INTRODUCTION AU GRAND ART
Allons, jeunes gens , voici le grand art , le pays enchanté ; vos yeux sont exercés , vos mains habiles ; le temps est venu de vous initier. Ici, je vous arrête encore ; j'ai, je crois, de sages et prudentes paroles à vous dire avant de lever le rideau.
Vous êtes impatients, pleins d'ardeur ! c'est d'un bon augure; vous croyez que vous allez être émerveillés, enivrés par ce que je vous ferai voir; détrompez-vous. La vue de la beauté ne produit jamais ces transports sur ceux qui ne la connoissent pas.
Elle est tellement simple, qu'elle ne parle qu'aux initiés.
Ceux qui voient la mer pour la première fois, sont étonnés du peu d'impression qu^elle produit : une simple ligne droite à Thorizon , de Feau en assez grande quantité, voilà tout ! Voilà tout, pour celui qui ne connaît pas, mais pour celui qui sait voir, quelle merveille que la mer !
La vue des belles choses antiques, la vue des tableaux de Raphaël, Michel-Ange , Rubens , Titien , Rembrandt ; tout ce qui est immense, infini, ne vous étonnera pas.
Je vous préviens , pour vous garantir contre ce que vous pourriez considérer comme une déception.
Mais comme je vous connais, je prendrai, je crois, un bon moyen pour vous faire comprendre: ce moyen m'a été indiqué par un brave paysan, et voici comment :
Un jour, voulant me donner la comédie d'une grande surprise , je fis servir à un paysan une excellente bouteille de chambertin; j'attendois ses expressions admiratives , mais mon gaillard
buvoit mon vin sans sourciller et ne paraissoit pas plus s'en inquiéter que s'il avoit bu du cidre. Etonné, je lui dis : « — Comment trouvezvous ce vin? » — « Il n'est pas mauvais, me dit-il ; mais, il est un peu fade. » — Un peu fade, un chambertin merveilleux! Je ne me tins pas pour battu. Pendant quinze jours, je lui fis servir ce même vin et pendant ce temps , j'avois fait venir quelques bouteilles de celui qu'il buvoit habituellement et duquel il me parloit avec beaucoup d'éloges. Au bout de ma quinzaine , je lui versai , sans qu'il s'en aperçût , un verre de sa piquette et je lui vis faire une singulière grimace.
— « Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c'est qu'ça?
— Mais c'est votre vin , celui que vous aimez tant.
— Est-ce possible? aujourd'hui, il me paroît détestable. Donnez-moi du vôtre, je m'y habitue. »
Je vous donnerai un chambertin intellectuel, afin de vous faire détester toute mauvaise piquette.
Cependant ma tâche devient difficile, je ne sais vraiment comment faire. Essayons.
Ignorant ce qu'il faut savoir pour bien écrire, je ne puis prendre pour guide que la nature et les enseignements qu'elle me donne ; vous me permettrez donc de vous raconter encore une petite anecdote.
Fatigué de travail J'avois besoin d'air; il me falloit les champs, les bois, la douce verdure ; j'avois trouvé tout cela : un endroit charmant ; personne, la solitude. Une vache seulement broutoit rherbe à peu de distance de moi. Couché sur le dos, le visage caressé par de belles feuilles fraîches, je mordillois cette verdure et j'étois heureux de me sentir aussi bête que ma compagne. Laisser courir son imagination est une douce chose, mais détendre son cerveau pour laisser fuir ses pensées, leur permettre de faire Técole buissonnière, n'est-ce pas pour le penseur fatigué la plus agréable situation ? 1 Telle étoit la mienne. Une eau Umpide couloit à mes pieds, j'en regardois la surface , mais sans attention , presque sans voir; la nature
m^'enveloppoit , je ne Fobservois pas. Ma percej^tion devoit bien être celle de Tanimal , un coin... puis rien! Ce petit espace étoit couvert de ces araignées qui entament à peine la surface de Teau et glissent sur elle avec une grande rapidité; je pris plaisir à ce spectacle : ces noirs insectes se détachant nettement sur des eaux d'un Liane bleu qui reflétoient^ le ciel , cela m'am.usoit... Mes facultés pensantes s'éveillèrent à mon insu, car je remarquai bientôt les arbres delà rive qui se dessinoient sousTeau en adorables broderies ; puis les oiseaux , les papillons, les nuages, la profondeur; et sur tout cela un voile d'une finesse incroyable qui donnoit à ce que je voyois l'aspect d'un paradis terrestre. Chose étrange, quel changement ! Est-ce un mirage? Voyons. Par la pensée, je revins à la surface des eaux et, à ma grande surprise, je revis mes araignées noires sur cette môme surface métallique qui sembloit cacher par un couvercle impénétrable le paradis que j'avais entrevu. C'était trop fort. Je me lève, je me frotte les yeux, bien décidé à me rendre
compte de ce phénomène; pourtant rien n'étoit changé. Si je regardois attentivement la superficie de Teau, le beau spectacle disparaissoit ; si, au contraire, je donnois toute mon attention au reflet des eaux, je retrouvois mon paradis enchanté.
N'est-ce pas là l'explication de l'art?
Si vous regardez superficiellement , vous n'aurez qu'une image vulgaire; regardez davantage, approfondissez, l'image devient sublime.
Prenons un esprit étroit , il voit un pauvre , deshérité, infirme, grotesque, il en rit. Vient un Shakspeare, il regarde sous cette enveloppe ; il voit une âme, dans les yeux d'immenses douleurs, et crée un poëme sublime là où le niais n'avait vu qu'un objet de risée.
Bien voir, bien choisir est le secret. Il n'y aurait donc pas , comme on le dit , interprétation, mais simplement choix dans le domaine du vrai.
Le choix du plus beau n'est pas encore la dernière expression de l'art. Assurons-nous si la plus belle chose est parfaite , exaltons-la dans
sa beauté, dans sa splendeur; voyons si ce que nous avons choisi est dans les lois constitutives de la beauté. Voilà en quoi Raphaël est admirable : c^est que tout ce qu'il crée semble sortir des mains de Dieu ; par une perception vraiment divine il réhabilite Thomme, il éloigne de lui ses souillures, ses infirmités, il le purifie.
Lui seul pouvoit faire une Eve.
Tout ceci justifie la pensée de Platon et nous, peintres, pouvons dire avec lui :
L'art ou la beauté est la splendeur du vrai.