DE LA GRACE
Hier encore elle étoit enfant, elle s'ignoroit ; en jouant avec de jeunes compagnes, auprès d'une eau limpide, elle a remarqué la beauté de son visage, elle demandera une affirmation à son miroir et sera bientôt convaincue; les regards qui Tenveloppent aujourd'hui prennent part à sa découverte, elle les devine, rougit :
La Grâce est née.
Cette réserve, cette pudeur, ce trouble occasionnés par une trop grande admiration, tous ces sentiments sont protégés par la nature qui donne un voile à toutes ses beautés ; des paupières ornées de beaux cils peuvent s'abaisser, une abondante chevelure peut servir de protection à la femme trop admirée.
La g race ^ c'est ce qui est coiiteim, ce qui se montre et se cache, ce qui tressaille de joie, et en même temps s^offense des tributs d'admiration ; elle n^'existe pas sans la pudeur et n'exclue pas le désir de plaire.
La vraie grâce est mieux exprimée dans I^aphaël que dans la Vénus antique, il a su trouver cet admirable joint que ses devanciers n'avoient pas su rendre, et résumer toutes les saveurs.
La femme de Raphaël est encore enfant. Pudique, elle se voile de ses charmes, et trouve un refuge dans les bras de celui qui Tadore; rassurée, si vous surprenez son regard, vous y trouverez des tendresses maternelles.
Elle est enfant, amante et mère.
La Vénus antique est plus simplement femme, elle possède toutes les beautés, mais elle a beaucoup moins de grâce.
Pour rendre cette qualité suprême, que je vuudrois vous faire comprendre , il faut les craintes d'ua cœur embrasé, cette hésitation de trop dire, de trop faire, préférer s'mmioler
que de blesser Tidole. C'est cette situation d'esprit et de cœur qui se traduit par le soupir.
Ici, je ne puis m'empêcher de faire certaines réflexions sur notre chétive organisation humaine.
Tout a son enfance, le cœur aussi a la sienne ; jeune, il est si ardent qu'il ne se divise pas, il se donne sans partage.
L'être, envahi par l'amour, brûle et brûle si bien, qu'il incendie et détruit presque toujours ce qu'il touche ; il finit par s'anéantir lui-même.
Si cet amour est moins violent, sa puissance se fait encore sentir en arrêtant toutes nos facultés, ou, pour mieux dire, en les soulevant toutes; véritable volcan humain, il nous bouleverse; nous voulons tout faire, tout dire, tout veut sortir à la fois par ce pauvre cratère qu« l'on appelle le cœur, qui, de ces éruptions, reste toujours déchiré.
L'amoureux ne peut pas décrire l'amour ; véritable possédé, nous n'aurons de lui que des silences égoïstes ou des cris de désespéré. . . .
Il sortira de cette épreuve, brisé, anéanti. . .
Laissez-le, ne lui demandez rien, ses plaies sont encore trop vives ; plus tard, nous Tinterrogerons, il nous racontera ses douleurs.
L'âge viendra; avec lui, le souvenir qui plane et contient tout dans une douce harmonie ; le vaste empire du rêve n^est pas comme notre foible enveloppe, il peut contenir des mondes.
J-ai voulu vous faire toucher du doigt les écueils de Tamour.
Voyons maintenant, quel profit vous pouvez en tirer pour votre art.
Pour ce dernier, vous aurez toutes les ardeurs de la passion; mais vous devez encore trouver en vous une maturité précoce qui dirigera votre flamme.
Si vous ne possédez que Tamour, vous serez dévoré. Il n'y a que la sagesse qui puisse jouer avec le feu.
Mais si votre amour s'élève et dépasse les limites terrestres, il participera à la vie éternelle et domptera vos passions en les vivifiant.
C'est alors que vous trouverez rexécution créatrice, celle qui nous embrase en nous initiant aux secrets de la vie.
La vie : c'est ce que vous devez incessamment chercher. La vie dans le mouvement, la vie dans la forme et la couleur, la vie dans Pépiderme ; que vos chairs palpitent, que vos veines semblent injectées d'un sang chaud, que vos yeux reflètent Fâme, que vos bouches laissent échapper une respiration tiède, que les feuilles de vos arbres soient pleines de sève, que vos fleurs répandent des parfums, que vos toiles rayonnent de lumière et enveloppent le spectateur d'une enivrante chaleur.
La vie, la vie, n'oubliez pas que vous êtes les amants de la vie.
Vous l'observerez, cette existence, vous avez la terre entière pour modèle ; mais vous pouvez encore l'étudier dans ses profondeurs ; en vousmême, sondez votre cœur, parlez, souffrez, aimez avec ceux que vous créez, incrustez-leur votre âme.
Si vous vous exaltez dans l'amour de votre
art, vous trouverez une harmonie céleste dans vos contours, dans vos colorations, dans vos expressions ; vous trouverez ce que nous admirons tous, ce que nous ne pouvons pas définir, ce que Thomme ne peut pas enseigner, et ce que Dieu seul peut donner :