PREFACE
Ce livre est le résultat d'observations personnelles. Rebelle à toute science, il m^a toujours été impossible d^apprendre par les moyens académiques. Ces enseignements étoient-ils mauvais? Je ne pourrois le dire, ne les ayant jamais compris. La vue de la nature, le vif désir de rendre ce qui me captivoit, me guidoient bien mieux que des paroles qui me sembloient inutiles, et que d'ailleurs, je Tavoue à ma honte, je ne voulois pas écouter. Cette indépendance, cette révolte , si vous Taimez mieux , m'ont coûté cher; je me suis souvent trompé de
chemin^ je me perdois quelquefois ; il naissoit de ces situations, de grands efforts, de grandes luttes; j^en sortois plus robuste, déchiré, c^est vrai, mais non moins vaillant. Cette gymnastique intellectuelle m'a f(»rmé un bon tempérament artistique; j'ai fait, je puis le dire, le tour de la peinture , comme on fait le tour du monde. Je viens vous raconter mes voyages, mes découvertes, elles ne sont pas nombreuses et je les crois bien simples. J'ai trouvé du reste, des sentiers plus courts qui aujourd'hui sont suffisamment frayés. Vous n'aurez pas comme moi les difficultés du chemin, vous arriverez plus facilement à ce qu'il faut savoir pour produire, et frais et dispos, vous emploierez toute votre énergie à la création de belles œuvres.
Mes fatigues, je le vois aujourd'hui, je pouvois les éviter ; comme je le dis plus haut, la nature, le vif désir de rendre ce qui me captivoit, me guidoient bien mieux que des paroles qui me sembloient inutiles, oui, c'est vrai; mais c'étaient l'instinct, le simple, ce que tout homme trouve au départ; obéir à son cœur
seroit trop facile, non, non, la vérité doit être plus difficile à connoitre, n^est-ce pas? Je le devine : vous voulez faire aussi votre tour du
monde Attendez, ne parlez pas, je pourrai
peut-être vous dispenser du voyage.
Essayer est un devoir, réussir est mon espérance.
DU DESSIN ÉLÉxMENTAIRE
Je commence par dire que je ne connois rien de plus facile que ce que Ton appelle Tart d'imitation; j^'expliquerai les choses élémentaires, les moyens matériels qui sont tous aisés à comprendre. Plus tard, lorsque nous toucherons àrartvéritahle, nous verrons alors combien cet art du dessin peut être sublime, qu'il prime sur tout, et que les qualités de couleur et de lumière ne peuvent que lui être secondaires.
Je procéderai par ordre, j'éloignerai provisoirement l'art du métier et je me garderai bien
de faire intervenir Tantique , ce qu'ail y a de plus beau au monde, dans les premiers exercices du dessinateur. Je signale cette première faute de renseignement habituel, comme une monstruosité. Par Tusage de ce que vous appelez la bosse, vous profanez votre plus grande ressource; et lorsque vous, professeur, vous voudrez faire sentir à votre élève les beautés de style de la statuaire antique , celui, que vous dirigez, habitué, familiarisé, mais mal famiharisé avec ses modèles, ne pourra pas changer ses impressions premières et consentir à envisager autrement ce qu'ail croit connoître. C^est une légèreté dans Téducation qui nous est bien funeste: ne mêlez rien, iie confondez rien; gardez-vous, dans les commencements surtout, de confondre Tart avec des choses matérielles.
Vous pouvez faire copier à rélève une table, un livre; vous pouvez même y joindre des plâtres moulés sur nature; mais, éloignez l'antique de lui, il a de longues études à faire avant de le comprendre.
Ici, je fais une réflexion, je m'y arrêterai peu^
car ce n'est pas mon affaire ; mais je vois que Fart élémentaire, qui a des conséquences énormes et qui devroit être confié à des esprits judicieux, incombe fatalement aux incapables.
Que faut-il faire pour bien dessiner?
Il faut se placer en face de Tobjet que Ton veut représenter, avoir de bons outils, toujours propres; regarder avec une grande attention beaucoup plus ce que Ton voit que ce que Ton reproduit; avoir, permettez-moi ce calcul, trois quarts d'œil pour ce que Ton regarde et un quart d'œil pour ce que Ton dessine.
Partir, sur son dessin, d'une première distance, comparer celles qui suivent en les rendant conséquentes de la première.
Etablir, parle rêve ou par la réalité, une ligne horizontale et une ligne perpendiculaire devant les objets à reproduire; ce moyen est un excellent guide que Ton doit toujours garder.
Lorsque, par des indications légères, vous avez déterminé, indiqué vos places, alors, en clignant les yeux, vous regardez la nature. Cette façon de regarder simplifie les objets, les
détails disparaissent ; vous n'apercevez plus que de grandes divisions de lumière et d'ombre. C'est alors que vous établissez vos bases; lorsqu'elles sont bien posées, vous ouvrez complètement les yeux et vous ajoutez des détails dans des Imiites bien tracées.
Il faut établir, ce que j'appelle des dominantes pour les ombres et pour les lumières. Regardez bien votre modèle et demandez-vous quelle est sa lumière la plus vive et placez sur votre dessin la lumière à la place qu'elle occupe dans la nature; comme, par ce moyen, vous établissez une dominante, il va sans dire que vous ne devez pas la dépasser et que toutes les autres lumières lui seront subordonnées. Même opération, même calcul pour les ombres; établir la vigueur la plus forte, le noir le plus intense; s'en servir comme d'un guide, d'un diapason, pour trouver les différentes valeurs de vos ombres et de vos demi-teintes.
Marchons toujours avec ordre et récapitulons.
Valeur de distance, valeur de lumière et valeur d'ombre.
Il nous reste à parler des valeurs de contour et des valeurs d'épiderme.
Un dessin, comme un corps naturel, offre des variétés de contour; là, une forme s^indique par des lignes fugitives; ici, elle s^'affirme par des traits ou des ombres vigoureuses. Il faut bien se garder de marquer fort ce qui est faible, et faible ce qui est fort; de mettre un plein à la place d^un délié, ou un délié à la place d'un plein; il faut se soumettre à la même règle et par des comparaisons incessantes établir ces différences. Pour l'épiderme, vous ne ferez pas la bure, la grosse toile, une vieille muraille, un terrain avec les moyens délicats qu'il faut employer pour rendre des étoffes fines, des objets précieux , les chairs d^iue femme, etc. Il faut approprier son exécution à la chose que Ton représente; au reste, Tobjet môme peut nous servir de guide.