DU DESSIN DANS SA PLUS BELLE EXPRESSION
Vous possédez vos moyens matériels, c'est une bonne chose, car ils sont indispensables.
Par vos exercices, vous avez formé en vous un ouvrier habile; Tartiste peut être sans crainte aujourd'hui, il est certain d'être bien secondé.
Maintenant que nous avons Tinstrument, ayons Ta me.
Le dessin c'est la hase.
Formons de bonnes fondations, employons de bons matériaux.
Ici, deux choses deviennent indispensables, la connoissance de Tanatomie, puis l'étude de Tantique; mais d'un certain antique, je veux parler du savant, de celui qui semble mettre toute sa gloire dans la parfaite construction humaine.
Le Gladiateur, le Laocoon, le Faune à Tenfant, etc.
Une étude trop poursuivie de Tanatomie est inutile; il suffira de connoître parfaitement l'écorché de Houdon et de faire quelques travaux sur des sujets naturels.
En joignant à cela Tétude des antiques que je signale, vous prendrez une parfaite connoissance du corps humain.
Sans trop vous en apercevoir, les habitudes de style et d'élégance viendront; vous ferez tout naturellement un rapprochement de ces belles formes avec celles de nos modèles qui sont incomplètes ou atrophiées ; l'antique vous éclairera, vous aimerez l'antique.
La vue de ces belles têtes bien plantées, de ces beaux cols si bien attachés; ces articula-
— ii8 —
tions, ces belles extrémités, ces belles lignes vous captiveront ; vous serez sous le charme, vous ne pourrez pas encore vous rendre compte de vos impressions, vous ferez pour ainsi dire un travail d'absorption.
De la patience, du calme; Tantique vous pénètre, vous vous familiarisez avec lui et vous arrivez naturellement à dire : Pourquoi est-ce beau?
Quel pas énorme vous avez fait ! vous sondez le mystère.
En observant, vous voyez que toujours, dans ces admirables statues, la ligne droite est en juste accord avec la ligne courbe. Seroit-ce un système? Non, c'est la connoissance parfaite de la nature. Surprenez un mouvement naturel bien franc, l'équilibre complet, et vous aurez ce que donne l'antique : une parfaite harmonie, une juste mesure dans ces lignes si différentes.
Vous remarquerez certaines divisions dans leurs têtes. Prenons celles de l'Apollon et de la Vénus de Milo : la ligne du front avec le nez est
presque droite, la ligne des sourcils est trèsrapprochée de la paupière supérieure, le front bas ou pour mieux dire, les cheveux plantés bas ; le nez assez fort et à peu de distance de la lèvre supérieure; le menton, par son volume et sa saillie, vient balancer Timportance du nez; les oreilles détachées du crâne, le col ample, fort et long; de grands plans, de grandes divisions; pas de fioritures, peu de détails; même principe dans tous les bustes de la belle époque romaine.
Ces lois de la beauté étoient enseignées, apprises chez les anciens ; tous s'y soumettoient, c'est ce qui donne cette magnifique unité à leurs productions.
N^'allez pas croire que Tobservation de ces règles altéreroit votre naïveté; vous pouvez vous y conformer et rester fidèle aux personnages que vous représenterez.
Il y a dans la nature des côtés pleins de charme ; ce sont les côtés physionomiques. Ces traits, ces formes qui donnent aux êtres un caractère particulier, ce sont de ces saveurs qu'il
— liO —
faut respecter, qu'il faut même développer, et vous pouvez sans crainte allier ce développement aux corrections faites dans le sens de la beauté constitutive.
Il vous sera facile de trouver dans la nature des types à peu près semblables à ceux de la statuaire antique. Prenez ces modèles, posez -les comme les figures qu'ils rappellent ; faites sur eux une étude consciencieuse de la nature; puis, venez près de Tantique en signaler les différences.
Voilà de bonnes et fortes études qui vous feront faire des progrès rapides.
Maintenant, je vous signalerai les maîtres qu'il faut étudier pour la science du dessin :
Raphaël, dans ses dessins faits d'après nature, ceux de Léonard de Vinci, la belle série des dessins de Lesueur, les dessins du Poussin et d'André del Sarte. Pendant ces exercices, faites encore d'après nature : les gens qui dorment sur les places publiques, les ouvriers qui travaillent, les hommes qui remorquent les bateaux, ceux qui se baignent, ceux qui écoutent
les chanteurs ambulants ; les enfants, les femmes au lavoir ; enfin, dessinez dans tous les endroits où l'homme est naturel.
La nature vous appartient ; elle est pour vous comme un vaste jardin. Allez, regardez, choisissez; que de fleurs, que de fruits! En choisissant bien vos fleurs, formez-nous de splendides bouquets : faites mieux encore, ne cueillez pas, ne retirez pas à la fleur sa vie, sa sève, laissezlui son air et son soleil, is^oubliez pas que votre mission est de faire aimer l'œuvre de votre Dieu et que détruire est pour vous une mauvaise action. Surprenez la nature; venez à elle en ami, faites-vous son serviteur, vous en serez bien récompensé. Si, au contraire, vous coupez la fleur de sa tige, vous n'emporterez qu'une victime; et vous, son meurtrier, aurezvous les sentiments qu'il faut avoir pour la bien rendre?
Ceci me rappelle ces pauvres peintres qui croyent copier le naturel en prenant ce qu'ils appellent des modèles, hommes et femmes de la basse classe, qu'ils drapent avec de vieux
rideaux ou de vieilles couvertures, et lorsqu^'ils ont devant eux ces individus hideux et ridicules, ils copient, ils copient quoi ? des choses en dehors du naturel.
Si vous prenez des modèles, prenez-les ou, pour mieux dire, surprenez-les; qu'ails ignorent que vous les regardez. Quelques lignes tracées rapidement, vos observations et quelques notes prises sous le feu de vos impressions vous guideront bien mieux que ces affreux modèles qui vous égarent; on peut s^en servir, mais avec une grande réserve et en se gardant bien de mettre un mannequin humain à la place de ridéal
L^amour et le sentiment de ce qui vit, voilà ce qu'il vous faut; Faction, le mouvement, la lumière, la passion, la pensée : poursuivez toutes ces merveilles de la vie comme le chasseur poursuit son gibier.
Voyez là~bas, ce bel enfant échauffé par le jeu; voyez les^ belles teintes de son visage, le beau désordre de sa chevelure et le soleil qui inonde tout cela de sa lumière. Vite, votre car-
net, quelques lignes, des notes, c'est bien, cela suffit ; soyez heureux, vous avez fait une chasse superbe.
Si, après avoir surpris un bon mouvement, une pose naturelle, vous pouvez obtenir une séance de Têtre observé; oh! alors, vous serez dans les meilleures conditions pour arriver à une exécution parfaite; mais vous ne garderez le modèle que pour mieux rendre votre impression première.
Pour Je choix.
Qu'il émane toujours de vous; il n'y a que ce que Ton comprend que Ton peut bien faire.
Déjà vous avez pris des habitudes de style et d'élégance, la bonne compagnie vous est nécessaire; vous avez senti que la beauté de Texpression n'étoit pas une entrave, et que devenant, [lar son élévation même, plus délicate et plus forte, elle rendoit d'autant mieux la vérité.
Retourner à la laideur, au vulgaire, vous seroit impossible au point où vous êtes ; vous ne
pouvez que bien choisir, et vous pourriez dire comme mon brave paysan : Ne nous donnez que de belles choses, nous nous y habituons.
Je reviens ici sur un principe élémentaire qui joue un bien grand rôle dans Tart du des^ sin :
Je veux parler des valeurs.
Le mot valeur, comme nous remployons, s^applique plutôt au dessin qu'à la coloration. La valeur est la plus ou moins grande intensité d'une teinte; aussi dit-on valeur forte, valeur foible ; au peintre, on dit aussi : Observez vos valeurs et vos colorations. Les colorations sont les tons différents comme le rouge, le vert, le bleu, le jaune; mais ces couleurs peuvent être plus ou moins foncées. Nous désignons alors cette différence par le mot valeur.
La coloration par la juste observation des valeurs est peut-être la plus belle; et si ce n'est la plus belle, c'est au moins la plus distinguée. Rembrandt est coloriste par la beauté de ses valeurs, comme Rubens Test par la richesse de ses colorations.
Mais ne nous écartons i)as du dessin. Rembrandt, par ses valeurs, arrive à des colorations admirables; puis, toujours avec du noir et du blanc seulement, il rend la lumière. Quelle merveille avec des moyens si bornés, de rendre la couleur et la lumière ! Rubens, lui, dans son appétit des colorations, trouve le moyen, avec le noir, de donner une assez juste idée du rouge, du bleu, etc. Tant il est vrai que le génie trouve toujours le moyen de manifester ce qu^il sent, ce quil aime.
Un jour, je fus étonné des résultats que donnoit la comparaison des valeurs entre elles, et jusqu''où Ton pouvoit s'égarer en ne les observant pas.
Un jeune Allemand vint dans mon atelier pour, disoit-il, se perfectionner dans son art; il avoit fait, au débotté, un dessin avec une grande babileté de main.
Je lui fis compliment de son adresse ; mais, en même temps, je lui dis qu'il ne copioit pas son modèle et que je verrois, avec bien du plaisir, son talent mis au service de la nature.
— Mais, Monsieur, me dit ce jeune homme, j^ai copié, je vous assure, avec la plus grande exactitude.
— Vous croyez; regardez bien?
— Oui, Monsieur, j^ai bien regardé.
— C'est possible, et, tout en lui parlant, je retournois son dessin.
— Avec qui avez- vous étudié en Allemagne ?
La conversation continua puis, regardant
le modèle qui posoit, je lui dis :
— Vous avez là un superbe modèle, belle forme, belle couleur, n'est-ce pas, qu^en pensez-vous ?
— Oui, Monsieur.
— Voyez donc comme la poitrine est inondée de lumière; c'est évidemment ce qu'il y a de plus clair sur tout son corps.
— Oui, Monsieur.
— En êtes-vous certain ?
— Oui, Monsieur.
— Alors, montrez-moi?
— Tenez , me dit-il, en me désignant la
partie la plus lumineuse, c'est évidemment là que se trouve le point le plus brillant.
— Je veux bien vous croire, et je vois, avec plaisir, qu'à une main babile vous joignez un bon jugement ; disant cela, je remettois son dessin en vue. Décidément vous avez une perception délicate des valeurs et vous pourrez me rendre de grands services. Voyons, là, sur votre dessin, quel est le point le plus lumineux?
Ne voyant pas où je voulais en venir, il me répondit naïvement qu'il étoit placé sur le genou.
— Ce n^'est pas possible.
— Si, Monsieur, permettez -moi de vous faire remarquer que, si on compare ce clair avec les autres clairs du dessin, celui-ci est évidemment le plus vif.
— Eh bien, alors, pourquoi votre lumière n'est-elle pas placée comme dans la nature? Vous voyez très-bien qu'elle est sur la poitrine et vous la mettez au genou; pourquoi pas au talon ? et vous dites que vous copiez exactement votre modèle; vous me permettrez de vous dire
à mon tour que vous n'avez fait aucune attention à vos différences de lumière.
— C'est vrai, je vois maintenant que pour mes lumières, je
— Très -bien, on peut se tromper; et je retournai encore son dessin... Vous avez de grands artistes, en Allemagne, Owerbeck, Cornélius, Kaulbach, de beaux talents Oh!
voyez donc, dans ce moment, comme le modèle s'éclaire bien ! quel éclat, quelle vigueur dans les ombres! Mais, regardez cette chevelure, c'est comme du velours; et les ombres de la tête, comme elles sont transparentes et fortes, cela rappelle Titien, ne trouvez-vous pas ? Ces cheveux crépus , mats, le sang qui se porte à la tète et au col, tout cela est d'aune couleur superbe et l'emporte de beaucoup sur tout le reste. Qu'yen pensez-vous? Si nous retournions votre dessin pour voir si vous avez bien rendu ce que nous admirons ensemble. Voyons! tiens, c'est singulier, vous avez encore oublié cela.
— Oui, Monsieur, je le vois maintenant.
— Vous voyez que votre tête est incolore et
donne Tidée d'une figure de papier mâché, et que vous avez fait pour vos ombres les mêmes fautes que pour vos lumières. Comparez maintenant vos distances entre elles : chez votre modèle, le haut du corps l'emporte de beaucoup sur le reste et lui donne une physionomie particulière; dans votre travail, vous ne comparez rien, absorbé par le détail, vous ne voyez que lui; dessinant une partie, vous oul^Hez le reste et vous allez toujours.
Vous me faites Teffet de ces gens qui se font bander les yeux pour marcher droit sur un long tapis de verdure; n'ayant plus, pour les diriger, la comparaison et la vue, ils vont tout de travers, à la grande joie de ceux qui les regardent .
Je voulois revenir sur cette question des valeurs, si importante, si grave dans ses résultats.
Vous voyez maintenant que cela fait voir, mais vraiment voir, donne déjà un bien bel art.
Je crois vous avoir fait suftisamment sentir les différentes qualités du dessin, dessin exact.
vrai; dessin de choix, dessin tamisé par les règles de Tart antique.
Voilà ce qu'il faut savoir, voilà ce qu^ont su tous les grands artistes.
Dans les talents qui paroissent les plus éloignés des fortes études, vous trouverez la trace de ce que je vous enseigne.
Quelques-uns semblent y échapper; est-ce bien certain qu'ils y échappent? Je n^'y crois pas; seulement, la force de leur personnahté fait disparoître ce qu^'ils prennent à la tradition.
Je n'ai pas encore tout dit sur le dessin ; la division nécessitée par l'enseignement m^e retient et me fait craindre de sortir de mes limites; mais bientôt nous aborderons la philosophie de Fart. Libre de toute entrave, je vous parlerai de mes dieux. Comme un vrai gourmet, je garde cela pour la bonne bouchée.