‹ Méthode dé̀quitation basée sur de nouveaux principes augmentée de documents inédits; de rapports officiels en faveur de làpplication de la méthode aux chevaux de troupesChapitre 17 sur 61 · DÉCISION MINISTÉRIELLE · texte numérisé non relu

DÉCISION MINISTÉRIELLE

Mes lecteurs savent sans doute que , par arrêté du Comité supérieur de cavalerie, en date du mois de juillet 1815 , il a été décidé que ma méthode cesserait d'èlre appliquée dans Tannée. Après le résultat des expériences etdes nombreux essaisqui ont été faits pendant trois ans ; après les témoignages d'approbation que j'ai reçus de la part des officiers les plus compétents , j'avoue que j'étais loin de m'attendreà une semblable détermination.

Je crois pouvoir affirmer que, dans le public,

tous ceux qui s'occupent avec confiance et bonne foi de la question équestre, ont partagé à ce sujet ma profonde surprise.

En effet , ma méthode, partout où elle a été essayée, ayant obtenu, ainsi que le prouvent les documents ci- dessus mentionnés, un chiffre d'adhésions immensément supérieur à celui des dissidents , on devait , ce me semble, considérer son triomphe comme assuré, d'autant mieux que nous vivons aujourd'hui sous un régime où la majorité fait loi.

Il m'a été dit que M. le ministre, en notifiant aux chefs de corps la décision du Comité de cavalerie , leur a enjoint de continuera faire usage des flexions d'encolure seulement , pour soumettre les jeunes chevaux difficiles. Je ne me plaindrai pas de ce qu'il y a de peu équitable à s'approprier ainsi, sans mon aveu et sans m'en témoigner le moindre gré, une partie du fruit de mes travaux : mais je dois faire observer que cette réserve dans la décision du Comité supérieur prouve combien ceux qui ont jugé mes principes en dernier ressort, les connaissent peu. Les flexions d'encolure, pratiquées sur un cheval sans y joindre l'assouplissement de l'arrièremain, ne sont propres qu'à augmenter les moyens de résistance de l'animal , et à rendre la main du cavalier aussi impuissante que ses jambes. Il vaut infiniment mieux repousser le système tout entier; et je dois prolester d'avance contre des résultats

dont ma méthode, ainsi tronquée, ne doit pas subir la responsabilité.

Quant à la mesure en elle-même du Comité supérieur de cavalerie , comme un jugement dans une affaire qui m'intéresse si directement pourrait paraître suspect, je crois devoir m'en référer à ce lui d'un tiers. Un publiciste distingué, dont la compétence dans les questions d'équitation militaire est parfaitement établie d'ailleurs, M. Clément Thomas , a publié au mois de septembre dernier , dans le National , une série d'articles à l'occasion de la décision qui a frappé si inopinément ma méthode. Ces articles ont été, plus tard, réunis en une brochure : c'est le document le plus concluant et le plus véridique qui ait été écrit sur mon système d'équitation.

Au lieu de mon appréciation personnelle , je mettrai donc sous les yeux du lecteur impartial toute la partie de cette brochure, relative à l'arrêté du Comité supérieur de cavalerie.

« Afin, dit Tau leur, de bien nous éclairer sur la portée de la détermination qu*il a jugé convenable de prendre , il est bon de connaître, avec le personnel de ce Comité, l'aptitude de chaque membre et le rôle qu'il a joué dans cette circonstance.

« Le comité de cavalerie appelé à prononcer sur la nouvelle méthode d'équitation se composait de MM. les lieutenants généraux Dejean, de Sparre, de. Lavœsline, Desmichel,

Oudinot, Walbiez et Denniée, intendant général. Les trois premiers de ces sept officiers généraux n'ont jamais étudié personnellement la méthode : mais, après avoir vu le résultat des premières expériences, ils l'avaient d'abord approuvée. Le général Dosmichel , quand on lui parla de cette innovation , répondit qu'on avait fait sans elle les campagnes d'Italie et d'Allemagne , gagné les batailles d'Àusterlitz et de Wagram, et qu'il ne voyait pas l'utilité de rien changer. Ce brave général, du reste, n'était pas le seul de cette opinion : nous pourrions citer quelques colonels qui la pariageaient avec lui. On sait la part qu'a prise à tout ceci le général Oudinot. Le général Wathiez , après avoir suivi attentivement les expériences faites dans plusieurs corps de cavalerie et particulièrement dans la garde municipale , a toujours soutenu ce système , dont l'efficacité n'offrait pour lui aucun doute. Eqfin, l'intendant général Denniée, ayant aussi à émettre son avis, ne voulut pas le faire sans connaissance de cause : il assista souvent aux leçons du manège , fit dresser un cheval sous ses yeux, et, convaincu par ce qu'il vit, approuva la nouvelle méthode.

« Ainsi donc, quelque anormale que fût cette réunion, le nouveau système y réunissait pourtant, dans le principe, une grande majorité; et, en supposant, ce qui n'était pas probable , que le général Desmichel persistât dans son opiniâtreté de vieux soldat, il y aurait eu encore cinq voix contre deux pour accorder à la cavalerie une réforme qu'elle réclamait presque à l'unanimité. Mais elle avait compté sans l'un de ses officiers généraux, le plus jeune, le plus incompétent, peut-être, et à ce qu'il paraît, cependant, le plus puissant de tous, par le seul fait de sa naissance : nous voulons parler de M. le duc de Nemours.

cM. le duc de Nemours s'était montré très-indifférent, dès le principe , au nouveau système d'équitation. Lorsque le duc d'Orléans, son frère, suivait avec intérêt et persévé-

rance les expériences diverses qui se faisaient à Paris, le duc de Nemours , obligé do l'accompagner dans ses investigations, s'y faisait remarquer par une nonchalance, un dédain , un ennui qu'il ne cherchait pas même à dissimuler. Son opinion, peu importante à cette époque, a dû avoir ensuite plus de poids ; et l'on peut dire que c'est lui, lut seul qui a privé l'armée d'une innovation aussi utile que profitable. C'est à son influence , sans doute , qu'est dû le changement de dispositions de MM. Dejean , de Sparre et da Lavœstine, et c'est à son influence aussi qu'a été obligé de céder le ministre de la guerre lui-même.

c L'opposition du duc de Nemours était-elle, au moins, fondée sur quelque chose pour qu'il pût se prononcer souverainement dans une question aussi grave? Gomme habileté équestre , on sait ce que sont les princes : leur vie est trop précieuse pour qu'on la confie à des chevaux un tant soit peu difficiles : on cherche à les poser majestueusement en selle, et voilà tout. Quant au duc de Nemours personnellement , il n'a jamais étudié la nouvelle méthode , et ce qu'il en a vu n'aurait dû que le prévenir favorablement. Il a été témoin, à Paris, du résultat des premières expériences ; il a assisté , à Lunéville, à un carrousel exécuté par déjeunes chevaux dressés en vingt-six jours d'après les nouveaux principes j il a pu consulter tous les officiers qui les ont étudiés, et dqnt nous avons cité les témoignages. Les moyens de s'éclairer neîui manquaient donc pas. Il a préféré s'en rapporter à son propre jugement. Il en est qui disent que son opinion, en ceci, n'est que la conséquence d'une aberration d'esprit ; d'autres prétendent quelle est le résultat des intrigues de certains adversaires de la nouvelle méthode , qui ont trouvé accès auprès du prince (1). Peu importe , quant à

(1) M. le vicomte d'Àure, ancien professeur d'équilation du duc de * Nemours.

nous, le motif qui Ta guidé, mais il n'en est pas moins déplorable de voir les intérêts les plus graves de l'armée livrés à de pareilles influences.

a Mais quelles raisons donne au moins M. le duc pour justifier son opposition? une seule :— Je ne veux pas, dit-il, d'un système qui prend sur l'impulsion des chevaux.

« Que dire de ce : Je ne veux pas ? Outre que cette objection est étrangement formulée , elle n'a pas le moindre fondement. Qu'entendez-vous donc par impulsion? Est-ce cet élan déréglé d'un coursier emporté , furieux , que rien n'arrête plus que la muraille ou le rocher contre lequel il vient se briser? Est-ce cette vitesse factice et dangereuse des chevaux de course, que l'on n'obtient qu'aux dépens de leur organisation , en les jetant sur lours épaules , en les soutenant avec peino du bridon , et qui occasionne tous les jours les accidents funestes que nous avons à déplorer? Est-ce enfin cet emportement outré, cette course à fond de train d'un escadron mal conduit, que le décousu, le désordre de sa manœuvre livre bientôt à la merci de l'ennemi? Si c'est là ce que vous voulez poser en principe équestre , dites-le. Mais non , vous n'oseriez l'avancer , car l'impulsion , pour être efficace , a besoin surtout d'être ici maîtrisée. Soutenir le contraire serait absurde, et c'est cependant sur cette absurdité que vous vous appuyez pour étouffer une découverte utile à l'instruction de notre armée. Nous ne pouvons pas reprocher au Ministre de la guerre de n'avoir pas su apprécier cette innovation , puisqu'il a cherché à la faire prévaloir : mais, ce dont on a le droit de lui demander compte, c'est de n'avoir pas usé de l'autorité suprême que lui donne son rang pour annuler la décision du comité de cavalerie, et déjouer les intrigues de l'ignorance" et de la passion.

« Mis en demeure de s'expliquer sur les motifs qui l'avaient déterminé à faire cesser dans la cavalerie l'application du nouveau système d'équitation , voici les objections étranges

que le ministre de la guerre, ou plutôt la majorité du Gomité supérieur qui a fait signer au maréchal cette pièce, a émises dans une lettre adressée à M. Baucher, le 9 juillet dernier :

« Et d'abord, j'ai constaté que votre système de dressage a était inséparable de votre méthode d'équitation ; que le « département de la guerre n'avait point à apprécier les « avantages ou les inconvénients de celte méthode appli- « quée aux services civils, et que j'avais à résoudre une a seule question, celle de savoir si elle offrait des avantages « militaires ; en d'autres termes, si votre système de dreso sage et une partie de vos principes d'équitation pouvaient « être substitués avec avantage au mode déterminé par l'or- « donnance du 6 décembre 1829 sur l'exercice et les évolua tions de la cavalerie.

« Un examen attentif de cette question m'a démontré :

a Que les principes que vous avez posés ne pourraient « être suffisamment bien enseignés aux militaires qui res- « tent trop peu de temps sous le drapeau pour devenir des « écuyers capables de les comprendre et de les appliquer « sans danger pour eux et pour leurs montures ;

« Que d'ailleurs votre méthode, plus ou moins efficace « pour des chevaux de manège, rendrait les chevaux de « troupe trop fins et trop susceptibles pour pouvoir sup- « porter la pression et la gène du rang ;

« Qu'enfin l'excès de finesse pouvait être nuisible au che- « val de rang, et que demander à ce cheval une instruction a plus étendue que celle de l'ordonnance de 1829, plus de « susceptibilité que n'en comporte le genre de service qu'il « est appelé à rendre, était incompatible avec les exigences a des manœuvres et des évolutions. »

a Nous gagerions volontiers que l'auteur de cette lettre

assez incompréhensible est un commis de bureau, encore moins fort en équi talion qu'en style, et qui n'a jamais monté à cheval. Que signifie, en effet, cette découverte d'un système de dressage chez un écuyer, inséparable de sa méthode d'équitation ? Est-ce que par hasard on aurait la prétention de vouloir dresser un cheval à l'aide de certains procédés, pour le monter et le conduire ensuite en employant des procédés contraires? Gomment peut-on dire que la nouvelle méthode si simple, si clairement définie, serait au-dessus de l'intelligence des cavaliers, lorsque les expériences ont démontré que non-seulement le commun des soldais comprenaient promptement les nouveaux principes, mais qu'avec leur aide, ils obtenaient de leurs chevaux, on vingt ou trente jours, ce qui exigeait antérieurement six mois de travail ?

« Quant à cette assertion que l'emploi du nouveau système rend les chevaux trop fins, où donc la puisez- vous? Tous les rapports vous disent au contraire que cetto méthode amène rapidement ces animaux à un calme , à une obéissance tels qu'ils supportent sans s'émouvoir et le choc des armes, et les détonations de la mousqueterie. On n'a jamais prétendu, d'ailleurs, qu'il fallût, dans tous les cas, pousser l'application des nouveaux principes jusqu'à leurs dernières conséquences et faire de chaque cheval d'escadron un cheval fini pour le manège. Vouloir faire de la haute école dans le rang serait évidemment absurde et dangereux ; et c'est pour cela qu'on a fixé les différents degrés d'instruction auxquels devaient être poussés les chevaux de troupe et les chevaux d'officiers, chacun suivant les exigences du service qu'ils sont appelés à rendre. Voilà cependant les merveilleuses considérations sur lesquelles prétend s'appuyer le Comité supérieur, ou, pour mieux dire, M* le duc de Nemours, pour se mettre en opposition avec l'immense majorité des otfçiersde cavalerie I

a Résumons les faits:

« Il surgit un nouveau système d'équitation appliquable à l'armée, et le ministre prend des mesures pour l'apprécier. Un lieutenant général très-capable (1), désigné le premier pour l'étudier, voit, interroge, pratique II approuve.

o Une commission compétente, chargée de faire une expérience sur un certain nombre de chevaux , suit attentivement cette épreuve, l'étudié, la discute. Elle approuve.

« Vingt-six officiers-instructeurs sont appelés à Paris pour être initiés au nouveau système. Après six semaines d'expériences, ils l'approuvent.

« Quarante autres officiers-instructeurs, plus les états-majors de quatre régiments de dragons se livrent, à Lunéville, aux mêmes investigations. Ils approuvent.

« Soixante-et-douze officiers, également instructeurs, travaillent pendant deux mois à Saumur avec le propagateur de la nouvelle méthode. Ils l'approuvent.

a Enfin, elle est appliquée dans les régiments, et, après deux ans d'essais, quatre-vingt-trois colonels ou capitaines, sur cent deux , approuvent.

« D'autre part, qui voyons-nous d'un avis contraire? Une vingtaine de colonels ou capitaines plus ou moins éclairés sur la question.

«Quatre officiers généraux , dans le Comité supérieur, dont trois n'ont pas étudié ce qu'ils condamnent, et dont le quatrième veut arrêter le progrès des sciences militaires au point où elles étaient il y a trente ans.

a Puis, en dernier lieu, S. A. R. M. le duc de Nemours. (1) Le général Oudinot.

« C'est cependant cette dernière opinion qoi a prévalu dans le Comité de cavalerie, à la majorité d'une voix sur sept votants. Le public appréciera une pareille détermination.

« Nous avons traité longuement cette question parce qu'elle touche, selon nous, à deux considérations de la plus haute importance : à l'intérêt général d'abord, puis à la justice, à la morale publique.

« L'intérêt général a été sacrifié à une influence qui devrait être sans autorité dans un gouvernement représentatif. Quant à la justice, on Ta méconnue à l'égard d'un homme qui, après avoir consacré sa vie à la recherche d'un progrès utile, avait démontré à tous les esprits* impartiaux la réalité, l'efficacité de ses découvertes. S'il eût été placé dans une condition élévée, la renommée n'aurait pas eu assez de voix pour célébrer son mérite: mais son rang était obscur, et on l'a dédaigné. Ses envieux le croyant à terre ont voulu le présenter comme un imposteur: ils ont eu l'audace de dire et d'imprimer que son système , condamné déjà par tous les juges compétents, venait enfin d'être rejeté de l'armée comme absurde et mensonger. C'est pour cela que nous avons pris sa défense. Il ne sera pas dit que, dans un pays d'égalité, de libre discussion comme la France, le talent, quel qu'il soit, ne devra se produire que pa trôné par le crédit et la fortune, ou que l'envie pourra impunément chercher à l'étouffer.

a On a manqué aussi aux convenances, dont ne devrait jamais s'écarter une administration éclairée, en donnant à presque tous les officiers de cavalerie , et particulièrement à ceux que Ton avait consultés, un démenti blessant pour leur juste susceptibilité. »

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