POURQDOI LA MUSIQUE EST SI PEU RÉPANDUE EN FRANCE
Un inventeur est obligé de contredire les erreurs dominantes ; un charlatan, pour faire des dupes, flagorne tous les sophistes; lequel des deux est digne de confiance ? Foürier. Nouveau monde industriel. 32.
Ainsi, la France revendique, après coup, toutes les découvertes, même les minuties comme la soupe Rumfort; pourquoi donc est-elle si vandale envers les inventeurs qu’aucun d’eux ne peut, DE SON VIVANT, trouver accès et examen méthodique?
Fourier. Nouveau monde. 555.
Le dernier des crimes qu’on pardonne est celui d’annoncer des vérités nouvelles.
Thomas. Éloge de Descaries.
Lorsqu’un trésor est apporté, hâtez-vous d’en jouir, au lieu d’intenter des procès à celui qui l’a trouvé; pourquoi le quereller sur les formes et le style ? Qu’il s’exprime en patois, peu importe : L’invention en a-t-elle moius de valeur?
Fourier. Nouv. monde. 32.
Pourquoi la musique est-elle si peu répandue en France? pourquoi si peu de personnes sont-elles musiciennes, c’est-à-dire sont-elles en état de lire et d’écrire correctement la musique, comme elles lisent et écrivent le français?
Cela tient-il à ce que les Français sont inhabiles à apprendre la musique, à ce qu'ils ne sont pas nés musiciens, comme tant de gens le répètent à l’envi? Évidemment non; car la musique ne se compose que d’un petit nombre d’éléments qui se rencontrent à peu près dans le premier air venu, et il n’est presque personne qui ne sache chanter un ou plusieurs airs. Ce n’est donc ni la faculté d’intonation, ni la faculté de mesure qui manquent chez nous.
Le petit nombre des personnes sachant bien la musique tiendrait-il à ce que peu de gens s’adonnent à l’étude de cet art? Non encore; car chacun sait que, quoique l’enseignement de la musique ne soit pas à beaucoup près aussi répandu qu’il devrait l’être (1), cependant beaucoup de personnes commencent cette étude; mais, sur cent
(1) Est-il croyable qu’à l’époque où nous vivons, la musique n’ait pas encore droit de domicile dans toutes les grandes écoles du gouvernement, à Saint-Cyr, à l’École Navale, à l’École Polytechnique, et surtout à l’École Normale, appelée à former des professeurs pour toute la France (* *)? Et cependant cette lacune s’explique facilement, quand on pense au temps énorme qu’il faut consacrer à l’étude de la musique, pour ne l’apprendre que médiocrement, et souvent même pas du tout. (Paris, I8ùù).
(*) Aujourd’hui cette lacune est, à peu près, comblée ; je professe la méthode : à V École Normale supérieure et à V École Polytechnique, depuis sept ans ; à l’École spéciale Impériale militaire de Saint-Cyr, et à l’ÉeoZe Normale de Versailles, depuis trois ans; au Lycée Louis-le-Grand, depuis un an. — La méthode fait partie de l’enseignement officiel : depuis trois ans au Prytanée Impérial militaire de La Flèche, et depuis onze ans, à l’École normale militaire de gymnastique de la Faisanderie, près Vincennes. Si VÉcloe Navale avait été à Paris, depuis longtemps, sans doute, elle ne serait plus privée des belles découvertes de Galin.
Paris, 6 avril I86ù.
ÉlMlLF, Chevé.
— vin —
personnes qui l’eiitieprennenl, plus des neuf dixièmes restent en chemin, rebutées par des difficultés infranchissables pour celles qui ne sont pas douées d’une organisation d’élite, d’une volonté que rien n’arrôle, et qui n’ont pas quatre ou cinq ans à consacrer à une étude qui n’est encore que de luxe pour nous.
Le petit nombre de personnes sachant bien la musique tient-il enfin à ce que nous n’avons pas eu de bons musiciens? Non encore; car, malgré la mauvaise route suivie, nous n’avons pas manqué de grands musiciens : Gluck, Sacchini, Méhul, Mozart, etc., et, plus près de nous, Boïeldieu, Rossini, Weber, Meyerbeer, Auber, etc. -, et, comme exécutants, nos artistes célèbres, sont là pour prouver que les grands talents n’ont pas manqué en musique.
Comment se fait-il donc que ces grands musiciens n’aient pas su rendre praticable au vulgaire la route qu’ils ont si brillamment parcourue?
Hélas ! c’est peut-être là qu’il faut aller chercher le pourquoi de notre ignorance en musique. Tous les hommes que je viens de citer, et tous ceux, bien plus nombreux, que je n’ai pu nommer, étaient compositeurs, étaient artistes, mais sans doute n'étaient pas professeurs. Forts et puissants d’organisation, ils n’ont pas vu tout ce qui arrête les organisations ordinaires ; ou, si l’on veut, ils n’ont pas voulu se donner la peine de chercher un meilleur chemin, dont une magnifique organisation leur permettait, à la rigueur, de se passer. Peut-être, enfin, quelques-uns n'ont-ils pas été fâchés de laisser entre eux et la masse une barrière infranchissable (1).
Peut-être aussi le défaut d’une théorie claire et précise, qui dominât toute la pratique en l’éclairant, n'a-t-il pas permis la découverte de la méthode pratique.
Quoi qu’il en soit, on n’arrive pas à apprendre la musique aux masses (^!), c’est un fait; et ce fait tient à ce que les moyens employés sont insuffisants et, partant, incapables de conduire au but qu’on se propose d’atteindre. En un mot, V écriture musicale est mauvaise; et, de plus, on manque de méthode, et par méthode nous entendons ici, non pas le moyen qui permet à dix individus sur cent d'arriver, mais celui qui conduit forcément au but quatre-vingt-dix sur cent. La méthode doit être faite pour les organisations ordinaires, et non pour les organisations d’élite, qui arrivent quand même.
Rendons cette idée palpable par une comparaison : qu’il s’agisse, par exemple, d’escalader une montagne escarpée. Que dirait-on à Auriol, ou à tout autre individu agile et fort comme lui, si, après avoir atteint le sommet au moyen des accidents de terrain, de quelques crochets et de quelques cordes, il prétendait avoir tracé la route qui conduit sur le sommet de la montagne -, l'avoir ouverte à tous ; affirmant, d’ailleurs.
M) Il m’a été répondu par un artiste qu’il n’,v aurait plus grand mérite à être musicien, si chacun pouvait le devenir sans trop de peine ni de temps. — Je n’ai pas trouvé de réponse à cet argument,
(2) Par apprendre la musique aux masses, j’entends; apprendre la musique à une réunion de personnes de bonne volonté, prises au hasard; et de manière que les neuf dixièmes puissent, dans un temps raisonnable et sans un travail exorbitant, parvenir à posséder l’intonation et la mesure; en un mot, la lecture et l’écriture musicales, au point de ne les jamais oublier, pas plus qu’on n'oublie la lecture et l’écriture de sa propre langue.