BEAUX RÊVES SUR L'ÉDUCATION ARTISTIQUE
Les mêmes causes donnent invariablement les mêmes effets.
Cette pensée fait naître en moi le souvenir de cette belle école de Florence, et je me demande si la création d^in milieu semblable à celui qu'avoit créé Laurent de Médicis pour ses artistes, ne seroit pas pour nous une chose féconde.
Il avoit fait venir dans ses vastes jardins des marbres de Carrare; puis, il avoit choisi des artistes doués et leur avoit dit :
« Voici toutes les facilités pour produire, vous trouverez dans ma maison la vie matérielle^ et dans mes jardins la vie intellectuelle; allez, produisez. »
Gomme un père, il vivoit au milieu d^eux, les enveloppoit de soins, il les voyoit grandir.
Quel beau parterre humain que celui où croissoit un Michel- Ange!
Lorsqu'une belle œuvre s'épanouissoit, une simple caresse, un mot. sorti du cœur sufflsoient à Tartiste, je devrois dire au fils, car Laurent de Médicis étoit un père pour eux.
Vous voyez : c'est beau, c^'est bon, c^'est facile.
C'est facile, comme tout tout ce qui entre dans la loi naturelle.
A son exemple, prenons parmi nous les mieux doués, ils sont aisés à choisir, il n'y a pas besoin de Commissions pour cela, le premier venu, dans le monde qui s'occupe d'art, pourroit les indiquer.
. Prenons-en dix ou douze, soit dix peintres, dix sculpteurs , dix architectes, donnons à ces artistes des ateliers, des marbres, et des toiles ;
enfin, tout ce qu'il est nécessaire d'avoir pour produire. Assurons la vie à ces artistes, pour qu'ils soient débarrassés des préoccupations \ailgaires ; que le chef de l'État vienne souvent les visiter, qu'il assiste à la progression de leurs travaux, qu'il cultive avec amour ce parterre d'hommes intelligents, qu'il soit véritablement père pour eux, et je vous affirme que quelques années suffiront pour donner des artistes admirables : enfin, créant les mêmes causes, nous aurons les mêmes effets.
Je ne suis pas de ceux qui veulent détruire, je suis plutôt de ceux qui veulent faire naître; mais, ce que je ne suis pas avant tout, c'est du nombre de ceux qui veulent restaurer.
Je trouve que rien n'est plus funeste dans le domaine de l'art que la restauration.
Si un Raphaël est altéré par le temps, gardez-vous d'y toucher. Le rêve de celui qui regarde fera la meilleure de:> réparations.
Si un antique est mutilé, gardez-vous bien d'y mettre des pièces.
Avec vos restaurations, adieu rêves du
passé, adieu poésie, tout cela s'envole pour faire place à un invalide de nouvelle espèce.
Fondez de nouvelles écoles, mais ne restaurez pas de vieilles écoles ; ou, si vous le faites, vous obtiendrez encore un invalide de nouvelle espèce.
Un Dieu a dit : ne mettez pas de pièces neuves à un vieux manteau
En art, la restauration est la pièce du manteau, elle emporte souvent le reste; sauvez simplement ce que le temps a respecté et n^' ajoutez rien.
J'aborde une question délicate, celle de Téducation académique, et je tiens, avant tout, à signaler la bienveillance de TAdministration des Beaux-Arts, sa sollicitude ardente pour bien faire; mais, je ne puis m'empêcher aussi de signaler un abaissement très-sensible dans la moyenne artistique.
Permettez-moi de chercher d'où cela peut venir; je n'ai pas la prétention de trouver de meilleurs moyens, mais, comme peintre,
— 'm — comme professeur, j'ai vécu au milieu de ces questions si difficiles à résoudre et je puis apporter ma part d'expérience.
J'applaudis à la bonté de TAdministration qui vient en aide à cette grande quantité d'artistes qui ont besoin de vivre, et, si on veut observer et juger sans esprit de parti, on verra que jamais les Directions d'art n'ont autant fait pour soulager : oui, tout cela est bien. Mais, établissez une limite, rendez-vous bien compte de la situation actuelle, remarquez que ce monde artistique est ancien, que les peintres qui le composent sont à l'art ce qu'étoient les vieilles pataches aux chemins de fer ; établissez une limite, je le répète encore, car sans cela l'habitude, la fausse éducation continueront de mauvaises coutumes et vous n'en finirez jamais.
J'aime encore à signaler votre désir de former des hommes nouveaux ; mais voyez bien si ceux que vous instruisez, pour lesquels vous faites des sacrifices, vous resteront pour faire ce que vous attendez d'eux; car ils pourroient bien, ces enfants de vos entrailles, vous échniv
per. Vous feriez alors des efforts inutiles, et, puisque nous sommes en pleine Ecole des Beaux- Arts, J8 vous rappellerai le tonneau des Danaïdes; comme ce ftimeux tonneau^ la situation présente a beaucoup de trous, permettez donc à un vieux praticien de vous les signaler.
J*ai voulu, moi aussi, former des talents véritables; comme un pélican, j*ai nourri des gaillards qui, lorsqu'ils avoient une lueur de talent, m'échappoient pour aller battre monnoie. J'ai cru dans les premières années que c'étoit le fait du hasard, mais, j^ai vu plus tard, que le monde, comme un nouveau Saturne, dévoroit tous ses enfants.
Les besoins modernes sont impérieux.
Les parents font souvent pour l'éducation de leurs enfants des sacrifices qm dépassent leurs ressources pécuniaires; ils ont hâte de les voir gagner leur vie, par deux raisons: la première est qu'ils sont à bout d'eiïorts, la seconde est qu'ils sont désireux de connoître les résultats de la direction donnée.
Les jeunes gens, de leur côté , ont d'autres
causes qui les poussent à gagner de Targent : le désir de vivre de la vie moderne, la mise soignée, les cigares, la connoissance des pièces de théâtres nouvelles : ils vous assurent, presque tous, que ces choses sont utiles au développement de leur intelligence, et les voilà, transformant en gros sous ce qui serait devenu or avec plus de patience ; les mauvais instincts d'un certain public, les concessions désastreuses qui sont la conséquence de certains travaux, ont bientôt anéanti les bienfaits d'une éducation bien commencée.
Je trouve que, jusqu^à présent :
On a fait trop de sacrifices pour des espérances,
Et PAS assez POUR les bonnes RÉALITÉS.
Je signale rabaissement des moyennes ; mais nous avons et nous aurons toujours de charmants talents. Ils naissent comme les fruits; ces beaux produits de notre sol sont bien plus le résultat de la nature que de Téducation (en art surtout). Reportez toute votre sollicitude sur ces heureuses oriranisations, vous n'aurez
que quelques artistes, c'est vrai; mais notre société n'a pas besoin d'en avoir un grand nombre, et je crois qu'elle seroit très-soulagée si elle étoit débarrassée de ses mauvais peintres. Pour être véritablement artiste, il faut, avec l'aptitude pour la reproduction des formes, une grande intelligence, du sens moral, beaucoup d'imagination, et une profonde observation; toutes ces qualités sont longues à se développer dans un homme. L''enfant qui en possède le germe se montre souvent rétif à l'enseignement, tandis que celui qui n'a que l'intelligence nécessaire pour comprendre les premiers éléments de l'art, semble donner les plus grandes espérances; mais, à un certain point, tout croule et devient cendre, et à ce même degré, celui sur lequel vous ne comptiez pas se transforme et devient diamant. Si on pouvoit, comme dans les autres branches d'instruction, faire un choix, l éducation académique seroit excellente; mais, vous le voyez, c'est impossible Vous le faites bien, ce choix, mais il est éventuel, et vous éloignez presque toujours les mieux organisés.
Plus tard, lorsque les peintres sont formés, lorsqu'ils exposent, ce choix se fait tout naturellement par Topinion publique, par la comparaison des œuvres entre elles.
Les discussions ne sont possibles qu'éloignées des œuvres ; mais lorsqu'elles sont présentes, la comparaison établit de suite la différence.
Gomme deux hommes d'inégale grandeur, si l'un de ces hommes dépasse de dix centimètres celui auquel on le compare, aucune discussioUp aucun feuilleton ne pourront parvenir à le foire trouver plus petit.
Des critiques peuvent mal juger, par ignorance ou par intérêt; des peintres peuvent mal juger par des questions d'amour-propre ou d'envie ; des amateurs qui sont débarrassés des sentiments dont je parle, jugeront beaucoup mieux que ces derniers ; mais co qui ne se trompe jamais, c'est l'opinion publique.
Nous avons pu signaler des phénomènes singuHers, nous avons vu la presse se déchaîner contre des talents qui répondoient à des appétits publics, les uns à dos idées politiques, d'autres
à des goûts mondains, d'autres encore à une bonne gaieté gauloise. Eh bien! cette presse, qui se croyoit si puissante, ne faisoit q Qu'enflammer, par son opposition, Tengouement de la foule.
La masse ne se trompe pas, elle donne, pour résultat, Téquilibre de la pensée humaine.
Elle seule fait les vrais succès ; sans ses applaudissements, les hommes d'art ne se prononceroient jamais sur les belles œuvres; c^esl l'honnêteté publique qui les oblige à se prononcer.
Choisissez, sans crainte de vous égarer, ceux que le bon sens public vous signale.
J'ai déjà eu l'occasion de dire que l'instruction élémentaire étoit confiée, dans l'art de peindre, à des hommes d'une intelligence inférieure et c'est un grand malheur; l'élève prend, au début de ses études, des habitudes vicieuses desquelles il aura beaucoup de peine à se débarrasser plus tard; mais remarquez qu'il s'en débarrasr^era s'il est doué, si la force de son organisation le sauve; mais, si au contraire, cet
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élève est comme sont la plupart de ceux qu'un enseigne, il gardera toute sa vie les mauvaises habitudes prises.
Pourquoi Tart est-il une grande chose? c^est parce que son influence peut être salutaire sur le monde.
Si Fart n^'étoit profitable que pour quelques privilégiés de la fortune, il faudroit cesser de s'en occuper ; mais il a, dans notre pays surtout, une action directe sur toutes les productions françaises. Nous ne brillons pas que par notre courage, nous brillons aussi par notre goût, nos meubles, nos tapisseries, nos bronzes, nos voitures, nos papiers peints, nos étoffes, nos teintures, nos décorations d'appartement, notre verrerie, nos porcelaines, nos modes, nos fleurs artificielles, la décoration de nos jardins, Tarrangement de nos fêtes publiques, et bien des choses que j'oublie, découlent de Tart du peintre et de Tarchitecte. Si vous avez de rabaissement dans les deux arts que je signale, vous aurez, à rinstaut même, abaissement dans toutes les industries dont je viens de parler.
Mais, direz-vous, vous avez déjà signalé un certain amoindrissement dans Fart et, cependant, il est facile de reconnaître qu'il y a, depuis plus de vingt ans, d'immenses progrès dans l'industrie.
Oui, c'est vrai, et je puis vous en donner la raison.
Il y a vingt ans, Fart et l'industrie étoient séparés. Cette dernière, sans direction, se livroit à des fantaisies souvent ridicules; mais depuis, elle a fait alliance avec l'art et s'en est fort bien trouvée. Si, comme c'est évident, l'union dans cette circonstance donne de bons résultats, il découle de ce raisonnement que l'élévation dans l'art donnera une grande élévation dans l'industrie.
Un bon esprit, l'étudC;, l'observation mènent à la simplicité.
L'ignorance est essentiellement compliquée.
La simplicité dans la conception donne la beauté.
La simplicité dans l'exécution donne une grande économie de temps.
La simi)licit(^ dans les matériaux donno dei garanties de durée.
Les mauvais professeurs enseignent les moyens compliqués, il en résulte des produits défectueux comme goût, coûteux comme temps; j'ajoute les pertes de matières perdues et le peu de solidité des travaux.
Voilà pourquoi il est utile de bien enseigner.
L^enseignement est presque inutile pour une nature exceptionnelle ; elle devinera ce qu'il fout faire et trouvera.
Mais la moyenne a besoin d'enseignements simples, forts, fociles à comprendre ; il lui fout des bases solides, éprouvées, de ces principes fondamentaux desquels découlent toujours de bonnes choses ; c'est là. surtout, qu'il fout démontrer les lois constitutives de la beauté.
Prenons un exemple dans la peintur»? ; voyez un barbouilleur copier la Sainte Famille de Raphaël. Cette peinture mal reproduite restera intéressante, par cela même qu'elle est copiée d'une œuvre constitutivement belle.
Prenez ce même mauvais praticien, faites-lui
copier un tableau très-bien exécuté, mais ne possédant pas les qualités dont je parle ; vous verrez à Tinstant même un résultat détestable et sans aucun intérêt.
L^art antique est souvent complet, mais lorsqu'il cesse d'être savamment exprimé, il reste encore admirable par cette raison : que des règles fondamentales servent de tutrices aux productions de Tantiquité.
Nous enseignons mal le dessin à nos artistes industriels en les exerçant à faire des dessins de tête ou de fleurs qui n'ont d'emploi que pour fêter les grands parents ; mais, vis-à-vis de leurs métiers, ils n'en tirent aucun profit. Sauront-ils mieux former un vase, composer plus sainement leurs teintes, tracer avec plus de goût un profil de corniche, plus élégamment décorer leurs étoffes? Non, n'ayant rien appris de pratique, ils ne peuvent rien faire d'utile à leur profession.
Ce que je voudrois voir professer à ces ouvriers si intelligents, ce sont : ces lois constitutives, ces lois mères, qui sont essentiellement créatrices.
Pour cela, il faut des artistes vraiment forts; eh bien, n'avons-nous pas ce milieu de peintres, de sculpteurs, d'architectes, choisis tous dans la force de Tàge et du talent? Qu'ils professent, eux seuls peuvent éclairer.
Mais, direz-vous, ces talents auront bien assez de leurs travaux, vous ne pouvez compliquer leur tâche en y ajoutant celle du professeur.
- Je dirai comme vous que c'est une tâche, c'est même une mission qu'il est pénible et doux d'accomplir.
Ne croyez pas qu'il n'y a que celui qui professe, qui donne; l'homme intelligent qui enseigne, par cela même qu'il est dans Tobligation de se retremper incessamment aux lois primitives, puise des forces qu'il n'auroit pas sans cet exercice que j'appellerai maternel.
Notre art ne doit pas cesser dVjtre national. Gardons-nous de devenir Anglais par i'égoïsnie, restons ce que nous étions, ce que nous sommes encore; car, si ce n'est l'art qui a baissé, nous n'avons rien perdu.
Restons la nation la plus hospitalière; heureusement favorisés par notre climat, par notre intelligence, par la grâce de nos femmes, nous exerçons un grand prestige; gardons-nous de le diminuer, et faisons en sorte que nos artistes restent les premiers du monde.
Pour cela, il faut que nos peintres, nos sculpteurs, nos architectes les mieux doués cessent de satisfaire les goûts particuliers; il faut qu'ails s^'adressent à la nation ; un vaste auditoire demande un vaste talent.
Le public possède un idéal sans bornes, illimité; la masse, n^ayant que le rêve pour jouissance, compense par la richesse de son imagination la pauvreté de ses moyens.
(Test une faute de croire qu'il est nécessaire d'abaisser son langage pour parler au peuple ; c'est tout le contraire, l'élévation dans la pensée, un style noble sont indispensables pour être au niveau de l'idéal populaire.
Cette admirable abnégation de la sœur grise, ce dévouement sans bornes, ces sacrifices incessants faits dans Tespérance de conquérir la
vie éternelle, vous devez retrouver tous ces sentiments chez Tartiste qui veut conquérir la gloire.
Chez le croyant: la foi.
Chez Tartiste : Thonneur.
Chez le croyant : Tespoir de la \ ie éternelle.
Chez Tartiste :
L'espoir de rirnniortalité terrestre.
Là, où vous trouverez vocation, vous trouverez dévouement.
Les hommes doués sont passionnés pour leur art; ils sacrifieront toujours les intérêts d'argent à la possibilité de faire des œuvres durables.
Vous obtiendrez tout d'eux, au nom de Thonneur.
N'oubliez pas qu'ils doivent être une des forces de l'État, aider à sa grandeur, à son prestige.
Attirez le plus possible ces natures, heureusement douées, dans le giron du meilleur monde ; ils en prendront rapidement les bons sentiments. Témoignez-leur beaucoup d'estime,
honorez-les, mais gardez-vous bien de les efirichir.
Voilà, je le crois du moins, les moyens qu^il faut employer pour obtenir de grands artistes et rendre ces mêmes artistes utiles à leur pays.