PRÉFACE
La dégradation du chant de Téglisc catholique, commencée dès longtemps, est arrivée à son dernier période, tant par les fautes introduites progressivement dans sa composition, que par la barbarie de Texécution. Qui pourrait reconnaître aujourd'hui, dans les restes de ce chant, défigurés par les fautes des copistes, par mille traditions capricieuses, et surtout par l'ignorance des chantres, leur insouciance, la précipitation de leur débit, et leur inhabileté vocale, ces mélodies si nobles et si religieuses des beaux temps de la chrétienté? Ce n'est point ici le lieu de rappeler les innombrables altérations que le temps a introduites dans les livres de chant de roffîce divin , et de parler de la nécessité de porter un remède à ce mal par des éditions correctes, puisées à des sources pures; j'ai traité ce sujet ailleurs; mais je ne crois pas pouvoir me dispenser de jeter un coup d'œil sur les causes de l'anéantissement presque total de la science du plain-cbant^ et de l'incertitude qui règne dans l'esprit des chantres el des ecclésiastiques sur ses principes les plus élémentaires.
L'Italie a possédé presque jusqu'à l'époque actuelle de savants hommes élevés dans des écoles oii d'excellentes traditions, concernant le chant ecclésiastique, s'étaient transmises d'âge en âge. La chapelle pontificale de Rome était particulièrement remarquable par l'instruction profonde de h plupart de ses chapelains-chantres. Malheureusement ce sanctuaire du plain-chant n'a plus trouvé les mêmes ressources qu'autrefois, pour recruter son personnel dans les autres chapitrés de l'Italie, après les évé-
nomcnts politiques qui en ont à pou près détruit l'existence, ou qui du moins les ont réduit à Tétat déplorable où elles se trouvent aujourd'hui. Privées de leurs revenus, ces chapelles n'ont pu se soutenir, et la source de l'instruction solide, que beaucoup de musiciens y puisaient, s'est tarie. A proprement parler, il n'y a plus de maîtrise de cathédrales en Itah'e. La chapelle pontificale même n'est plus, suivant le témoignage de M. l'abbé Daini, le plus illustre de ses membres, que l'ombre d'elle-même. Epanchant ses chagrins dans nos conversations, lui-même m'a dit que beaucoup de précieuses traditions concernant l'exécution du plaîn-cbant, qui étaient encore en vigueur à la chapelle pontificale dans sa jeunesse, se sont insensiblement perdues.
En France, le mal date de plus loin. De tout temps, les chantres de l'église gallicane ont cru leur amour-propre intéressé à s'affranchir des traditions de Rome dans le chant ecclésiastique. Dès le seizième siècle, on trouve la preuve, dans la plupart des livres de chœur des églises de France, que des altérations sensibles s'étaient glissées dans le chant du Graduel et del'Antiphonaire; mais ce fut surtout au dix-septième que le m^l s'étendit avec une déplorable activité. La manie de la composition du plainchant s'empara d'une multitude d'ecclésiastiques. Ces chants, conçus en l'absence d'une connaissance suiïisante des règles delà tonalité, devinrent d'un usage habituel dans les localités où ils avaient pris naissance, et finirent par jeter de l'incertitude dans les esprits, concernant les notions les plus élémentaires de la connaissance des tons ou modes, soit par l'usage anormal des principales cordes tonales, soit par l'introduction dans le chant d'intervalles inusités, soit enfin par le fréquent usage de rhythmes mondains, en opposition avec la gravité du chant romain. Chaque diocèse eut presque son chant particulier, ou du moins eut des traditions locales différentes de celles des autres églises. On ne peut douter de ce fait loisqu'on fait une comparaison attentive des livres de chant des églises de Paris, de Rouen, d'Orléans, de Sens, de Noyon et de Reims. Cambray, plus rapproché des Pays-Bas, ou plutôt y appartenant alors, restait plus fidèle aux traditions du chant romain.
Cependant, toutes ces maîtrises de cathédrales, et beaucoup d'autres encore, entretenaient des écoles où les principes du plain-chant étaient ensi'ignésà de nombreux enfants de chœur. Si faible que fut l'instruction
que ces enfants y recevaient, il en restait quelque chose. La terrible révolution qui agita le monde pendant les dix dernières années du dix-huitième siècle anéantit tout à coupées écoles, ainsi que le culte catholique, dispersâtes maitres, et força les élèves à se réfugier de l'église au théâtre, pour y chercher du pain.
Lorsque le temps de la reconstruction d'un nouvel ordre social fut venu, on rouvrit les églises, et l'on essaya de retrouver les éléments de Tinstruction chorale; mais la perte du revenu des maîtrises rendit longtemps cette restauration difficile, et ce ne fut qu'après celle de la royauté que l'on songea sérieusement à ranimer l'enseignement du plain-chanl. Mais vingt-cinq ans s'étaient écoulés; quelques chantres routiniers étaient tout ce qu on avait pu retrouver de l'ancien ordre de choses, et la routine fut à peu près le seul moyen d'instruction qu'on put ressaisir pour le chant ecclésiastique. D'heureux efforts, faits dans ces derniers temps, font espérer un meilleur avenir.
La Belgique, devenue la conquête de la France, partagea son sort en toutes choses, et se vit aussi privée de son culte religieux. Avant cette crise, elle avait conservé de meilleures traditions, et le mode d'exécution du chant y était plus solennel et plus pur. Quelques diocèses, celui de Tournay, par exemple, avaient de bonnes écoles de plain-chantj ces institutions eurent le sort de celles de la France : aujourd'hui, l'ignorance des vrais principes de ce chant y est à peu près complète.
En l'absence de traditions, de bons livres seraient nécessaires; mais OLi les trouver? Sans doute, beaucoup d'ouvrages remplis d'une érudition solide ont été publiés, et renferment de précieux documents pour l'histoire et pour la théorie du chant ecclésiastique; mais, aies considérer comme des méthodes d'enseignement, on n'y trouverait rien de ce qu'on y chercherait. Tous les traités de plain-chant qui ont paru avant le dixhuitième siècle, ont pour base la solmisation par les niuances, mal à propos attribuée à Guido d'Arezzo; méthode qui depuis long-temps a cessé d'être en usage, et n'est connue que de quelques musiciens érudits. Sans parler des ouvrages publiés en Italie, lesquels sont tous écrits dans ce système, les meilleurs ouvrages français lui appartiennent, au moins en partie. Pour n'en citer que quelques-uns, c'est la méthode des muances qu'on
vni
Irouve dans le Dircclohr du Chant grégorien^ de Jean iMillel(l), dans b Science et la Pratique du Plaln-Cliant^ de Jumillac (2j, et dans la Méthode facile pour apprendre le Plain-Chant, par un ecclésiasîique de Rouen (3). iVaiilres ouvrages justement estimés, comme le Traité théorique et pratique du Flain-Chant appelé Grégorien^ par l'abbé Poisson, curé de Marchangis (4), enseignent concurremment les deux méthodes des muances et de la gamme moderne. Beaucoup de traités du plain-chant ont pour base de la tonalité la division des tons en douze ou quatorze modes, sans doute plus rationelle que celle des huit tons établis dans tous les livres du moyenage; mais l'usage général, et l'indication des huit tons dans toutes les éditions du Graduel et de l'A^ntiphonaire, rendent cette division incommode dansla pratique, et nepeuventquejeterderincertitudedansl'esprit de ceux qui se livrent à l'étude du chant ecclésiastique. Quelque soit donc le mérite des livres où l'on a pris pour base de la tonalité la division des tons ou modes eu onze, douze ou quatorze, on peut les considérer comme n'étant pas destinés à faire renaître un bon enseignement de plain-chant dans les écoles; car la division en huit tons est h seule qui soit d'accord avec les livres de chœur. L'ouvrage publié récemment par M. l'abbé Alfieri (5), de l'ordre des Camaldules, ouvrage fort estimable d'ailleurs, ne peut avoir d'utilité réelle en ce sens parmi nous, et la traduction qu'en a faite M. Miné, sous le titre de ISouveau Manuel de Plain-Chatit (6), en oubliant d'indiquer l'ouvrage original, partage le même sort. Il en est de même de la Nouvelle Méthode de Plain-Chant, à l'usage de toutes les églises de France, publiée par Mathieu (7), ancien maître de musique de la cathédrale de Versailles, qui, séduit par la théorie de Glaréan, a divisé les modes en douze, quoiqu en réalité on doive en fixer le nombre à quatorze, quand on sort de l'usage pratique des huit tons.
(1) Lyon, 1666, in-Zi".
(2) Paris, 1673. in-Zi".
(3) Rouen, 1699, in-/i\ (/i) Paris, 1750,^-8°.
(5) Faggio storko-teorico pratlco del Caiilo Gregoriano o Romano, etc. Rome, 1835, in-/i*.
(6) Paris, Roret, 1838, in-12.
(7) Paris, Ange, 1838, in-12.
ludépcndauiinciildes livres qui viennent d'être cités, il a été publié on France et dans la Belgique une multitude de méthodes empiriques du plain-chant, qui ne peuvent conduire à une connaissance réelle de la nature de ce chant, et dont la valeur est fort rnince. Telles sont la Nouvelle Méthode pour apprendre facilement le Plain-Chatit, par Tabbé Oudoux (1), la Nouvelle Méthode, ou Principes raisonnes de Plain-Chant^ par Imberl, de Sens (2), et la Nouvelle Méthode pour apprendre le Plain-Chant, par Poisson (3), curé de Bochcrville. Supérieure à ces livres, quoique bien imparfaite, la Méthode pour apprendre les règles du Plain- Chant et de la P5fl///i6>^(^, parFeiHée(4), a eu du succès à cause d'une certaine clarté d'exposition; mais la difficulté radicale, qui consiste dans l'explication de la na^ ture des tons du plain-chant, n'a pas été mieux saisie par Feillée que par les écrivains français de son temps, et son livre est, sous ce rapport, bien inférieur à ceux de Millet, de Jumillac et du curé de Marchangis.
Lorsque les difficultés des muances se combinaient avec celles de la connaissance des tons, l'étude du plain-chant était longue et pénible; la substitution de la solmisation moderne à ce système si complique, si peu rationel, abrège de plus de moitié le temps nécessaire pour cette étude, et la connaissance des tons est aujourd'hui la seule difficulté réelle qui doit occuper l'auteur d'un traité du plain-chant. C'est à cet important objet que j'ai donné toute mon attention, dans la rédaction de ce traité élémentaire. Si je ne me trompe, je suis parvenu à y donner des notions claires et satisfaisantes de Torigine et de la nature de la tonalité du plainchant. J'y ai fait voir que cette tonalité n'a point d'autre principe qu'une gamme unique, dont on forme sept échelles, en la commençant par chacune de ses notes, et que le déplacement des demi-tons de cette gamme compose toute la différence des échelles, qui sont autant de types de modes doubles; j'y ai ensuite démontré par quel mécanisme ces modes ont été réduits aux huit tons universellement reconnus, et comment la trans-
(1) Paris, 1772, in-12.
(2) Paris, 1780, in-12.
(3) Rouen, 1789,in-8%
{Ix) Paris, 17Zi5, in-12 ; Poitiers, 17Z|8 ; Paris, 178Zi ; Poitiers, 1732 ; Avignon, 1810; Lyon, 1812 ; Avignon , 1815 ; Paris, 1823; Avignon , 1825.
position de ceux-ci représente en rcalilé les modes supprimés : vérités dont révidencc est rendue palpable par des exemples, et qui dissipe tout ce qu'il y avait d'obscur dans la théorie du plain-chant.
Avec une théorie si simple et d'une si facile application dans la pratique, j'espère que l'étude du plain-chant pourra redevenir florissante, et que des écoles où on l'enseignera sortiront des chantres instruits qui la propageront. Les exemples dont j'ai appuyé les préceptes sont puisés à des sources pures du chant romain, considération qui me paraît d'une haute importance, dans le but d'opérer une restauration du chant de roifice divin; car aux dé(\iuts que j'ai signalés dans les Traités de Plain-Chant dont j'ai donné les titres, se joint celui de présenter, dans la plupart, des exemples des chants altérés par des traditions locales, ou complètement étrangers au Graduel et à l'Antiphonaire romains..
C'est à la réforme radicale de ce chant si beau, si solennel, si analogue au culte catholique, que j'ai employé les travaux de plus de trente années : c'est à voir cette réforme unanimement adoptée que tendent mes vœux. On sait qu'ayant consulté un très-grand nombre de manuscrits et d'éditions anciennes du Graduel et de l'Antiphonaire, j'ai préparé de nouvelle leçons de ces livres, qui seront les plus correctes de toutes celles qui ont été données jusqu'à ce jour; ce travail est en ce moment soumis à l'examen de quelques-uns des hommes les plus instruits en cette matière, qui se trouvent à Rome, afin de lui donner la sanction d'une autorité respectable. Toutefois, je ne me dissimule pas les obstacles que doit rencontrer une pareille réforme, trop radicale pour ne pas éprouver d'opposition. Les habitudes des chantres, les traditions de localités^ ont trop d'empire pour céder tout d'abord à la raison et au goût : si cette réforme peut s'opérer, si le voeu émis par plusieurs conciles^ en faveur de l'unité du chant dans toute l'église catholique peut être réalisé, le temps seul pourra produire ce bien. Mes éditions modèles auront, j'espère, l'assentiment de quelques hommes instruits ; elles serviront à dissiper les doutes, et deviendront la source des améliorations successives qui seront introduites dans les livres de localités particulières.
Déjà des propositions m'ont été faites pour donner des soins à une édition du Graduel pour le diocèse de Malines, et mes vues pour l'amélioration partielle de ce livre de chant ont été goûtées par l'autorité ecclé-
siasliquc. Vraisemblablement un travail analogue sera fait pour TAntiphonaire. Ce premier pas n'est pas sans importance : puisse-t-il trouver des imitateurs.
11 ne suffit pas que les chantres aient une connaissance théorique du plain-chant, et qu'ils possèdent des livres corrects pour atteindre le but d'une véritable restauration du chant de l'église : sans une bonne exécution, le chant le plus pur dans ses formes n'a pas la majesté convenable au service divin, et n'émeut pas l'auditoire. Quiconque se livre à l'étude du plain-chant doit solfier longtemps pour assurer ses intonations et acquérir une bonne émission de la voix. Comme dans tous les arts, la perfection dans le chant est le résultat d'exercices souvent répétés : c'est en cela que consiste l'erreur de certains professeurs empiriques, qui croient qu'abréger le temps de l'étude est le but de l'enseignement.
Je ne terminerai pas cette préface sans exprimer le vœu que le serpent et l'ophicléide disparaissent de l'église. Avec ces instrumens barbares, il n'y a pas de bonne exécution du chant possible; et la manière dont on en joue dans le chœur n'est pas destinée à en affaiblir les défauts. Manquant essentiellement de justesse, ils finissent par fausser les intonations des chantres. Ceux-ci ne doivent se guider que sur le ton de l'orgue, dont les sons, à la fois doux et puissants, développent dans l'âme une certaine émotion religieuse à laquelle le serpent et l'ophicléide sont antipathiques.
Je n'avais nul dessein de faire imprimer à présent un traité du Plain- Chant, et n'ai cédé qu'à la demande de 51. Danjou, maître de chapelle de la cathédrale de Paris, et de mon éditeur, en donnant celui-ci. Bien que le temps me manquât, j'ai accepté cette tâche, dans l'espoir d'elre utile : puissé-je avoir atteint le but que je me suis proposé!
Eiuxellcs, 25 ocloljre 18^2.