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Méthode et entretiens d'atelier

Je ne sais rien, je ne connois rien ; n'ayant aucune instruction, je sens que je ne puis inspirer quelque sympathie que par une profonde sincérité; ce spectacle d'un homme qui ne doit ce qu'il a qu'à son épreuve de la vie, ses observations et les débris de renseignements et de livres qui sont venus à lui comme de véritables épaves, suffira-t-il pour inspirer l'intérêt? J'en doute, et je suis même à peu près certain que beaucoup de personnes trouveront qu'il est exoibilant d'oser écrire un livre sans avoir lait les études nécessaires pour cela; à

ces personnes, je répondrai par mon livre même, dans lequel je cherche à faire comprendre que dans tout, l'expression naïve, sincère, dépourvue de toute science, est préférable à Fexpression lettrée , par cette simple raison que les homme s' instruisant par des livres, la multiplicité des documents les absorbe et leur fait oublier la bonne et vraie voie, celle de la nature ; et je dirai encore à ceux-là : « Vous avez l'Université pour vous, eh bien, moi, j'ai mon Dieu et je ne vous crains pas! » Cependant, je ne veux donner aucun défi, j'ai voulu simplement prouver que l'on pouvait parler sans le secours de l'instruction.

J'en ai souvent eu la preuve, et voici comment : Nous avions dans nos ateliers de peinture un brave homme qui se nommoit L'Amoureux. Vous allez voir que c'étoit un nom de prédestiné : cet homme étoit extrêmement modeste, timide; le désir qu'il avoit de bien parler au milieu de jeunes gens auxquels il supposoit une instruction supérieure troubloit sa pauvre cervelle; sa langue fourchoit et il

nous donnoitla comédie la plus burlesque qu'on puisse voir ; un jour, ce modèle vint poser chez moi, et je vis à la pâleur de son visage qu'un grand malheur lui clait arrivé, je lui dis : — Quavez-vous donc, mon brave, vous êtes triste? — Oui, Monsieur. Cette réponse fut suivie d'un silence de quelque durée; il se plaça sur un tabouret et prit la pose qu'il prenoit habituellement pour mon travail — Mais, qu'avezvous? contez-moi cela. — 3îa femme vient de mourir, me dit-il, en se tournant vers moi. Comment pourrai-je vous peindre ce visage resplendissant de majesté? Cet homme relevé par la douleur, avant qu'il ne m'eût parlé, j'avais pressenti la beauté de son langage, et je ne fus pas trompé; jamais je n'avois entendu de paroles plus touchantes , jamais expressions plus nobles, mieux choisies, n'avoient été recueillies par moi. Si une comparaison pouvoit être faite, il faudroit prendre alors les plus beaux passages de l'Odyssée. Quel miracle! le malheur avoit transformé cet être : aujourd'hui qu'il a tout perdu en perdant sa vieille com-

pagne, il veut mourir, il ne veut plus de ce monde, il en est affianclii : il parlera comme il pense, lui, si peu de chose ; il exprimera ses pensées, lui, le niais, le simple, le souffredouleurs des autres, cela sera un soulagement pour son pauvre cœur ulcéré. Tant pis, ils en riront, mais il n'entendra pas leurs cruelles plaisanteries; il sent que la bonne mort le

protégera Parle, parle, pauvre bouffon de

la veille, ta douleur t'a rendu plus grand que ceux qui te méprisoient, plus noble que les plus nobles; parle, tu es louché par la vérité, fais-nous entendre ces belles paroles qui ne sont prononcées que par ceux qui vont mourir; exprime-nous ces pensées qui réduisent en

poudre les fausses idées de notre monde Il

parloit, ou pour mieux dire, comme un cygne

il chantoit Je fus ébloui, remué jusqu'au

fond des entrailles; le lendemain, je voulus revoir cet homme, hélas! ce n'étoit que trop

bien les paroles d'un mourant

On suppose qu'à ce momen t suprême l'homme est inspiré ; ce semblant d'inspiration est facile

à expliquer : l'être ne change pas, rien de nouveau n'apparoît en lui; seulement, quittant le monde pour toujours et n'ayant plus la responsabilité du lendemain, il ose être lui-même, et se servir de l'esprit que Rieu avoit placé en lui. Il auroii pu en user toute sa vie, mais l'àme est pudique, Tinslinct est ombrageux, ces deux belles choses ne se manifestent que dans une grande excitation des passions ou des sentiments , mais dans les conditions habituelles de l'existence , elles restent comme voilées par celui qui les possède.

Cette pudeur de l'àme a été de tout temps exploitée par les sots; ils ont compris que les impudeurs de l'orgueil refouloient dans l'homme les splendeurs divines qui pouvoient les écraser.

Il seroitbon, je crois, de rassurer les humbles.

Pour cela, je dirai : Ayez foi en votre àme, suivez votre Dieu qui est en vous, exprimez ce qu'il vous dicte, et ne craignez pas d'opposer vos lumières divines aux affreux lampions universitaires. Éclairez et guidez à votre tour ceux qui veulent vous contenir par le ridicule.

Si vous êtes fermier, parlez des produits de la terre; si vous êtes industriel, parlez de rétat que vous connaissez; si vous êtes artiste, parlez de votre art. Ne craignez pas Tincorrection de voire langage, il sera toujours excellent, et, quoi que vous disiez, vous qui connoissez la chose dont vous parlez, vous ne pourrez jauiais vous exprimer plus niaisement que ceux qui font métier de la parole.

La vie, la tiadilion, le grand livre de la nature vous donneront une instruction suffisante. Ce qu'on appelle bienfaits d'éducation est un luxe inutile à ia manifestation de la pensée, ceux qui les possèdent ont le simple avantage de couvrir leur esprit d'une housse uniforme, ils en gênent l'essor, comme ils paralysent l'usage de leurs mains en les couvrant de gants étroits; ils sont à l'espèce humaine ce que sont les animaux savants ; et j'avoue pour ma part qu'un modeu, comme on en voit tant, qui parle selon la syntaxe et qui débite certaines phrases latines, m'impressionne comme un perroquet social.

L'instruction ne nuit pas toujours, c'est une

vérilable force que vous pouvez ajouter à celles de la nature. Au reste, les hommes vraiment capables la prennent pour ce qu'elle vaut, et vous ne trouverez jamais chez ces derniers les susceptibilités des pions.

Pour moi, je veux me montrer tel que je suis, je n'emprunte le secours de personne ; cependant, je consulte, j'observe ceux qui passent pour instruits, et, regardant de plus près, je les vois peu convaincus dans leur prétendue science.

Voici ce que j'ai recueilli pour mes écrits.

— (( Votre livre est incorrect et demande à être travaillé, vous vous servez d'expressions que l'on peut employer dans la conversation, mais qui ne sont pas acceptables dans le style écrit. Vos qualifications sont souvent répétées et presque toujours les mêmes. Enfin, nous devons vous dire en toule sincérité, que ce que nous voyons dans ce manuscrit, nous représente des notes et non un livre. Pour le faire, ce livre, il faudroit du temps et une science que vous n'avez pas : gardez ceci en

portefeuille; il vaut mieux se taire que de devenir sans raison un objet de risée.

— G Mais, mes chers Messieurs, est-ce que je ne pourrois pas, grâce à votre concours, corriger mes fautes, supprimer les mauvaises locutions, redresser les phrases peu françaises ; je me soumets à tout, j'accepte tout, parlez !

— « Non, non, ce n'est pas possible; tenez ! ce premier passage est à retrancher entièrement, il ne se comprend pas.

— « Eh bien. Messieurs, comme vous paroissez vous y connoître, allez, taillez, rognez ! »

Et ils firent si bien que rien ne restoit dans mon pauvre livre.

Teus, je l'avoue, de la peine à me soumettre à des réformes si radicales, et je pris le parti de faire simplement ponctuer par un lettré mon infortuné manuscrit.

Moi, naïvement, je meltois des virgules lorsque je voulois un temps d'arrêt de peu de durée, un point et une virgule lorsque la phrase devoit trouver son complément dans la phrase

suivante, et un point lorsque la phrase nie paroissoit terminée. Enfin, j'avois cru mes points et mes virgules convenablement placés, mais je vis à l'aspect de m.es pages mouchetées par la science, que je n'y connoissois rien.

Lorsqu'un homme est bien malade, on fait venir plusieurs médecins pour mieux le guérir. Mon amour-propre avoit tant souffert de ma consullalion scientifique, que je ne voulus pas me soumettre de suite à une condamnation. Je fis ponctuer les mêmes feuilles par d'autres bacheliers et j'obtins incessamment des mouchetages différents.

Que faire, que devenir avec des hommes si savants? — Si vous mettez un point là, disoient-ils, voire phrase est brisée et n'a plus de signification; une virgule ici, disoient les autres, vous retirez l'expression, la vie, votre style est mort.

Je suis comme ce malade auquel on dit : Laissez-vous saigner des quatre membres, c'est le seul moyen de vous fortifier; mais un médecin plus savant certifie que fordonnance de

son confrère manque d'énergie, qu'il est de toute nécessisé de décoller entièrenoent la tête, pour la dégager de ses matières peccantes; il affirme au malade qu'il n'a rien à craindre, que cette opération doit sans aucun doute être suivie d'un plein succès.

Dans ce choix agréable, le pauvre diable aime habituellement mieux s'en remettre à la grâce de Dieu.

Selon moi, il n'a pas tort et je le prendrai pour modèle.

Ne comprenant pas le style, je me servirai, pour rendre ma pensée, d'un clavier de peu d'étendue. Vous serez sans doute bienveillant, lecteur, vous ne pouvez guère faire autrement. Je me présente à vous comme un déshérité, un infirme; oui, tenez! supposez que je sois bègue! voilà, je crois, une excellente comparaison. Si vous voulez bien m'entendre, vous vous armerez de patience, et vous prendrez encore un bon visage pour me donner confiance.

De mon clavier, je formerai un petit cadre

d'expressions, clans lequel j'espère vous faire voir bien des choses de la nature. Cela sera une faible compensation pour la perle de mots variés, nombreux, qui bouchent souvent le tableau de la nature.

Vous n'êtes pas, j'aime à le croire, du nombre de ceux qui rient en voyant tomber leurs semblables, ou de ces gamins de collège qui font des gorges chaudes sur les fautes de langage de leurs grands-parents. Les malheureux ne savent pas que les pères et mères qui font donner à leurs enfants une instruction supérieure à la leur, sont sublimes d'affection ; car ils savent très-bien, eux, qu'ils perdent ceux pour lesquels ils se sacrifient et qu'ils donnent leur propre cœur pour marchepied. On trouve spirituel d'encourager ces jeunes bébés à considérer comme de petites gens ceux qui se dépouillent à leur profit. Aussi, qu'arrive-t-il? C'est que ces enfants échangent des qualités d'âme qu'ils auroient pu prendre de leurs parents, contre dVffrei.ses peaux de pédants.

Je me compare encore, dans mes malheurs

littéraires, à un homme surpris par une pluie d'orage. Il s'abrite, pour ménager l'éclat de sa chaussure; mais l'heure du rendez -vous le presse, et Teau tombe toujours. Il se risque et court auprès des maisons; la pluie redouble, et il est fort heureux de retrouver le dessous d'une porte cochère. Là, il s'examine : ses souliers ont perdu leur lustre, le pantalon est crotté. Un commissionnaire, compagnon d'infortune, a essuyé sur son dos les légumes qu'il porloit; c'est une toilette perdue, il n'y a plus à la défendre; il prend fièrement son parti, et cesse de se protéger. Il part d'un pas ferme et grave, et obtient pour premier succès l'admiration de ceux qui ne se risquent pas. Encouragé dans cette nouvelle voie, il marche dans l'eau jusqu'à mi-jambe : un torrent se piésente, il n'hésite pas à se jeter à la nage,

il atteint l'autre bord, encore un pas et il

tient la sonnette du logis. On ouvre , quel triomphe! l'infortune l'a paré de ses charmes poétiques. On l'entoure, on le soigne, et recouvert bientôt d'habits confortables et les

pieds dans les pantouffles du maître, il égayé les convives par le récit de son odyssée

C'est mon image, cher lecteur; tout éclaboussé d'encre , je viens te demander un abri

Entretenons-nous de ces bons littérateurs qui, tout à l'heure encore, tomboient sur moi comme grêle. Le feu pétille, la porte est close; débarrassons-nous de nos vêtements trop serrés, dégageons nos esprits des entraves mondaines, et, les pieds sur les chenets, causons en toute liberté.

Ne trouves-tu pas, aimable amphytrion, que les poètes sont souvent de détestables peintres? Pour te prouver ce que j'avance, je te parlerai de leurs images qui peignent bien mal, à mon sens, les choses qu'ils veulent représenter. Parlons de leurs yeux d'émaux, de leurs seins d'ivoire, de leurs flots d'cbène. Voyons! ne vaudroit-il pas mieux, en bonne conscience, donner une simple qualité à l'objet décrit? Quelle rage ont ces messieurs, de préférer des yeux de Polichinelle à des yeux naturels, de

remplacer un sein tiède et palpitant par une bode de bilboquet, et des cheveux abondants et noirs par une certaine quantité de bois des

îles? Ils font aussi grand bruit de règles

qu'ils ne connoissent guère; et, pour moi, je suis certain qu'ils n'ont, pour reconnoître leur caste olympienne, que quelques points de repère, formés de citations latines. Prenez les savants, les légistes, les médecins, les artistes, vous trouverez ce que je signale : une ignorance presque complète, habillée de mots pompeux qui courent dans ce qu'on appelle le domaine de la science. Le savant crache du grec; le médecin, un plus mauvais latin en us, et l'artiste, lui, cite à tout propos les maîtres qu'il ne connoîl pas. A^oilà , certes, une image exacte de ce qui est; et c'est la plèbe savante que je décris, qui se montre difficile, implacable dans ses jugements. Il n'en est pas de même pour ceux qui savent vraiment! Si les premiers ne doutent pas des règles qu'ils ignorent, les intelligents doutent beaucoup des règles qu'ils connoissent ! et, chose bien remarquable.

c*est que les hommes supérieurs ilans les différentes classes savanles, sont toujours délestés de leurs chers confrères, et ne trouvent d'applaudissements chaleureux et sincères que de ce bon public que ces messieurs qualifient du mot ignare.

Los prétendus savants vont braire, ils crieront : ô scandale! Les faux bibliques me

diront : raca peut-être, n'aurai-je que

leur mépris! leur silence, je n'ose pas l'espérer.

Revenons à ce qui m'a donné l'audace d'écrire.

Je devois recevoir ma seconde leçon du plus grand écrivain de notre temps, ^ladame Georges Sand avoit bien voulu me donner une place dans sa loge pour entendre le Cliarnpi, Vous savez que, dans cette charmante comédie, un jeune amoureux veut trop bien parler à celle qu'il aime; il a si bien préparé son discours, il a tant de belles choses à dire, que tout se mêle au moment décisif; et notre amoureux n'est pas long à s'apercevoir qu'd parle fort mal, et que sa défaite est le résultat de sa pauvn»

lôte; mais, lieureiisoment pour lui, son cœur brûle et veut se faire comprendre, à son tour, il parle comme il sent, et vous savez s'il parle bien.

La troisième, je la dois à notre immortel Molière, qui fait dire à son bourgeois gentilhomme : « Je voudrois dire à une personne que j'aime : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour! » mais, comme il voudroit exprimer cela d'une façon savante, il prie son professeur de langue de vouloir bien donner à sa phrase une form.e convenable, et vous savez encore comme moi ce que devient cette phrase arrangée par la science.

De par Molière, on peut donc s'exprimer sans le secours de savants patentés, alors, laissons-nous aller; si le conseil est bon, nous serons affranchis de gens souvent bien désagréables , et nous aurons encore par-dessus cet excellent marché, la consolation de voir les bons livres servira quelque chose.

th^^ couture.

Paris, 1 b novembre 1 86G

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