fermes soutiens de votre Œuvre, si vous pouvez les gagner par le zèle ; la ténacité de leur caractère vous promet une longue suite d'années de persévérance pour eux et de secours pour vous, s'ils se donnent au bon Dieu.

Première proposition que je voulais énoncer: Le /.èle est la meilleure des occupations pour l'imagiuation et le cœur des jeunes gens.

II. Mais le zèle, excellente chose a parte suhjecti, est encore meilleur a parte objectl, qu'on me pardonne ces expressions qui expliquent plus brièvement ma pensée. J'ai déjà développé cette deuxième proposition en parlant des associations, je n'y reviens qu'en passant. Un Directeur, sans doute, doit

être zélé ; ses aides, s'il en cherche hors de l'Œuvre, devront aussi l'être beaucoup. Eh bien ! qu'on veuille le croire, toutce zèle estimpuissant àbien faire marcher des Œuvres comme les nôtres. J'en ai mille fois fait l'expérience dans celles qui ont bien voulu me permettre de les visiter : plus les Directeurs et leurs aides s'agitaient, et ils étaient quelquefois bien nombreux, plus les jeunes gens se glaçaient, regardaient faire. Mais le bon sens ne le dit-il pas ? Ne vaut-il pas mieux avoir deux cents aides que dix pour conduire deux cents jeunes gens ? Tous, sans doute, ne sont pas également pieux, également sûrs, également capables, mais tous peuvent avoir un rôle quelconque, ou, du moins, presque tous. Faisons une comparaison tirée d'un fait matériel : Quand nous commençâmes l'Œuvre nous avions trente-deux enfants seulement, et nous étions trois, et souvent quatre pour les garder. Fallait-il jouer aux barres, nous nous escrimions en vain ; ils ne comprenaient pas, avaient les mains dans les poches ; leur plus grand plaisir était de voir si nous jouions bien, ou comment ça finirait. Mais aujourd'hui, cinquante jeunes gens veulent-ils jouer ? chacun s'excite lui-même, excite ses voisins, qui sont eux-mêmes très en train pour pousser et encourager les autres, et la partie va mille fois mieux sans moi et sans mes aides étrangers, qui n'existent plus depuis longtemps, qu'elle n'allait avec tous nos efforts et toutes nos peines. On comprend la comparaison ; il en est du zèle comme des jeux, les jeunes

gens qui sont possédés de cet esprit peuvent dire comme l'apôtre Saint Paul : ego autem libentissimè itnpendam et siiperimpendar ipse pro anitnabus vesiris ; (Il Cor. xii. 15. J ils savent et comprennent le précepte du Saint Esprit : mandavH illis uniciiigue J)ens de proximo suo (Eccli. xvii. 12.) et quand une Œuvre, avec un Directeur zélé, possède douze jeunes gens qui sont très zélés eux-mêmes, cinquante ({ui le sont un peu moins, cent qui ne le sont qu'un peu, on peut dire que cette Œuvre va toute seule et que son avenir est assuré. Formez un bon noyau de jeunes gens, c'est toujours par là qu'il faut commencer ; le zèle qui leur sera profitable à eux-mêmes, c'était ma première proposition, le sera encore bien plus à leurs camarades, c'est ma deuxième proposition.

III. Mais ce zèle ne doit pas être livré à l'ardeur, à l'inconstance ou au caprice de chacun. Il lui faut sans doute de la spontanéité, mais il lui faut surtout des règles sages et prudentes, qui modèrent le trop d'impétuosité des uns, et secouent la nonchalance des autres. La pratique apprend ces choses mille fois mieux que les théories. Voici cependant quelques règles incomplètes sans doute, mais qui peuvent servir de canevas pour en dresser d'autres.

1° Zèle matériel. — Faire le moins possible par vous-même, et faire faire par vos enfants tout ce ({ue vous pourrez, c'est le meilleur. Voulez-vous qu'une fête réussisse admirablement et passionne

vos enfants faites-en cummencer les préparatifs longtemps avant son époque. Par moments, notre Œuvre est un vrai chantier : les uns collent, les autres clouent, l'un fait une chose, l'autre une autre ; ils crient, se poussent, avancent peu la besogne, gâtent beaucoup de choses; puis, quand le terme approche, je me mets à leur tête, je coordonne leurs efforts, et nos fêtes ou leurs apprêts ont, grâce à ce système, une durée indéterminée qui tient tous nos jeunes gens en haleine pendant tout ce temps; certainement des ouvriers payés feraient beaucoup mieux et plus vite, mais il faut voir le bonheur des enfants, quand notre vénérable Evêque passe sous un arc de triomphe de leur invention : celui de l'Etoile à Paris, vaudrait bien moins, et la galerie d'Apollon du Louvre, ne les intéresserait pas comme les appartements qu'ils ont tapissés. Loin d'avoir besoin d'excitants, il faut les retenir ; ils passeraient les nuits à l'Œuvre et les parents et les maîtres murnmreraient bientôt.

Il y a trois ou quatre circonstances dans l'année où nous remarquons surtout ce mouvement. Huit jours, par exemple, avant la fête du Sacré-Cœur, chacun apporte quelque chose pour les reposoirs ; les uns dépouillent leur maison, les autres empruntent aux voisins. Que de vases qui ne retournent plus, de flambeaux dépareillés, de beaux linges déchirés ! C'est fâcheux peut-être, mais l'effet moral est bien beau. Puis les enfants ne savent pas jouir

seuls, il faut ouvrir les portes à leurs parents, il faut que chacun d'eux reconnaisse ce qu'il a prêté, que chaque mère montre avec fierté son enfant à ses voisines, et voilà les parents émerveillés et gagnés comme ils ne le seraient pas par l'entrepreneur des fêtes publiques.

Pour la fête du Directeur, c'est un autre genre ; ])endant plusieurs semaines, le Directeur perd sur ce chapitre toute son autorité. Il faut lui faire des surprises sans qu'il s'en doute, grand sujet d'embarras. Toute l'Œuvre chuchote, chacun donne son avis ; des paquets de toutes sortes sont apportés en grand mystère, à des heures où il n'y sera pas ; les salles des préparatifs sont fermées à clefs, le Directeur ne peut faire un pas sans se heurter à c[\ie\que chose res cla?na^ ; mais il est discret, il a l'air de ne s'apercevoir de rien, et le bonheur des enfants est inconcevable, quand ils ont pu ou cru le surprendre. Cette fête n'est-elle pas plus heureuse pour les jeunes gens que toute autre fête, que le Directeur pourrait organiser lui-même plus savamment, mais non pas d'une manière plus agréable pour ses enfants. Je connais des maisons où le Supérieur fait donner un concert par les artistes du grand théâtre, cela ne vaut pas notre musique accordée sur toute sorte de diapasons. N'ayez pas peur que pendant la durée des préparatifs aucun jeune homme n'abandonne l'Œuvre ; ils y sont trop occupés. Une année on voulut ainsi me surprendre; que d'efforts pour construire pendant la dernière

nuit un superbe arc de triomphe, sous lequel je re- <;us, le lendemain, les quarante corporations de l'Œuvre, qui défilèrent devant moi, chacun avec ses habits et ses instruments de travail ! Malgré toute leur ardeur, presque rien n'était prêt au dernier moment, mais les grands étaient admirables à voir. Enfermé dans mon cabinet de travail, d'où je ne pouvais sortir sans ordre, je considérais avec attendrissement, par la fenêtre, leur peine, leur sueur ruisselante; beatus populus cui hœc suni, beaius populus, qui scit jubiiationem. (Ps. 88. 16). Je m'arrête, parce que ce sujet va revenir dans le paragraphe suivant ; mais j'ai cru cette règle du zèle matériel de la plus haute importance : beaucoup faire agir les enfants par eux-mêmes, nous contenter de les diriger et de les surveiller, c'est le vrai moyen de leur faire beaucoup de bien.

2*^ Les règles du zèle spirituel, qui seul mérite proprement le nom de zèle, sont beaucoup plus difficiles. Il doit être actif, durable, prudent, obéissant, éclairé. Disons un mot de ces qualités qui ne sont que les principales.

Il doit être actif. La notion du zèle est comprise dans ces deux mots : zelus comedit me (Ps. 68. 10) c'est un feu qui dévore. Le Directeur doit l'inspirer k ses meilleurs jeunes gens, par ses conseils, son exemple, et ce doit être un fréquent sujet d'exhortations, d'instructions. Dans les commencements, on aura bien de la peine à se faire comprendre ; mais si on insiste, si ou revient souvent, si ou s'ap"

puie surtout sur les idées de la foi, peu à peu les enfants s'imbiberont de ces pensées que Dieu bénit toujours, puisqu'elles viennent de lui, et des oreilles elles passeront dans le cœur et dans l'esprit, pour ne plus jamais sortir de l'Œuvre. C'est le sujet de la plupart des instructions hebdomadaires que le Directeur fait à la Réunion du Sacré-Cœur.

Le zèle doit être durable. Cette qualité est plus difficile, avec notre petite population remuante, nunquàrn in eoden statu pennanens (Job. xiv. 2). Plus le zèle est ardent, moins aussi, quelquefois, il est durable, et cependant il faut ces deux qualités réunies; mais difficile et impossible ne sont pas synonymes. L'essentiel, c'est que le Directeur, lui, ne s'endorme pas, qu'il ait toujours l'œil ouvert, comme un cocher sur son siège, excitant l'un, retenant l'autre, ne se reposant sur personne de ce qui ne regarde que lui. Les jeunes gens qui se sentiront surveillés, seront toujours en haleine. D'ailleurs, nous parlons de l'esprit général qui doit dominer dans l'Œuvre. Que quelques-uns n'y soient pas fidèles, ne soient pas constants, c'est un malheur sans doute, mais c'est un malheur de détail, pourvu que l'esprit général se maintienne intact. Un bon capitaine regarde le but et ne s'arrête pas à quelques pertes isolées, qui ne compromettent pas le bien commun.

Le zèle doit être prudent. Les jeunes gens libres, comme ils le sont dans nos Œuvres, ne sont presque jamais sujets aux amitiés particulières. En sor-

tant du collège, où j'avais passé quinze ans, j'arrivais, sur ce point, plein de précautions, que je crus d'abord devoir employer. Peine inutile, nos jeunes gens, plus libres, préfèrent-ils d'autres plaisirs? Ou bien, les enfants du peuple sont-ils moins aimants? Je laisse à de plus babiJes de trouver la cause, je me contente de constater le fait. Malgré cela, quelques précautions ne sont pas inutiles parce que le démon se met partout, et qu'il faut le prévenir. J'ai déjà dit que le zèle de nos jeunes gens s'exerçait en plein air, c'est un point important: jamais de tête à tête, en des endroits isolés. En confiant les enfants aux soins des plus fervents, il faut les assortir de manière à prévenir tout danger, remanier quelquefois les listes, opérer des changements, se faire rendre compte de tout, remplacer ceux qui ne sont pas aussi humbles, obéissants, fervents. Ces précautions suffiront pour prévenir tout désordre ou pour l'arrêter immédiatement s'il en arrivait quelqu'un.

Le zèle doit être obéissant. Confier les uns au zèle des autres et puis ne plus s'en occuper pour les diriger serait chose facile. Loin de décharger un Directeur, la vraie méthode doit lui donner plus d'occupation encore, s'il veut décupler le bien. Exigez donc que vos fervents vous tiennent au courant de tout, qu'ils ne fassent rien sans votre ordre ; craignez trop de spontanéité : pour être uniforme, le zèle ne doit sortir que d'une seule source qui est voies. J'ai eu des aides étrangers à l'Œuvre, admi-

râbles de dévoùment et d'expérience, et leur concours était loin de produire le bien que nous avons obtenu depuis. Pourquoi cela? Parce qu'il n'y avait pas unité de méthode et obéissance de bas en haut; trop souvent elle était de haut en bas, c'est-à-dire que les convenances m'obligeaient à me plier moimême, au grand détriment de l'Œuvre.

Je grondais un enfant, on allait le consoler en abondant dans son sens de manière à le faire douter de la justesse de mes reproches; je voulais le renvoyer, des intercesseurs se mettaient au milieu ; j'essayais un changement, mille observations l'empêchaient. Il ne faut qu'un Directeur dans une Œuvre ; l'évêque est là pour empêcher les abus du despotisme; il ne saurait suffire à empêcher les désunions de la démocratie. Il vaut mieux point de zèle qu'un zèle indépendant; j'aimerais mieux faire mon Œuvre avec les soucis incroyables que j'ai eus au commencement, redevenir sacristain, choriste, domestique, surveillant, que d'avoir à faire aux aides les plus admirables, qui feraient leur volonté. Qu'on me croie bien en ceci, sous peine d'avoir à en faire soi-même la triste expérience; certes, aucune pensée personnelle de domination ou d'amour du pouvoir ne m'inspire ces réflexions. Mais je dis ce que je sais, ce que j'ai vu et touché du doigt. Ayez des supérieurs qui vous commandent, qui vous dirigent, qui même vous taquinent, vous contrarient dans tout ce que vous faites, Dieu ne laissera pas de bénir vos eiïorts : Laudo vos. Ayez des

inférieurs ou des égaux, faisant des merveilles, mais qui vous embarrassent par leur indépendance, in hoc non latido. Citerai-je M. Allemand '.* 8a mémoire sera longtemps vivante parmi ses enfants, j'en appelle à leurs souvenirs: eût-il accepté le moindre concours, si ce concours n'eût pas été soumis à sa volonté ? Ne pourrait-on pas l'appeler justement le plus despote des hommes, si sa sainteté si évidente, son humilité si admirable, n'obligeaient à appeler d'un autre nom un besoin d'autorité qu'il puisait dans ses profondes idées de foi et dans son expérience du cœur humain. Que ce que je dis là ne décourage pas non plus les personnes zélées, qu'un grand am.our des âmes a poussées à prêter leur coopération aux Œuvres des jeunes gens, où elles font tant de bien ; /nais qu'avant d'entrer, selon l'expression si simple de M. Allemand, elles laissent leur volonté à laporte^ pour la fondre dans celle du Directeur, qui doit compte à Dieu pour la conduite des âmes ; qu'elles lui rendent sa charge légère, au lieu de la lui faire renqolir avec tristesse et surtout avec un malaise qui se traduit toujours à la fin par des ruptures malheureuses, ou du moins, par l'impuissance à continuer le bien commencé.

Le zèle doit être éclairé. 11 faut peu de théorie à un jeune homme : ce serait l'habituer à discuter, à raisonner ; il vaut mieux beaucoup de pratique, apprise depuis longtemps. Nous aimons souvent à employer de très jeunes Congréganistesàde petites

fonctions qu'ils rempliront plus tard avec expérience et comme par habitude. Il faut bien des années pour cela; mais enfin on arrive à un point où les jeunes gens, se formant les uns les autres, entretiennent une sorte de mouvement perpétuel. Aussi, quand nous fondons une nouvelle Œuvre, nous établissons de suite tous nos usages. Outre qu'ils ont la sanction du temps et de l'expérience, les membres que nous déléguons se retrouvent comme dans l'Œuvre mère ; rien n'est changé que les figures des enfants, tout va comme ici. Je ne puis donner de l'intelligence à tous mes jeunes gens pieux, mais je puis les habituer de longue main à une intelligence usuelle, que j'appelle le zèle éclairé. Entre un prêtre capable mais nouveau, et un de mes jeunes gens, moins capable, mais ancien, je préfère le dernier des deux ; il a bien plus l'intelligence de la pratique du zèle, quoiqu'il raisonne moins ses actes, qu'il sache moins ce qu'il fait.

Je n'ai pas épuisé ce sujet, tant s'en faut, mais j'ai déjà été si long, que je laisse à l'expérience de mes confrères le soin de suppléer à ce que je ne dis pas.

§ IV

De l'amour des choses de l'Œuvre

Il faut inspirer aux jeunes gens un grand amour pour tout ce qui tient à leur Œuvre, parce que s'ils y tiennent fortement, il est tout simple qu'il sera fort

difficile de les en détacher ;s"ils n'ont que de l'indifférence, ils s'en dégoûteront facilement. Les nouveaux quittent notre maison sans aucune peine, parce qu'ils n'ont pas encore eu le temps d'y jeter des racines ; il faut, au contraire, toutes les tempêtes des démons et des passions pour en déraciner les anciens. Sur deux cents nouveaux qui viennent, en moyenne, tous les ans, la plupart ne passent pas, chez nous, plus d'un mois ; après dix ans, sur deux cents anciens, il est rare que quelques-uns s'en aillent. Et si ce n'était le seivice militaire ou le mariage, notre Œuvre n'aurait que des grands, il n'y aurait plus place pour les petits. Il est donc bien nécessaire, on le voit, d'avoir recours à ce moyen naturel. Assez d'autres vertus remplaceront plus tard, ou surnaturaliseront ce qu'il y aura peut-être de trop humain dans cet amour de tout ce qui tient à l'Œuvre.

10 Les enfants doivent aimer leur Directeur.

L'amour et la reconnaissance font partie des vertus (fu'unc éducation chrétienne doit inspirer. Cependant, quelques uns ne seront peut-être pas de mon avis. Au commencement de notre Œ'uvre, une des maximes les plus j^rêchées aux enfants, c'est qu'il ne fallait aimer que Dieu, n'agir que pour lui ; que le Directeur n'est qu'un instrument qu'on met et ({u'on ôte, sans que les dirigés doivent presque y faire attention. Ceci pourtant n'était pas très conforme au cathéchisme, qui met l'amour au nombre des devoirs que les inférieurs doivent à leurs supé-

rieurs. Sans doute, il y a un côté très vrai dans cette proposition : un Directeur ne doit jamais usurper la place du Dieu jaloux, pour prendre les cœurs et les arrêter à sa personne, au lieu de les conduire à Dieu. Loin de vouloir dissimuler ce grave danger, je consacre un article spécial, dans la troisième parlie, à prémunir les Directeurs contre tout sentiment d'affection trop naturelle pour les enfants. Mais malheureusement aussi, il y a dans la même proposition un sens très faux, et c'est pour les enfants du peuple le plus facile à saisir, celui qu'ils comprendront le plus aisément. Leurs parents, leur éducation, leurs penchants, tout le leur enseigne ; leur cœur se fermera à la reconnaissance ; zèle, dévoûment, tout sera perdu ; ils ne regarderont dans le prêtre qu'un homme comme eux, qui ne remplit après tout, que son devoir, qu'on paie, qui fait son métier, et qui ne le ferait pas s'il n'y gagnait pas. Et la conclusion c'est que, pendant cinq ans, je n'ai pour ainsi dire jamais surpris un sentiment d'amour et de reconnaissance dans le cœur du plus grand nombre de mes enfants. J'en souffrais cruellement parce que je sentais qu'il me manquait un levier bien utile, dont j'aurais pu me servir pour leur faire beaucoup de bien. Que faire cependant ? Un Directeur ne peut pas dire, je vous ordonne de m'aimer; il fallait laisser au temps et au bon Dieu le soin de tout arranger. En 1853, mes jeunes gens trouvèrent d'eux-mêmes, au fond de leur cœur, que les choses n'allaient pas comme elles auraient dû aller. Ma

fête arrive, pour la première fois on songe à la célébrer, et, à dater de ce jour, cette fête s'est renouvelée d'année en année, toujours plus belle, moins par son éclat, qui est cependant très réel, que par les marques extraordinaires d'affection et d'amour, que m'y donnent mes jeunes gens. Il est vrai que ce sont surtout les grands qui imaginent ces fêtes, mais les petits en sont heureusement impressionnés, et cela forme leur cœur, développe leur raison, et tandis que tous ne cherchent qu'à me faire plaisir, je vois avec bonheur que sans y penser ils travaillent surtout pour eux-mêmes, ce qui est une double satisfaction pour moi. Souvent il leur arrive d'inventer de ces traits d'une délicatesse qui suppose chez eux un sentiment très développé, tel que la meilleure des éducations pourrait seule le donner. Je voudrais en donner quelques exemples si je ne craignais d'entretenir trop longtemps de choses si personnelles.

Oui, je le répète, il faut qu'un Directeur soit aimé, pour manier à son gré le cœur des jeunes gens, pour les retenir dans l'Œuvre, pour les porter à Dieu. S'il est le maître des cœurs, il régnera parmi les siens, et tous le suivront avec bonheur. Heureux ceux qui savent le comprendre, heureux ceux qui, sachant se faire craindre, savent encore mi eu. s. se faire aimer. Le secret en est simple : qu'ils aiment beaucoup eux-mêmes, lafliection est une chose réciproque.

2° Les enfants doivent s'aimer les uns les au-

très, ils doivent chérir leurs camarades de rŒuvre. Ceci parait bien naturel, et pourtant il n'est pas facile de l'obtenir dans un siècle d'égoïsme comme le nôtre. Qu'on se rappelle ce que nous avons dit clans un des chapitres préliminaires, de l'état actuel de l'éducation des enfants du peuple. Pendant toute la semaine, tout concourt à détruire nos bonnes instructions du Dimanche. Qui apprendra aux enfants à s'aimer entre eux ? Les enfants des écoles sont taquins, jaloux, rapporteurs, rapporteurs surtout, ce que nous détestons dans nos Œuvres et ne voulons pas souffrir. Commenty aura-t-il de la charité parmi les enfants, s'ils se dénoncent, se font punir mutuellement ? Je ne puis comprendre comment on favorise ce malheureux système dans tant de maisons ; n'y a-t-il pas assez de moyens de surveillance? Et, en manquàt-il, ne vaudrait-il pas mieux laisser quelque chose aux soins de la Providence, que de favoriser ou tolérer seulement ces rapports, qui sont la mort de la charité et la source des haines les plus implacables ? J'ai pour moi l'aulorité du Saint Esprit : Sasurro coinquinabit anitnam suani. (Eccl. 21, 31.) Susitrroei bilinguis maledichis. (Eccl. 28, 15.) Plenos invidiâ et homicidio susiirrones. (Rom. 1, 29.) Sans doute, il faut former la conscience des enfants: un mauvais sujet, un empoisonneur public, celui qui tue les âmes, doit être dénoncé sous peine de péché ; mais il ne faut pas soufïrir que quelques enfants, par jalousie, par mauvais caractère ou pour se faire bien voir, soient

constamment auprès de vous pour vous dire : un tel a lancé une pierre, celui-là est monté sur un arbre, cet autre m'a crié bête, etc. Il est bien facile de couper court à cet abus en couvrant de honte le rapporteur, et, mieux encore, en lui représentant avec douceur combien la charité vaut mieux que le triste rôle qu'il se donne. Ce point est important, mais difficile, à cause des mauvaises habitudes contractées dans les écoles, où ce défaut est souvent très commun et trop toléré (1).

Chez les grands, il n'y a pas les mêmes écueils, mais il peut y en avoir d'autres, c'est l'égoïsme, l'esprit de personnalité. Parmi les enfants du peuple, qui ne sont que juxta posés, il est mal aisé d'établir cette fusion des collèges, où, faute d'autres camarades, on est obligé de s'attacher à ceux avec qui l'on vit toujours. S'il est avantageux pour nous, de ne presque pas rencontrer dans nos Œuvres les amitiés particulières, il serait cependant

(1) J'ai connu des Directeurs qui assuraient qu'ils suivaient cette méthode pas à pas et qui cependant ne dirigeaient leur CEuvre que par Tespionnage. C'est indigne. Dieu a créé l'homme libra, il peut faire même le mal. Surveillez vousmême, et beaucoup, et surtout les allures. Mais faire espionner un enfant qui ne se doute de rien, souvent par celui à qui il se confie, c'est révoltant. Ne vaut-il pas mieux habituer un enfant à tout vous avouer lui-même et dans ce cas n'être que très rarement sévère et toujours paternel? Mes jeunes gens savent mes répugnances pour tous ces moyens qui recherchent l'ombre ; nous faisons tout au soleil et ils m'en savent gré.

bien désirable que nos enfants s'aimassent un peu plus de cet amour que Saint Jean nous donne comme le vrai caractère des enfants de Dieu : ■in hoc cognoscent omnes, quia discipiili niei estis, si dileciioneyi hahueritis ad invicetn (Jean XIII. 35 j. Cependant l'organisation de notre Œuvre nous aide beaucoup à établir l'esprit de charité. Les associations forment un lien spirituel, que le temps resserre de plus en plus, parmi ceux qui en font partie ; le zèle donne l'amour de ceux que l'on soigne, les petits repas que nous faisons de temps en temps, les récréations communes établissent des rapports plus intimes, et, peu à peu, les liaisons se forment dans ces rapprochements que l'Œuvre procure et favorise tant qu'elle peut. Quand un enfant est pauvre ou qu'un malheur subit lui arrive, nous ne nous contentons pas de lui donner des secours ; nous ne ferions qu'une bonne œuvre personnelle ; nous en appelons au bon cœur de ses frères, et jamais cet appel ne se fit en vain ; pour peu que j'insiste, l'argent vient de toutes les bourses, et cette charité est d'autant plus méritoire, que presque jamais ils ne savent à qui vont s'adresser leurs bienfaits. Cet amour des enfants les uns pour les autres les attache à leur Œuvre. Dès que cet esprit de famille y l'ègne, les enfants y sont heureux, parce qu'ils y trouvent un père et des frères, aussi bons et quel- (juefois meilleurs et plus tendres que ceux que la nature leur a donnés. S'ils sont malades, on les visite avec assiduité, on leur porte des livres, des

livres d'images surtout, dont nous sommes abondamment fournis ; des amis vont leur faire dire le chapelet et leurs autres prières; le dimanche on va leur lire la messe, on leur tient compagnie ; s'ils sont pauvres, ils auront des vêtements, des secours, du travail. S'ils ont éprouvé une perte, un chagrin, leurs amis y prennent part. Si quelque congréganiste meurt, ses frères l'assistent à ses derniers moments, l'ensevelissent, le veillent, l'accompagnent à sa dernière demeure, et quand depuis longtemps ses plus proches parents l'ont oublié, ses frères pensent encore à lui devant le bon Dieu, prient et font prier pour lui. A la mort d'un de nos chers enfants, pendant plusieurs jours, ses amis m'apportaient leurs économies pour faire célébrer la sainte messe pour lui (1).

La charité des enfants entr'eux est donc une vertu chrétienne méritoire devant Dieu, vertu qui les attache à leur Œuvre, développe en eux les sentiments

(1) Qn trait entre mille, car ces exemples sont innombrables. Une année, un de nos enfants très pauvres eut une typhoïde. Il avait un délire furieux, il fallait des peines infinies pour l'empêcher de se jeter par la fenêtre, plusieurs fois il manqua de blesser ceux qui le gardaient. Le père devait aller au travail pour gagner le pain, la mère était exténuée. Nos grands le veillèrent pendant quarante-trois nuits consécutives et lui donnèrent plus de trois cents francs. Inutile de dire que guéri, cet enfant fut ingrat et que nous ne l'avons plus revu, sans que ses camarades se soient découragés pour une autre fois.

- â50 affectueux, les rend doux et bons, et gagne le cœur de leurs parents, qui ne sauraient pas en général comprendre à quoi sert l'Œuvre, qu'elle est son utilité, en dehors de ces preuves palpables.

La politesse des enfants les uns à l'égard des autres, trouve ici naturellement sa place. Dans ce paysci, où il y a tant et de si bonnes qualités de franchise, de bonhomie, de bon cœur, il y a en revanche, une grossièreté indicible, qui résiste à toutes les fusions de la centralisation, à tous les traits de la satire. Cependant la politesse découle tellement des vertus d'humilité et de charité, que nous en obtenons relativement beaucoup, et nos efforts se porteront à en obtenir toujours davantage, parce que ces mœurs douces et polies sont non-seulement le charme de la vie, mais encore, jusqu'à un certain point, la base de beaucoup d'autres vertus. Un bourru, fut-il bienfaisant, n'est jamais qu'un bourru, et s'il pouvait parvenir à ressembler à Saint François de Sales, sa bienfaisance n'en diminuerait pas pour cela, en devenant plus aimable. Ce point encoremérite grande attention ; quand on se charge de l'éducation des enfants, on n'a pas le droit de rien négliger (1).

(1) Nous avons connu des CEuvres où le Directeur tolérait une grossièreté indicible. Nos jeunes gens n'en revenaient pas en voyant comme ce pauvi'e prêtre était traité par ses enfants. Lui n'avait pas l'air de s'en douter le moins du monde. Jamais les vertus surnaturelles ne pourront germer dans de pareils cœurs. Il faut en faire des hommes avant d'en faire des chrétiens.

3° Les enfants doivent aimer leur Œuvre.

Il ne suffit pas qu'ils aiment leur père, leurs frères, il faut encore qu'ils s'attachent aux usages, aux coutumes, aux pratiques, aux jeux, qu'on me pardonne cette expression, aux pierres de leur maison. Cet esprit de corps, que l'on reproclie tant aux ordres religieux, est une nécessité de leur existence. Nous n'avons pas les liens du sang : ceux de la foi qui les remplacent devraient sans doute suffire ; mais ces liens humains de l'esprit de famille ne sont pas à dédaigner : si les enfants sont si indifférents à tout ce qui les entoure, ils s'en détacheront aisément. Le Directeur doit donc connaître cet art si triste et si cultivé de nos jours, de faire valoir une chose, de faire ce que l'on appelle l'article. Il doit donner une haute idée de leur Œuvre à ses enfants, les habituer à se croire chez eux, à s'intéresser à tout ce qui se fait d'améliorations et de changements dans leur maison. La parole, qui exprime les sentiments de l'àme, doit formuler cette pensée ; les enfants doivent dire : notre Œuvre, notre congrégation, notre local, notre chapelle, nos jeux, nos clioses : de fait, tout n'est-il pas à eux et pour eux? Le Directeurdoit se servir des mêmes expressions à la deuxième personne, dimanche vous célébrerez voire fête, la fête de votre patron, dans votre église. Qu'on rapproche ceci dece que nous avons dit du zèle matériel, et on concevra, sans insister davantage, combien tout cela peut servir à rattacher les enfants à cette tendre mère, que la Providence a voulu qu'ils trouvassent

en cette Œuvre bénie, qui doit les porter dans son sein, jusqu'à ce qu'elle les ait enfantés de nouveau à Jésus-Christ.

4*^ Les enfants doivent aimer les usages de leur Œuvre alln de les observer fidèlement. Les traditions d'une Œuvre se forment par le temps. Vouloir toujours tout changer ou ne jamais rien changer, ce sont deux extrêmes ; il faut se tenir prudemment entre deux.

Lassé de mes insuccès de vingt mois, je pris, en 1847, la résolution d'accepter toute la méthode de M. Allemand , sans le moindre l'hangement. Je tins parole à moi-même, et si j'ai un peu réussi depuis trente ans, tout vient de là. Après quelques années d'essais, sachant mieux ce que je faisais, j'ai liasardé quelques réformes que nécessitaient les différences de classes et d'époques, et je m'en applaudis. Maisj'ai mieux aimé souffrir pendant longtemps une grande gêne, que de tout trancher de prime abord. Les corps qui, comme les nôtres, ne sont pas liés par des vœux, ne vivent que de leurs traditions, de leurs usages : c'est leur manière d'être : sint ut sunt, vel non sint. Si on change chaque jour, jamais la vie de l'Œuvre ne s'établira solidement, les enfants ne s'y reconnaîtront plus, il leur faudra des ordo imprimés pour se retrouver. Cette remarque est très importante pour les nouveaux Directeurs qui arrivent dans des Œuvres déjà anciennes. Si le Saint-Esprit leur inspire plus tard des réformes, qu'ils les fassent, mais qu'ils donnent un peu au

temps, le meilleur des maîtres, pour tout arranger. Qui va lentement va sûrement. Surtout qu'on ne se lie pas au.x. règlements les mieux faits. La meilleure des règles, c'est l'usage qui crée et modifie successivement toutes choses, les met à leur place, sans secousses et sans bruits. Des pays ont vécu des siècles sans Constitutions écrites ; ils n'en allaient pas plus mal. La règle doit être gravée dans le cœur des enfants; vous serez toujours à temps de mettre sur du papier ce qui se fait depuis longtemps.

De l'esprit de sacrifice

Il est bien à regretter que NL Allemand n'ait presque rien laissé par écrit sur toutes ces vertus, dont sa foi si vive lui faisait si bien parler ; lui seul aurait pu convenablement remplir ce paragraphe. Essayons d'en dire quelques mots qui soient au moins un pâle reflet de sa pensée. L'Esprit de l'Œuvre, disait-il sur son lit de mort, peu de moments avant son agonie, l'esprit de l'Œuvre est un esprit de sacrifice. Pour qui connaît nos Œuvres, jamais parole ne fut plus vraie. Sans doute, nous offrons à nos jeunes gens, tous les genres possibles de divertissements : belles cours, belles fêtes, bons amis, père qui les aime, secours dans leurs besoins, que sais-je encore, tant d'autres choses qui font de nos Œuvres des lieux bénis du bon Dieu ei

chéris de nos enfants. Cependant, nous sommes obligés, malgré nous, de leur demander bien des sacrifices. Si nous permettons tout, nous ne sommes plus chrétiens, et quelques faciles que nous puissions être, chacun selon notre méthode, il y a toujours un moment où la conscience nous crie : non licet, il faut absolument s'arrêter, et dès ce moment commence une lutte désespérante avec les jeunes gens. En vain leur aurez- vous permis jusqu'aux dernières limites, en vain les aurez-vous saturés de fêtes, de bienfaits, d'affection : c'est l'histoire de nos premiers parents, que tous les fruits permis ne purent satisfaire, parce qu'un seul leur était défendu ; c'est l'histoire des Hébreux, nourris du pain des anges, qui regrettaient les ognons que l'Egypte ne leur donnait plus ; c'est l'histoire du genre humain tout entier, qui ne veut que ce qui est défendu.

Eh bien ! je ne sais si je me trompe, mais je suis convaincu que si vous vous retranchez sur les dernières limites du permis, de ce qui n'est pas criminel, pour ne défendre que cette position, vous ne pourrez y maintenir les jeunes gens ; ils la franchiront, et en perdant leur vertu, ils la perdront définitivement et sans retour parce qu'ils n'auront pas été formés à l'esprit de sacrifice, qui les eût retirés du péché, même après plusieurs chutes. Le royaume des cieux souffre violence; nos jeunes gens, pas plus (|ue les autres chrétiens, ne pourront y parvenir en ne se privant de rien. Dorez-leur la pilule, c'est

très bien, c'est une affaire de tact, de prudence, d'appréciation, mais il faut qu'ils l'avalent, leur salut est à ce prix. J'avoue que c'est dur, que c'est diflicile ; mais comme nous n'avons pas fait les conditions et qu'il faut les accepter comme Dieu les a posées, prenons-en courageusement notre parti et tâchons de conduire nos jeunes gens au ciel par cette voie. En vain, me direz-vous qu'ils ne voudront pas vous suivre; il y en aura toujours quelques-uns qui vous suivront; que le plus grand nombre se découragera, qu'y faire? C'est le^ja^/c^e/ec^/ de l'Evangile. Parce qu'il ne doit y en avoir que peu, ce n'est pas une raison de n'en point sauver du tout. L'objection est vieille, elle date de loin, mais il y a longtemps aussi que Notre-Seigneur répond, que cette manière de faire son salut est la seule bonne et qu'il faut l'accepter, telle qu'elle est : à diebus autem Joannis-Bajitistœ, itsqiie nunc^regrium cœlorumvim paiitur et violetiti rapiunt illucl (Math, xi, 12). Usque nunc veut dire jusqu'à la fin des temps où nous serons dispensés pour toujours de cette vie de lutte et de combat, pour recevoir enfin la couronne. Voyons ce que font les hommes de guerre qui veulent sauver une place forte de la plus grande importance. Ils ne se contentent pas de se retrancher dans la citadelle, ils gardent les abords avec soin. Un officier du génie, en me montrant les forts de Paris, me disait que quand l'ennemi était au pied des murailles, la place était perdue. Voilà pourquoi des fossés larges et profonds en défendent l'accès, que

des talus placés de l'autre côté ne permettent pas à l'ennemi de s'en approcher sans se faire balayer par l'artillerie ; que des bastions à angles saillans ne le laissent pas venir de front. Le salut de nos jeunes gens est cette place. S'ils ne défendent que le point principal, il sera vite pris ; mais si l'esprit de sacrifice les anime, s'ils se privent de mille choses, qui sans être mal ne sont pas très bien, de plusieurs autres qui sont des occasions ou des dangers de péché, de quelques autres enfin qui sont même permises, il faudra un temps infini au démon pour s'emparer des derniers retranchements, qui sont défendus par les seconds, préservés eux-mêmes par les premiers, de sorte qu'on aura le temps de soutenir, d'encourager, de relever un jeune homme qui aurait été perdu si du premier coup le démon avait pu l'attaquer par le point principal, c'est-à-dire par le péché mortel. Voilà pourquoi notre Œuvre impose tant de sacrifices. Tous, sans doute, ne les font pas mais ceux-là seuls persévèrent qui s'y livrent courageusement.

Le premier sacrifice, c'est celui de la plupart des joies de leur maison. Non pas que nous séparions les enfants de leur famille; mais nous les engageons à préférer l'Œuvre à tous les plaisirs et à toutes les fêtes de famille, autant que cela se peut. Noti veni pacem iniiiere, sed gladium ; veni enim separave hominem, adversus pairem suur/i. Les parents, en général, sont les plus grands ennemis de nos Œuvres. Les uns trouvent qu'on y fait leurs enfants trop

dévots ; les autres, chose étonnante, qu'on ne les fait pas assez pieux, qu'on les fait trop jouer ; les autres. que 1 Œuvre les dérange, les fait souper trop tard, les prive eux-mêmes de leurs enfants. Cette dernière raison est peut-être la plus vraie. Oui, l'Œuvre, tant qu'elle le peut, prive les parents de leurs enfants, parce que les parents n'ont plus assez de foi, de moralité, pour bien élever leurs enfants ; parce que leur surveillance est insufitisante ; parce que les moments passés dans leurs maisons sont pleins de dangers. Souvent il y a lutte, surtout quand un jeune homme veut tendre à la perfection, les parents ne peuvent nous comprendre, et cette lutte est bien pénible des deux côtés. Voilà le premier sacrifice qu'il faut demander, non pas en termes exprès, mais avec la prudence du serpent. On ne doit jamais dire un mot qui diminue, dans le cœvu' des enfants, le respect qu'ils doivent à leurs parents ; mais quand il y a contlit entre le bon Dieu et ces derniers, tout pénible qu'il est, le rôle du Directeur est tout tracé.

En second lieu, nous ne pouvons interdire tous les plaisirs, quand ils ne sont pas absolument mauvais en eux-mêmes, et cependant, tous nos efforts doivent tendre à en détacher les enfants. Sans être mauvais, ils peuvent être dangereux, ils le sont même toujours, généralement. A Marseille, par exemple, la passion du peuple c'est d'aller à la campagne, le dimanche. Quoi de plus innocent, ce semble, et poiu'tant M. Allemand disait qu'un dé-

mon était caché sous chaque feuille d'arbres. Tous les ans, nos plus tristes défections viennent des campagnes. Si les enfants y sont seuls avec leurs parents, la chaleur, l'oisiveté, l'ennui les font promptement tomber ; s'ils ont des camarades, des voisins, des cousines, alors tout est perdu, et la plupart, après quelques chutes, se découragent tout à fait pour ne plus revenir au bon Dieu. Oh ! qu'il est difficile de retenir un jeune homme ! Que son innocence est partout en danger ! Que de précautions minutieuses il faut prendre, et qui les prendra, si ce n'est nous, leurs Directeurs, leurs amis, leurs pères!

Parmi les plaisirs permis, mais dangereux, il y a encore la mer, surtout avec des camarades. Un pauvre jeune homme, s'y dépouille peu à peu de ce voile de pudeur qui l'entourait de toute part et il finit par y perdre sa chasteté, à Marseille, principalement, où les délicatesses de la modestie sont bien peu connues. Les cercles, les cafés-chantants, les foires, les spectacles forains de toutes sortes impressionnent souvent aussi les jeunes gens avec beaucoup de dangers. Ce sont les acteurs, les actrices, les spectateurs, qui tous convergent pour ébranler le cœur mal affermi de ces pauvres enfants. Règle générale, tous les divertissements, hors de l'Œuvre, sont des dangers, des pièges, que le démon tend à leur inexpérience, et dont il faut les détourner par tous les moyens de douceur que nous pouvons employer. On conçoit bien que nous

ne saurions user de la force ; ces dangers, d'ailleurs, si évidents pour nous, ne le sont ni pour eux, ni pour leurs parents. Voilà pourquoi l'esprit de sacrifice doit régner dans nos maisons, afin d'obtenir par lui que les enfants renoncent d'eux-mêmes à tout ce qui pourrait être pour eux une occasion, même peu prochaine encore, de péché.

Allons plus loin : il faut, troisièmement, leur demander le sacrifice volontaire de mille petits riens qui pourraient nuire au bien de la Congrégation. Permettez-vous de fumer, m'écrivait un saint curé? Que répondre, tandis que tant de gens respectables fument constamment ? Voici notre règle : on ne fume jamais en public à l'Œuvre ; on accable de mépris les petits qui fument ; on dissimule pour les grands ; on interdit absolument le fumer aux membres des Associations. M. Allemand disait, que la pipe ou le cigare chez un enfant, c'était la marque d'une innocence qui vient de se perdre ou qui s'en va. De fait, c'est le premier acte d'un jeune homme qui se relâche ; il soigne mieux sa chevelure, fait mieux les nœuds de sa cravate et fume intrépidement. Ce sont des choses indifférentes en elles-mêmes, mais quand un jeune lionime soigne sont extérieur, c'est qu'il veut plaire, et il est alors bien moins soucieux de plaire au bon Dieu ; et quand il veut se donner un air d'homme en fumant, c'est qu'il est orgueilleux, et alors il est bien près de se perdre (1). Mes jeunes gens, très sages, ne portent

(1) Hélas '. nous avons rolàché quelque chose de notre ri-

point de gants, point de cannes, point de bijoux, ce sont de petits sacrifices que Dieu bénit. Qu'on n'oublie pas que tout dépend des naodes ; il ne faut priver que de ce qui sent ratïectation. M. Allemand faisait porter à ses quatre dignitaires des culottes courtes, le jour de la fête patronale des Rois, dans les premiers temps de l'Œuvre ; il ne l'exigerait plus aujourd'hui.

Quand on aura pu obtenir d'un jeune homme l'esl)rit de sacrifice, on le conduira facilement dans toutes les voies où on voudra le mener ; et si le noyau de fervents, qu'il faut toujours particulièrement soigner, entre bien dans cet esprit, toute l'Œuvre y participera bientôt.

Que penser des mortifications corporehes? M. Allemand les aimait peu, c'était du moins sa théorie générale, car. en particulier, il les permettait quelquefois. Il préférait l'esprit d'humilité, d'obéissance, de zèle, de sacrifice, à toutes les mortifications. Il refusait la permission de jeûner à tous ceux que l'Eglise n'y obligeait pas. Mortifiez-vous beaucoup, disait-il. mais salvâ dente. « Mangez,

.icueur comme on le verra au chapitre des cercles. Mais, nous (levons le dire à la louange de nos enfants, ils ont été plus sévères que nous. Il n'y en a pas dix qui usent de la permission et les meilleurs la refusent absolument. Au même chapitre nous disons ce qui nous a déterminé à modifier notre vieil usage, rigoureusement maintenu à l'Œuvre de M. Aile mand où on ne fume jamais dans l'Œuvre, mais beaucoup trop au dehors.

« disait-il encore, un pain à déjeuner, un pain à « dîner, et autant à j^oùter et à souper, mais met- « tez votre volonté à plate couture. » Je crois qu'un Directeur ne doit jamais parler de ces sortes de mortifications, ne pas y pousser les jeunes gens, dont la vertu serait encore trop faible pour un régime si fort. Mais si le bon Dieu en inspirait le désir à quelques-uns, il devrait, ce me semble, permettre quelque chose. Il faut pour cela des vertus bien solides, qui ne fassent pas ces mortifications pour satisfaire l'orgueil qui se gonfle de tout, ou la sensualité qui se glisse partout. Ce dernier mot peut paraître extraordinaire en parlant des pénitences corporelles, mais tout Directeur un peu expérimenté me comprendra. Bien des âmes ne cherchent qu'une satisfaction sensuelle là où ne devrait se trouver que la souffrance. L'histoire de certaines sectes l'attesterait au besoin, et peut-être aussi celle de certaines ŒJuvres.

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Do lu jmi'^^'-' '^^'^ ino'ii.i's

Nous devons former nos jeunes gens aux bonnes mœurs. Chacun sait bien que c'est la dernière fin de nos efforts (ratio exeentionis), le but que nous nous proposons, en les formant à la piété ; car s'ils ont été créés et mis au monde pour connaître, aimer et servir Dieu, ils ne rempliront jamais cette fin qu'en demeurant chastes. Le vice contraire, qui

est recueil le plus commun de tous les hommes, est presque le seul écueil de la jeunesse. Enlever ce péché, c'est détruire presque tous les péchés, et c'est vers ce but que convergent tous les moyens dont nous avons parlé jusqu'ici. Mais à côté, et comme rempart de cette pureté objet de la sollicitude constante d'un Directeur des âmes, il y a une pudeur extérieure, qu'il faut absolument faire régner dans nos Œuvres, et par respect pour la présence des Saints Anges et l'innocence des petits enfants, et par horreur du vice contraire, que le démon pourrait introduire, à la faveur des plus petits abus. Beaucoup d'enfants conservent toujours leur pureté parce qu'on a pu les isoler de tout mauvais contact ; d'autres, au contraire, ne tombent dans le péché qu'à cause du manque de modestie, auquel de mauvais amis les ont habitués dès la plus tendre enfance. La modestie est comme un vêtement qui environne toute l'âme d'un enfant; que de fois j'en ai vu qui s'étant exposés aux plus dangereuses occasions n'ont jamais eu le courage au dernier moment de déchirer ce voile qui les préservait des dernières chutes. Ohl quel beau ministère est le nôtre, quand nous pouvons partager avec les Saints Anges la garde de ces petites âmes, qui sont les temples du Saint Esprit ! Quelle consolation pour nous de les entourer de toutes les précautions que la pudeur peut inspirer, et quand nous avons le malheur de les voir succomber, quel dédommagement de pouvoir nous dire, que nous n'avons rien

— !268 — à nous reprocher. C'est ici qu'aucune exagération n'est à craindre; imaginez, inventez des précautions de toutes sortes, pourvu qu'elles n'aient pas ce caractère de taquinerie qui les rendrait odieuses, vous pouvez tout essayer. Entrons dans quelques détails; on nous pardonnera ce qu'ils peuvent avoir de moins convenables, à cause de l'importance du sujet.

Il faut, dans nos Œuvres, donner la plus grande importance à la construction des lieux d'aisance. Placez-les dans l'endroit le plus apparent, afin qu'ils soient soumis à la surveillance de tout le monde. En dépensant beaucoup d'argent, nous avons donné aux nôtres, un aspect architectural, qui nous a permis de les mettre sans inconvénient au milieu de la cour, dans l'endroit le plus évident. Que la disposition intérieure soit très commode et facilite beaucoup les soins de propreté; sans cela, les enfants n'y entrant pas aisément, finissent par ne plus pouvoir s'y placer, par ne plus fermer la porte, et par blesser entm la modestie. Xe permettez pas qu'on y parle, qu'on y chante ; en défendant ces choses, innocentes par elles-mêmes, vous inspirez aux enfants l'horreur des mauvaises choses. J'ai vu, dans plusieurs Œuvres, des sortes de lieux qui m'ont profondément étonné; aucun de mes jeunes gens n'eût consenti à s'en servir. Ce n'est pas qu'ils fussent absolument immodestes, ils ressemblaient à tous ceux des chemins de fer. Mais, dans une Œuvre, de plus grandes précautions sont nécessaires,

et c'est le cas de dire qui spernit modlca, paulalin decidet. Chaque enfant doit être toujours seul. Je comprends que des grandes personnes raisonnables ne soupçonnent pas l'utilité de ces précautions, mais des Directeui's doivent les deviner, ou fout au moins les apprendre par l'expérience.

Nous ne permettons pas qu'on achève de s'habiller dans la cour, pas même pour mettre un bouton. Un avis donné à propos suffit pour empêcher cela, et cet avis même nous n'avons pour ainsi dire jamais besoin de le donner. Dans les plus grandes chaleurs de l'été, dans les jeux les plus fatigants, on ne peut jamais être en manches de chemises, il faut toujours avoir son gilet ou une blouse. Sans cette précaution, dans l'animation de la course, une chemise se déchire très facilement, ou sort de tous côtés, d'une manière qui finit par devenir peu convenable. Sans qu'on le leur dise, il y a des enfants qui i»nt ces instincts admirables de modestie; à l'école des mousses, où j'ai été neuf ans aumônier, parmi ces pauvres enfants, qui sont la lie de la société, j'en ai trouvé parfois quelques-uns qui étaient d'une modestie surprenante. Tandis que la plupart venaient se confesser à demi nus, je me souviens d'un petit voleur pris dix fois en récidive, qui prenait mille petites précautions pour se présenter plus décemment. Il abaissait ses pantalons habituellemet relevés jusqu'aux genoux, boutonnait le col de sa chemise toujours toute ouverte chez les autres, de par l'uniforme ; qui lui avait appris ces choses? Le

bon Dieu, qui en avait gravé l'instinct dans son cœur ; et, comme bonnes mœurs, cet enfant était bien moins gâté que les autres.

Il y a des jeux de mains sur lesquels il faut passer, surtout parmi les enfants du peuple, tenus à moins d'éducation ; mais il y en a d'autres qu'on doit sévèrement interdire, parce qu'ils pourraient scandaliser. La conscience des enfants les leur faisant suffisamment connaître, il y a peu à faire pour les empèciier, il suffît de le rappeler au besoin.

Autant il faut être indulgent pour les fautes secrètes qui ne sont connues que de Dieu, autant il faut être sévère pour les fautes extérieures, dans l'Œuvre surtout. Xe soutfrez pas le moindre mot équivoque; que l'esprit de modestie soit tel, qu'un jeune bomme soit obligé de rougir, en voyant l'accueil que l'on fait à ses mauvais propros. Personne chez nous n'oserait en tenir, si ce n'est au milieu de petits groupes mal composés, qui sont pour nous l'objet d'une continuelle surveillance. Les moins bons se réunissent instinctivement et ce sont toujours les mêmes. N'étant pas mêlés avec les autres, ils ne peuvent leur nuire ; ils sont d'ailleurs faciles à surveiller. Tous nos efforts tendent, d'une part, à gagner par la douceur les moins mauvais pour les séparer de leur bande, et d'autre part, à connaître ceux ([ui sont vraiment gâtés pour les renvoyer. Ce noyau de dissipés constamment poursuivi, n'exerce aucune influence fâcheuse sur l'Œu-

vre, qui perdrait son esprit en peu de mois, si le Directeur cessait de veiller à tout.

Quelquefois, par défaut d'éducation, les enfants du peuple les plus pieux, sont sujets à manquer assez gravement à la modestie ; mais comme ils n'y mettent pas de malice, le moindre avis donné à propos suffit pour les corriger à jamais. Cinq de mes meilleurs jeunes gens se promenant un jour sur les bords de la mer eurent envie de se baigner. Leur costume de bain improvisé n'avait pas toute la sévérité que nous avons l'habitude d'exiger. Je trouvai l'occasion admirablement choisie pour leur faii'e une réprimande qu'ils pussent retenir toute leur vie. Avez-vous remarqué, leur dis-je, avec un air scandalisé, le soin avec lequel l'Eglise voile ses vases sacrés pour les cacher aux regards du peuple ? Le Galice, le Saint Ciboire, sont toujours couverts d'un voile ; le Sous-Diacre, qui a le privilège (le les toucher se sert cependant d'une écharpe qui cache la Patène à ses propres yeux. Pourquoi tout ce mystère, si ce n'est par respect pour des vases qui sont destinés à contenir le corps et le sang de Notre-Seigneur. Vos corps sont raille fois plus saints que ces vases, ils ont reçu plus de consécration par les sacrements, et vous les avez traités avec moins de respect. Je ne puis dire quel effet lit cette remontrance : mes pauvres jeunes gens, qui étaient fort sages, en furent pénétrés et ils se disaient entr'eux : la leçon sera bonne, si je vivais cent ans, je m'en souviendrais encore. Mais que les

Directeurs soient eux-mêmes de la plus grande prudence, et je traduis encore trop faiblement ma pensée. Ils ne sauraient croire combien les enfants sont susceptibles ; un prêtre, pour eux, c'est la soutane, rien que la soutane. Si, par votre faute, vous ressemblez à un autre, pour les enfants vous n'êtes presque plus un prêtre. II y en a qui vont nager avec leurs jeunes gens, et puis ces jeunes gens vont trouver un autre prêtre et se confessent de pensées, dont le premier ne se doute pas le moins du monde. Un prêtre insistait un jour pour que deux de nos jeunes gens l'accompagnassent à la mer, sans comprendre combien il nous contrariait tous. Les accusant alors de manquer de complaisance, il s'adressa à deux autres qui y furent très volontiers, et sans me prévenir. Le dimanche suivant ces deux derniers, qui n'étaient pas de nos plus sages, riaient à gorges chaudes des allures de ce bon prêtre, qui n'avait qu'un défaut, celui d'être trop saint et pas assez malicieux.

J'aurais mille autres choses à dire, sur les moyens a employer, pour maintenir les enfants dans la pureté. Il y a parmi eux, des âmes d'élite, que l'on pousse à une délicatesse extraordinaire dans cette vertu, qui agit si puissamment sur l'imagination des jeunes gens. Mais quelque utile qu'il soit de connaître ces mille petites industries, elles ne rentrent pas dans le cadre que je me suis tracé, qui est de ne parler que de l'esprit de notre Œuvre, l'ii jour, peut-être le bon Dieu permettra que je

puisse y revenir, pour la consolation des Directeurs, au milieu des peines de leur ministère. La pureté de leurs enfants, c'est pour eux le lilium inier spinas. Il me suffit davoir parlé de la modestie extérieure, qu'on s'efforce de l'obtenir, car ma.rima pvero debeiur reverentia (1).

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