‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 26 sur 50 · SUR LA SIMPLICITE DU FAIRE · texte numérisé non relu

SUR LA SIMPLICITE DU FAIRE

Je dirai, comme tous les professeurs du monde : Soyez simples dans vos contours, dans votre modelé et dans vos colorations.

Ces recommandations se font toujours, et laissent souvent Télève dans un grand trouble ; pour moi, je sais que mon embarras étoit extrême, je me disois simple, comment, par quel moyen ? — On dit de mettre peu de chose, il faut donc supprimer, que faut-il supprimer? — Je ne sais, dans le doute, je copiois tout, c^'étoit pour mon manque d'expérience, le meilleur parti à prendre.

Ces conseils non sentis, et répétés par les maîtres, sont terribles, ce sont de véritables énigmes pour les pauvres débutants ; si par hasard un audacieux demande une explication, le professeur sort de ce pas difficile, en répondant : cherchez !

Cherchez ! — La belle affaire, — je le vois bien qu'il faut que je cherche, puisque vous m'avez perdu, et que, du reste, vous ne connoissez pas mieux votre chemin que moi-même.

On ne sait pas combien les mauvais enseignements sont nuisibles ; que de temps perdu inutilement, chercher est un bon exercice, lorsque vous trouvez après un effort d'esprit ; mais chercher dans une impasse;, dans un labyrinthe, fatiguer un pauvre être qui a besoin de toutes ses forces dans un travail pénible et sans issue, c'est le désespérer à plaisir et lui ôter la sève nécessaire pour vaincre les véritables difficultés.

Ces questions de style, de caractère, de simplicité dans l'exécution sont difficiles à définir, et ces règles ne peuvent être enseignées que par des praticiens exceptionnels qui le feront

avec une grande réserve ; sachant très-bien que ces qualités sont le résultat de Tobservation et d'un travail intime, ils ne parleront qu'au moment où les élèves pourront comprendre sans être troublés.

Que rélève ne cesse jamais d^être profondément sincère devant la nature. L^'interprétation, le développement passionné, ces grandes qualités viendront avec le temps.

S'il sort du vrai, il entre dans le système, et se perd sans espoir de retour.

Le terrible : cherchez ! sans aide, sans explication, m'épouvantoit et me faisoit trouver la science humaine bien difficile ; j'étois souvent désespéré. Je me vois encore revenant triste, dans ma mansarde, je ne me sentois plus le courage de travailler ; travailler, pourquoi ? Je no comprenois pas ce qui m'étoit enseigné avec tant d'assurance, je n avois sans doute pas ce qu'il falloit avoir pour parvenir, tous ces professeurs dévoient avoir raison, ils disoient tous de même.

Je regardois, par ma lucarne» cette nature que

je croyois comprendre ; vers le soir, les toits, les maisons, les arbres, tout ce que je pouvois distinguer, se noyoit dans une belle demi-teinte qui faisoit valoir les magnificences du ciel; et je me demandois pourquoi, à certaines heures, le spectacle de ma fenêtre étoit plus beau; je savois que, dans le milieu du jour, la vue étoit des plus ordinaires.

Pourquoi encore!

C'est que, par cette'lumière vive répandue partout, je distinguois les innombrables détails de la nature, que cette multiplicité de forme et de couleur papillonnoit à ma vue et devenoit une fatigue pour mon esprit et mon regard ; tandis que, vers le soir, les grandes divisions du sol devenoient sensibles, de belles masses d'ombre faisoient disparoître les détails insipides.

Pourquoi ne ferois-je pas de même pour ce que je copie !

Je chercherai une lumière qui donnera une

grande décision aux formes ; puis, en éloignant tous les accidents contenus d. ns les divisions principales, j'obtiendrai, sans aucun doute, plus de style dans mon dessin.

Je ferai de même pour mes contours ; au lieu de me laisser dominer par les petites sinuosités de la forme, je regarderai mon modèle dans son ensemble, et je sacrifierai, incessamment, ces sinuosités pour Taffirmation des lignes simples et mon dessin n'en sera que plus grand.

Je ferai encore de même pour mes colorations ; je pourrois, si je me laissois absorber par les variétés du ton, échantilloner ma couleur et ne pas arriver à la coloration dominante ; mais, comme par mes remarques, je sais que h détail mange la masse, j'aurai le grand soin delablir ma coloration dans sa localité; le détail viendra ensuite sans nuire ou s'il ne vient pas, la coloration n'en sera que plus belle.

Dans mes masses de lumière et d'ombre, je puis ajouter des détails sans nuire ; mais si je les éloigne, mon exécution aura plus de caractère.

Ainsi, vous le voyez, on pourroit se résumer et dire :

La beauté des contours, la beauté des masses comme la beauté des colorations découlent du sacrifice incessant des détails pour le triomphe des dominantes.

Cette simplicité, recommandée d'une façon traditionnelle, constitue ce que nous appelons le CARACTÈRE, qui naît du simple comme le joli naît de la variété.

Page 1