‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 30 sur 55 · IMPORTANCE DES JEUX · texte numérisé non relu

IMPORTANCE DES JEUX

Si nous écrivions ces pages pour les gens du monde, il ne nous serait peut-être pas difïïcile de leur faire comprendre Timportance du jeu pour les enfants, la dignité et le mérite de ceux qui consacrent leur vie à les faire jouer, et l'utilité de ce ministère obscur pour la société tout entière. Les considérations philantropiques ne nous feraient pas défaut en faveur de ceux qu'on appelle les déshérités de la fortune, et qui vont demander trop souvent aux plaisirs infâmes les jouissances dont ils ne savent plus se passer, quand on ne sait pas les leur procurer par des amusements honnêtes. Mais nous écrivons pour des chrétiens, pour des confrères beaucoup plus expérimentés que nous dans l'apostolat

de la jeunesse ; il n'en est pas un qui ne sache que la base de nos Œuvres, c'est, pour les enfants, de bien jouer. La piété doit occuper le premier rang d'importance et la préséance de dignité; elle doit être le but constant de nos efforts, la fin où nous devons tendre et arriver, sans quoi nous sortirions de notre vocation de prêtres. Mais les jeux doivent avoir la préséance d'antériorité ; je veux dire que, semblables aux chasseurs qui veulent attirer dans leurs filets les oiseaux du ciel, nous devons, comme eux, employer d'innocents appâts pour faire tomber dans les filets du bon Dieu tant de pauvres âmes que le vent du monde pousse dans les plus fausses directions. Comme les apôtres, nous devons constamment nous dire : vadopiscari. (Joann. XXI. 3). Mais pour pêcher, l'intention de prendre des poissons ne suffit pas, il faut encore mille engins, mille industries ; en négliger quelqu'une par sa faute ou par ignorance, c'est s'exposer à travailler de longues nuits sans rien prendre.

Qu'on me pardonne une phrase qui trouve presque son excuse dans ces propres paroles de Notre- Seigneur : filii hujus sœculi, jrrudentiores filiU îucis (Luc. XVI, 8) : pour attirer les âmes des enfants et les conduire à Dieu, il me semble que nous ne pouvons avoir de meilleur maître que le démou lui-même, le grand ravisseur des cœurs, toujours aposté pour les séduire et les arracher à Dieu, lupus rapax comedei prœdam. (Gen. XLix. 27). Que fait le démon? Il a ses temples, ses théâtres, il a ses

promenades, ses bals, ses cafés, ses spectacles forains, ses jeux de toutes sortes. Les uns directement mauvais, il n'y conduit pas tout d'un coup ; les autres qui, sous une apparence d'innocence, arriveront sûrement à son but. Il a infiltré l'amour du plaisir dans le cœur de nos premiers pères, et ce triste legs se transmet si invariablement parmi leurs enfants, que s'amuser semble être le principal de la vie humaine dans la société tout entière, existimâriint bisiitn esse viiam (Sap. xv. 12): chacun veut sa part des plaisirs de ce monde, et par cet attrait constamment soutenu, habilement entretenu, le démon s'enchaine les âmes qu'un tourbillon de plaisirs entraine de tous côtés, loin de leur véritable voie. Dans aucun siècle peut-être, depuis le temps où la société devenue chrétienne ne se contentait plus de pain et de jeux, l'amour du plaisir n'avait été porté si loin que de nos jours. Si les hommes se livrent aux travaux les plus pénibles, c'est pour consumer dans les divertissem.ents de toutes sortes la majeure partie de leur gain. Pour quelques-uns cet amour des jouissances va jusqu'à la frénésie ; pour presque tous, c'est une sorte de nécessité qu'ils se sont faite. Les joies de la famille ne suffisent plus: les villes se couvrent d'établissements publics, oii la jeunesse et l'enfance elle-même accourent aussi empressées que l'âge mûr ; les trains de plaisir convient aux fêtes des autres cités; s'amuser est l'unique étude d'une foule de gens qui, blasés sur toutes

les jouissances, ne savent plus enfin où les rechercher.

Dans un pareil milieu, dire aux jeunes gens de venir à nous, parce que nous les ferons bien prier, que nous leur apprendrons la religion, que nous les pousserons à la perfection de notre mieux, que nous en ferons des saints, ce serait souvent prêcher dans le désert ; ou, si quelques-uns pouvaient nous entendre, ne seraient-ce pas précisément ceux qui auraient le moins besoin de nos soins? Il faut avoir la prudence du serpent, s'avancer par des voies loyales, sans doute, mais détournées, comme les soldats se servent des ruses de la guerre pour surprendre leurs ennemis et les faire captifs. Faire bien jouer les enfants, les attirer par cet attrait sans cesse renouvelé, ce n'est pas, il est vrai, le seul moyen qu'emploie notre Œuvre, mais c'est le principal : sans ce moyen, les enfants ne viendraient pas à nous, ou ne nous resteraient pas.

Je disais dans l'article 4"'° du chapitre préliminaire, que le jeu n'était pas seulement un moyen, mais le second biU de notre Œuvre. Peut-être cette pensée a-t-elle besoin de quelques développements pour être mieux comprise. Sans doute, il est nécessaire d'employer des moyens efïïcaces pour attirer les enfants au bon Dieu, mais si ces moyens sont un but, nos efforts seront bien plus grands pour l'atteindre. On ne craint ni le temps, ni la peine, ni la dépense, quand il faut parvenir à une fin jugée ini-

portante; on hésite au contraire quelquefois devant ces moyens demandant de si grands sacrifices. Nos jeunes gens ont droit de s'amuser c'est de leur âge : plateœ civitalis complebuntui' infantibiis; ludentibiis, dit le prophète Zacharie (vni. 5.), et Saint Paul raconte comme une chose naturelle, qu'enfant il faisait comme les autres enfants, sapiebam ni parvuius(\ Cor. xiii. 11). Cependant, par la malice du démon, les plaisirs de l'enfance sont presque toujours des occasions de péché. S'ils jouent entr'eux, quelques-uns corrompus suffisent pour gâter tous les autres ; s'ils jouent dans les rues, ils y ont mille chances de chutes ; s'ils vont dans les lieux de divertissements publics, le démon leur tend des pièges inévitables. Pauvres enfants, entourés toute la semaine par les plus mauvais exemples, les plus mauvais conseils, repoussés le plus souvent par leurs parents qu'ils dérangent, obligés de demander à la rue un peu de récréation, et, de pas en pas, de démarches en démarches, finissant par se faire prendre comme le moucheron par l'araignée, trop souvent pour ne plus sortir de ses filets. Si donc, nous, prêtres du Seigneur, nous voulons sauver ces âmes, il faut en un sens suivre notre siècle, nous bien pénétrer de son esprit pour le combattre avec ses propres armes. Quand même nos Œuvres n'auraient pas d'autre but que de faire jouer innocemment nos enfants, nous n'aurions, sans doute, fait qu'une très petite partie de notre besogne, nous aurions

négligé la principale, mais enfin, nous n'aurions pas pordu tout notre temps : une seule âme préservée du mal, un seul péclié mortel évité, voilà un fruit réel qui compense bien des sacrifices. Ces pensées me pénètrent souvent quand je vois le zèle de ceux de mes jeunes gens qui se sont consacrés pour la vie à cet humble ministère. Quand je vois leur entrain, leur savoir-faire, il me semble que les anges du bon Dieu doivent les contempler du haut du ciel, que les anges gardiens doivent les regarder avec un amour de reconnaissance, pour le bien qu'ils font aux âmes de leurs enfants, et qu'autant il y a de malédiction pour ceux qui scandalisent la jeunesse, autant il doit y avoir de grâces pour ceux qui l'enlèvent aux dangers du monde corrompu. « Jouez bien, mes enfants, disait- M. Allemand, vous faites plaisir à vos bons anges. »

Je ne puis oublier un autre grand avantage qu'ont les jeux dans nos Œuvres : c'est de maintenir pendant plusieurs années l'esprit d'enfance et de simplicité parmi les jeunes gens. Tout le monde aujourd'hui veut être homme, non pas seulement par cette aspiration instinctive qu'ont les petits enfants à vouloir devenir grands, mais par un désir efïicace et réfléchi que la société actuelle a presque accepté sans contradiction, et qu'elle favorise de mille manières. Il faut compter avec un jeune homme de dix-huit ans comme s'il en avait trente, et dès qu'il est majeur, le voilà, de par la loi, rempli de bon sens, de jugement, d'expérience : les hommes faits

ne sont plus écoutés. Qu'un jeune ouvrier ne connaisse que son atelier, pendant toute la semaine ; qu'il joue, le dimanche, du matin au soir, à des plaisirs bruyants qui ne laissent place qu'à bien peu de conversations, il ne voudra pas juger de tout, il ne croira pas tout savoir, mais il deviendra homme avec l'âge, et ses fruits moins précoces, mûriront mieux en leur temps: fructum simin dahit in iempore, folium ejiifi non decidei, et omnin qnœcumque faciet , prosperahuntur . (Ps. 1. 4).

Je ne veux pas m'étendre davantage sur ce sujet, parce qu'il me semble que des esprits réfléchis trouveront d'eux-mêmes tout ce qu'on pourrait dire dans une matière si importante. Divertir, amuser, occuper les ouvriers dans leurs loisirs, c'est une grave nécessité sociale. Les villes, les Etats ont paru le comprendre, mais bien tristement, hélas ! en faisant les plus grands sacrifices pour subvenir à l'insuffisance des divertissements publics. Quel malheur que nos Œuvres soient si peu connues ! quels sacrifices seraient mieux appliqués' comment tant de théâtres qui corrompent le peuple, émargent-ils de si gros budgets, qui feraient prospérer à bien moins de frais, un si grand nombre d'Œuvres de jeunesse?

ARTICLE DEUXIEME

Page 1