‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 31 sur 55 · LES JEUX · texte numérisé non relu

LES JEUX

S'il nous importe peu, à nous, hommes de pratique, d'établir de longues théories sur la nécessité des jeux, il est très nécessaire, au contraire, que nous connaissions parfaitement quels jeux nous sont les plus utiles, quels sont ceux que nous devons éviter, où même proscrire tout à fait. La moindre erreur pourrait avoir de graves conséquences pour l'avenir d'une Œuvre, et forcer à des réformes, toujours faciles quand on s'y prend à temps, très difficiles au contraire, quand il faut les établir, après des habitudes prises. Nous avons essayé autrefois de tous les genres de jeux, dans notre maison : à l'exception des bals, je crois que nous avons fait de tout pendant deux ans, et, je dois le du'e, sans aucun genre de succès. Que je serais heureux, si je pouvais épargner de si dures écoles à mes collaborateurs ! Voici, ce me semble, les qualités générales que doivent avoir nos jeux. Dans les chapitres suivants, nous parlerons en détail des jeux qui réunissent plus ou moins toutes ces qualités, et que l'on doit en conséquence introduire ou rejeter.

1° Les jeux doivent plaire aux enfants. Des jeux

imposés par force ne sont pas des jeux, on ne s'amuse pas par force, mais spontanément. Je vis un jour toute une Œuvre obligée de faire de la gymnastique sous la direction d'un professeur : les enfants ne s'amusaient pas du tout. Il est vrai que souvent ils rejettent un jeu par la seule raison qu'ils ne le connaissent pas; on doit le leur apprendre, les y exciter tout doucement jusqu'à ce qu'ils puissent l'apprécier ; mais les forcer d'y jouer, c'est impossible, ou du moins c'est injuste ; il faut suivre le courant de leurs idées et bien se garder de ces conceptions ruineuses, qui amusent trop souvent les Directeurs, en ennuyant profondément les enfants. Pour plaire, les jeux ne doivent pas languir, il faut des boute-entrain, pour les maintenir dans leur ardeur. Les nouveaux ne savent pas jouer, il faut que les anciens le leur apprennent par leur exemple, car le jeu n'est pas une affaire de conseil, mais d'entraînement. Le noyau des associations, dont j'ai tant parlé, est aussi indispensable pour les jeux que pour la piété, car il faut que tout le monde s'amuse, et ceci nous conduit à la seconde qualité de nos jeux qui doivent être :

2° Bruyants. Que ce mot n'étonne pas, car il rend lidèlement ma pensée. Nous avons une grande peur des jeux tranquilles, ils reposent trop le corps et fatiguent trop vite l'esprit : ils laissent le temps aux conservations, et par conséquent au mauvais esprit aux mauvais discours. Une année, cédant à des

instances que je n'osais repousser, le salon des grands fut ouvert tous les dimanches, l'été, parce qu'il faisait trop chaud le matin, l'hiver, parce qu'il faisait trop froid le soir. Les jeunes gens étaient devenus très forts sur le boston et le piquet, mais le genre café s'introduisait dans l'Œuvre ; après deux ou trois parties, chacun demandait à sortir ; les petits livrés à eux-mêmes, dans la cour, jouaient beaucoup moins bien, enfin le bon esprit était considérablement affaibli. Par force, il faut quelquefois des jeux tranquilles, mais rarement, le moins possible, que ce soit l'exception ; les jeux bruyants sont la règle générale: pas un surveillant de collège qui ne puisse le dire et le prouver par sa propre expérience.

3° Les jeux doivent être modestes, il faudrait tout sacrifier plutôt que ce principe, parce que la modestie perdue, il faudrait s'attendre aux plus graves désordres. Ainsi point de certains jeux de mains, point de jeux où on saute sur un autre, en y séjournant ; point de tours de force ou d'adresse qui feraient baisser les regards pudiques, point de jeux d'esprit aux dépens de la pudeur. Il y a même certains jeux, très innocents d'ailleurs, que nous permettons en petit comité, par exemple, le jour où nous allons à la campagne, avec la réunion du Sacré-Cœur, et qui sont sévèrement interdits à l'Œuvre à cause des abus qu'ils pourraient avoir.

4° Les meilleurs jeux pour les enfants sont ceux qui en occupent un grand nombre, sans laisser d'oi-

sifs spectateurs. En général, nous avons, le dimanche, deux grands jeux qui prennent la grande majorité des enfants, les autres se divisent dans plusieurs petits jeux. Les premiers ne demandent presque point de surveillance, ils remplissent la cour ; ceux qui sont désignés pour mettre ces jeux entrain, suffisent pour empêcher les désordres. Les petits jeux éparpillés dans les coins donnent au contraire, beaucoup de peine : on ne saurait en venir à bout, si tous ne jouaient qu'à ces jeux-là ; aussi faisons-nous tout notre possible pour les réunir aux grands jeux ; mais on ne peut le faire que tout doucement, et même sans y réussir jamais tout à fait. Une observation, continuée pendant un grand nombre d'années, prouvera mieux ce que nous venons de dire des deux qualités que doivent avoir les jeux, d'être bruyants et nombreux. Les Marseillais sont grands joueurs aux boules : de tout temps nous avons eu des jeunes gens qui ont eu la prédilection la plus marquée pour ce passetemps. Eh bien ! le croirait-on ? ceux qui ne jouent qu'à ce jeu sont les plus médiocres sujets de notre Œuvre. Ce sont des tempéraments mous incapables d'action, causeurs, raisonneurs, qui nous occupent plus dans leur petit nombre, que des centaines d'enfants tapageurs. Pourtant ce jeu n'est pas mauvais en lui-même, il ne blesse pas la modestie, il occupe agréablement quelques jeunes gens qui y joueront en passant ; on ne peut donc l'interdire, mais il faut beaucoup plus le surveiller que tout

autre amusement bruyant. Quand les enfants couvent et crient, tout va bien dans la cour : quand je n'entends pas de bruit, je cours vite, pour voir ce qui se passe, les enfants me semblent en danger.

5° Les jeux doivent fortifier le corps. Sans doute, nous ne sommes pas directement chargés de la santé de nos enfants, mais si nous pouvons leur rendre service , pourquoi le leur refuser ? Les ouvriers, dira-t-on, sont assez fatigués dans la semaine. Ne le croyez pas : le travail fatigue d'autres membres, les courses du dimanche reposeront leurs bras et donneront de l'exercice à leurs jambes. Par la grâce de Dieu et la protection des bons Anges, nous n'avons jamais eu d'accidents graves dans nos jeux : nous interdisons néanmoins sévèrement tout ce qui serait dangereux pour le corps. Il y a même quelque chose de plus redouté des parents, ce sont les déchirures d'babits ; nous prenons toutes sortes de précautions pour les éviter, nos jeunes gens ont presque tous des habits de jeux, qui demeurent à l'Œuvre dans la semaine. Que de mères insensées ne laissent plus venir leurs enfants pour un trou dans un pantalon neuf, pour un accident à un bel habit ! C'est déplorable, pourtant il faut y veiller, pour ne pas donner ce prétexte au démon qui en profiterait.

6" Nos jeux ne doivent pas donner le goût des plaisirs du monde ; nous en parlerons mieux au chapitre cinquième. Disons seulement, qu'il faut avoir soin de ne pas détruire d'un côté le bien que

nous faisons d'un autre. Quelques Œuvres se contentent d'être des cafés chrétiens, où on boit, on chante, on fume, hélas ! où on fait et on dit nécessairement bien d'autres choses. Mais quoi, votre connaissance du monde ne vous a pas appris que sur ce terrain vous serez toujours battus ? Vous voulez faire concurrence aux théâtres par vos comédies, aux cabarets par vos jeux ? Vous n'en viendrez jamais à bout : ils font mille fois mieux que vous, et surtout ils laissent plus de liberté. Tenons -nous en à nos jeux bruyants, là nous serons les plus forts ; personne ne nous dépassera jamais aux barres ou à tant d'autres jeux semblables, n'allons pas établir des points de comparaison qui seraient nécessairement contre nous.

7** N'ayons pas d'amusements trop chers. D'abord nous sommes tous pauvres; eussions- nous de l'argent de reste, nous en sommes responsables devant Dieu, qui ne permet pas, ce me semble, de dépenser si gros pour s'amuser. Enfin , chose étonnante, les jeux les plus cliers ne sont pas les plus amusants. Cinquante enfants s'amusent plus avec une balle de deux sous qu'avec le jeu le plus coûteux. Un prêtre nous a raconté, avec affirmation, qu'on avait dépensé en 1857, dans une (Euvre, la somme de 33,000 francs, seulement pour les jeux. Nos livres de compte en font foi, nous n'avons pas dépensé cent écus dans notre maison en trente ans. Quelle folie de mettre une Œuvre d'ouvriers sur un pareil pied 1 comme c'est

rendre les enfants exigents ! Et quand vous ne les aurez plus chez vous^ que leur faudra-t-il pour les amuser ? Quelle responsabilité pour ceux qui sont chargés de les élever et de former leurs habitudes pour toute la vie !

8° Les jeux ne doivent pas lasser outre mesure ceux qui les dirigent, parce qu'il faut faire feu qui dure. Si nous nous tuons trop tôt, nous ne pourrons plus faire tout le bien que Dieu demanderait de nous. Jamais nous ne saurions trop faire pour les âmes, et la certitude de mourir dans peu d'années ne doit pas nous arrêter quand il s'agit de les gagner au bon Dieu. Mais si ce même résultat peut s'atteindre sans se tuer, pourquoi choisir le plus mauvais moyen ? J'admire ceux qui ne s'épargnent pas, qui ne sont pas toujours occupés à se tàter, tantôt pour un bobo, tantôt pour un autre, qui ne craignent ni le froid, ni le chaud, dont la seule peur est de ne pas faire assez de bien ; mais un Supérieur doit raisonner autrement : il doit ménager ses aides, ne pas permettre qu'ils s'épuisent sans nécessité. Le choix des jeux est pour beaucoup dans ces ménagements, et j'ai vu quelquefois des Directeurs s'user davantage avec quelques enfants, que d'autres plus expérimentés, ne l'eussent fait avec des centaines de jeunes gens. Je puis affirmer que je me suis beaucoup épuisé, dans les débuts, avec moins de cinquante enfants , qu'aujourd'hui avec quatre cents.

9° Les jeux doivent durer longtemps sans dégoû»

ter les enfants. Quelques Œuvres ne se réunissent que les dimanches et les fêtes : c'est plus de soixante fois par an, d'autres, les dimanches et les jeudis : c'est plus de cent fois ; d'autres tous les jours : c'est trois cent soixante-cinq jours de suite, nmltipliés par plusieurs années successives. Occuper un âge aussi inconstant pendant une si longue suite de jours, c'est une lâche surhumaine, et il ne faut pas s'étonner que plusieurs y échouent, se lassent et finissent par tout abandonner. Les plus constants appellent à leur secours leur imagination et celle de leurs amis, on crée, on invente, on imagine du nouveau ; et pourtant, règle générale, voulez-vous des jeux qui paraissent toujours nouveaux ? ayez très peu de variété. N'abandonnez un jeu que quand il n'occupe plus les enfants, qu'ils s'ennuyent, qu'il est usé, alors seulement essayez d'un autre. Si vous avez beaucoup de jeux, vos enfants passeront de l'un à l'autre, sans se fixer à aucun. Les grandes divisions des jeux sont indiquées par la température, les jours chauds, les jours froids et les demi-saisons. Le froid demande des jeux faciles , qui réchauffent sans grands efforts. Les barres par exemple, vaudraient moins, parce que tout le monde ne court pas à la fois, et ({ue les enfants irréfléchis se remuent d'autant moins, que le froid est plus intense. Et puis ce serait exposer les prisonniers à un vrai martyre. Il vaut mieux les cordes, où deux jeunes gens dévoués font sauter vingt camarades à la fois, un chariot où

vingt autres s'attèlent et s'enlèvent le froid par une course échevelée. L'été, avec ses longues soirées, est la saison des jeux savants : balles, barres, etc. Les demi-saisons sont des demi-jeux : les billes, les cerceaux, les toupies, qui arrivent avec les vacances, ainsi de suite, car ce n'est pas ici le lieu des détails. Qu'on veille soigneusement à l'ordre des jeux que l'expérience des pays donne comme les meilleurs, et on verra les enfants s'amuser constamment et sans elïorts , tandis qu'une variété sans fm les blase, les dégoûte et épuise leurs Directeurs. Bien des choses dans la spéculation semblent des paradoxes , et pourtant l'expérience apprend le contraire : la théorie indiquerait des jeux fatigants pour l'hiver et des jeux tranquilles pour l'été ; l'expérience montre que les enfants sont engourdis avec le froid, couverts de vêtements qui gênent leurs mouvements, endoloris d'engelures ou de crevasses, tandis que l'été les voit alertes, dispos, peu vêtus, n'hésitant pas à doubler leur sueur par les jeux les plus pénibles. Je ne connais point de plus mauvaise méthode pour amuser les enfants que de leur donner toujours du nouveau.

10° Que les jeux soient sitnples : ce seul mot renferme presque toutes les qualités dont nous venons de parler. Le plus bel instrument des jeux ce sont les Ja)7ibes ; elles ne coûtent rien, ne s'usent pas, leur mouvement fortifie la santé. Nous avons même remarqué très souvent que des enfants maladifs

avaient guéri en peu de mois par les exercices de la cour, et c'est l'opinion de plusieurs médecins. Après les jeux de jambes, les balles, les cordes, les cerceaux, sont d'excellents amusements; il suffit d'une dépense de quelques francs pour amuser une foule d'enfants. Nous avons une compagnie de trente soldats dont les uniformes ont coûté près de 200 francs, payés en très grande partie par les parents, et ces enfants ne sont pas plus heureux avec leurs beaux habits que les hallebardiers d'autres pays, avec leurs costumes bien plus simples, et ils s'amusent beaucoups moins, parce que la peur de se déchirer ne leur laisse pas la liberté de remuer à leur gré.

Ce point est de la plus haute importance ; quelques Œuvres se laissent aller à d'étranges abus par l'excès, le luxe et la cherté de leurs jeux. Plus on fait, plus on veut faire ; les enfants deviennent exigeants, il leur faut toujours du nouveau et du beau. C'est en outre une sorte de vol, la charité publique n'ayant pas l'intention de donner à de jeunes ouvriers des plaisirs dont les bienfaiteurs se privent souvent eux-mêmes. Toutes les fois que nous avons dépassé les limites dans notre maison, ce qui arrive parfois, je me bâte de réagir de peur des plus grands malheurs.

Heureuse l'Œuvre qui sait amuser ses enfants à peu de frais, peu de luxe, avec une irréprochable modestie, sans tuer ses Directeurs et sans plaisirs trop mondains. Elle travaille à la fois et avec un

égal profit pour lïtmc et pour le corps. Beatus popiilus cui hœc sunt ; beatus populus qui scit juhilaiionem. fPs. 88, 16).

Nous allons revenir avec plus de détail sur tous les jeux en particulier, afin de leur appliquer les règles générales que nous venons de poser. Nous avons mis une gradation dans leur classement. Les premiers ont toutes nos préférences : ce sont les jeux de toute Tannée. Les seconds sont les jeux utiles dans certains moments ; les troisièmes reviennent rarement, les derniers ne doivent presque jamais paraître en scène, nous aimerions mieux dire jamais.

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