DES JEUX DE COURS PROPREMENT DITS
Nous commençons par ces jeux pour leur donner la place d'honneur qu'ils méritent; ils sont notre ressource principale, nos enfants les aiment, et, pour des ouvriers, nos Œuvres sont peut-être les seuls endroits du monde où ils puissent courir à leur gré ; car si les collégiens savent courir, personne ne l'a jamais appris aux enfants du peuple ; ils ne connaissent que les jeux des promenades, des cafés et des autres établissements semblables. C'est ce qui les ravit dans nos Œuvres, et quand nos grands jeunes gens mariés reviennent nous revoir, c'est avec bonheur qu'ils s'essayent encore
(1) Nous recommandons spécialement nos articlîs que le Jeune-Ouvrier publiait sous le pseudonyme de François- Marie. Tous les jeux sont successivement décrits dans ces articles avec une verve, un esprit et une intelligence pratique que nous ne pouvions nous lasser d'admirer chaque fois. Nous aurions bien voulu que leur auteur, qui n'est pas inconnu pour nous, pût continuer longtemps ces charmantes causeries. Malheureusement le Jeune Ouvrier a disparu comme les roses du printemps, et n'a pas été remplacé.
à ces jeux, de leui- enfance, et qu'ils n'ont quittés qu'à regret.
Il y a toute une science dans les jeux de course. On ne court pas simplement devant soi pour courir; il y a des règles, un art, du mérite, un but, des succès, c'est une image de la guerre, qui fait des vainqueurs et des vaincus ; il y a une revanche, de la gloire, un dépit, une véritable renommée ; les plus habiles sont grandement estimés de leurs camarades ; voilà, peut-être, une des raisons qui font que de tels jeux ne s'usent jamais, et qu'après un peu de fatigue, on y revient toujours volontiers. Précisément à cause de cette émulation, ces jeux qui semblent n'occuper que les jambes, ont des rapports réels avec le cœur et avec l'esprit, et ne servent pas peu à former le caractère d'un enfant. Il y a des tricheurs, des esprits mal faits, des esprits hargneux: le contact, polit vite ces aspérités de notre pauvre nature, et jamais un Directeur ne corrigera autant de défauts qu'une simple partie de barres pourra le faire parfois. Les plus mous sont bien obligés de se remuer, les engourdis feraient perdre la partie, les étourdis la compromettraient ; la plus active des surveillances exercée par des pairs pare promptement à tout. Santé, moralité, économie, bonne éducation, que ne trouve-t-on pas dans ces jeux, que la sanction des temps a depuis longtemps consacrés. J'ai nommé les barres, cet admirable jeu, dont l'inventeur, inconnu depuis des siècles, mériterait un monument dans toutes
nos Œuvres, pour le bien qu'il nous fait. Plusieurs autres jeux, avec quelques petites variétés, ressemblent aux barres et nous donnent les mêmes résultats. Leurs noms, qui changent selon les pays, importent peu, les enfants savent par la suite en inventer de nouveaux.
Remarquons : 1° que les jeux les plus difficiles ont aussi plus de durée ; plus ils sont savants, plus les enfants les aimeront. J'ai vu des jeunes gens se préoccuper toute la semaine d'une partie perdue, rêver la revanche, préparer des listes, calculer les chances. Pour les caractères que la piété n'a pas encore pu dominer, il est trop heureux de trouver un canal, où puisse se déverser innocemment le trop plein.
2° Il faut dans chaque jeu des aides dont on soit sûr, moins encore pour empêcher les mauvais propos, l'esprit général d'une Œuvre doit les rendre impossibles, que pour prévenir ou arrêter les disputes. Plus un jeu est grave, sérieux, animé, moins un jeune homme vaincu veut convenir de sa défaite, souvent par orgueil, par dépit, souvent aussi de bonne foi, par conviction : il est si dur d'avoir tort. D'ailleurs, les plus habiles juges ne savent que décider. En pareil cas, il faut laisser épuiser les criards, les plus faibles poumons ont toujours tort. Mais si cet argument ne suffit pas, si le jeu se gâte, il faut une autorité toujours à portée pour trancher le différend en faveur du droit certain, ou proclamer le coup nul, s'il y a doute. Ce sont des choses
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graves que ces disputes, et quand on regarde le monde par dessus les murailles de l'Œuvre, on ne trouve pas d'autres causes aux plus grands événements des Empires ; les hommes ne sont que des enfants qui ont grandi.
3*^ Quelquefois les jeunes gens ne jouent plus, on s'en aperçoit aux nombreuses demandes de sortie, aux groupes de causeurs plus nombreux, au silence qui règne dans la cour. Quelquefois un jeu est usé, on n'a pas encore trouvé celui qui le remplacera; il fait un froid subit, ou bien la chaleur est accablante ou bien quelques tricheurs ont tout bouleversé. Quoiqu'il en soit, il faut des industries, pour tout remettre en train, et chaque Directeur, pressé par la nécessité, trouvera bien les meilleurs moyens, sans qu'on puisse les indiquer exactement d'avance. Quelquefois, deux ou trois mots d'encouragement suffisent, d'autres fois j'appelle les plus grands dans mon cabinet et j'excite leur dévoùment. J'ai conté ce que firent mes zouaves; avant eux il y avait la compagnie des pas fâchés, qui chassaient de leur sein tous ceux qui se fâchaient en jouant, et jamais je n'avais vu tant de colères plus promptement éteintes, au premier signe de leur explosion. Plusieurs autres compagnies se sont ainsi successivement formées dans l'Œuvre, ayant chacune un signe distinctif, ordinairement une toque ou un diadème en carton avec une inscription : compagnie des pas fâchés, des francs-joueurs, des fous, du génie, des zouaves, etc. Le Directeur a
tant de moyens pour mêler les éléments de son choix à ces compagnies, qu'elles sont pour lui la plus précieuse des ressources pour entretenir toujours l'activité, qui est la vie de l'Œuvre, et ces éléments, il est inutile de le redire encore, ce sont les membres des associations. Ces remarques, qui s'appliquent plus spécialement aux jeux de course, parce qu'ils sont les plus difficiles, les plus importants, peuvent sappliquer encore aux autres jeux dont nous allons parler.
ARTICLE DEUXIEME