‹ Méthode pour arriver a la vie bienheureuseChapitre 17 sur 29 · ONZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

ONZIÈME LEÇON

Considérations pratiques. — Des obstacles qui empêchent une communication intime entre le professeur et l'auditoire. — Du manque de confiance et d'abandon. — Du soi-disant scepticisme. — Des circonstances extérieures actuelles. — De la supposition absolue et réciproque dominante dans la foule, que tous les hommes ne valent pas mieux les uns que les autres — De l'humanité moderne. — Comment l'homme droit triomphe de ces obstacles.

Messieurs,

Le sujet de cette recherche, tel que nous l'avons limité, ayant été épuisé dans sa dernière leçon, je n'ai plus qu'à ajouter quelques considérations générales sur l'application de ces principes. Dans cette dernière leçon j'aurai toujours présent devant les yeux ce libre rapport de bienveillance, que le cours qui finit aujourd'hui a établi entre nous.

Mon désir était de me communiquer à vous aussi intimement que possible, de vous pénétrer et d'être pénétré par vous, au sens où je l'ai expliqué. Je crois avoir, en ellet, réussi à exprimer avec plus de clarté qu'on ne l'a fait jusqu'à présent les notions dont nous avons traité ici. Je crois aussi avoir présenté ces notious dans leur liaison naturelle. Mais malgré la clarté avec

laquelle le professeur a exposé ces notions, et malgré une conception vive et complète de ces mêmes notions de la part de l'auditeur, il peut toujours exister un abîme entre celui qui enseigne et celui qui écoute, et la communication intime qui doit se faire de l'un à l'autre peut présenter encore de grandes lacunes. Or dans notre siècle, une communication incomplète est la règle, et une communication intime et complète est l'exception.

L'incomplète communication d'une doctrine enseignée a de notre temps deux raisons [principales.

D'abord l'auditeur ne se livre pas avec tout son cœur à la doctrine enseignée ; mais seulement avec son intelligence ou avec son imagination. S'il ne s'y livre qu'avec son intelligence, il n'apporte qu'un désir de savoir ou de la curiosité; il veut savoir ce qu'est cette doctrine, et d'ailleurs il est indifférent à son contenu , aux principes qui s'y trouvent ou ne s'y trouvent pas. S'il ne s'y livre qu'avec son imagination , il est absorbé tout entier par l'extérieur, par la suite des métaphores, par les mots harmonieux, par les phrases artistement construites qui s'adressent à l'imagination; et d'ailleurs il est tout aussi

indifférent pour le contenu. On considère cette doctrine , en dehors de soi-même , séparée de soi-même, au lieu de l'essayer sur son amour, et de voir si elle lui est ou si elle ne lui est pas conforme. On suppose chez le professeur la même disposition d'esprit, on croit qu il n'a pas d'autre but que de passer le temps dans des spéculations qui ne sont pas désagréables , de faire admirer sa pénétration , son art dialectique , ses belles phrases, etc. En nous demandant à nous-mêmes s'il est vivement et ardemment pénétré de ce qu'il enseigne, et en supposant qu'il désire faire tous ses efforts pour nous en pénétrer comme lui, nous craindrions d'aller au delà de ce qu'il nous est permis de rechercher, de lui faire injure , et de le transformer en un fanatique. Or, si on ne fait pas cette supposition quand on pourrait, quand on devrait la faire, on ne porte aucun préjudice au professeur, parce qu'il est placé audessus de ce jugement étranger qui n'atteint en rien ses vrais sentiments, mais on porte préjudice à l'élève. En effet, l'enseignement lui arrive tel qu'il le prend, et cet enseignement n'a pour lui aucune vie, s'il ne lui donne pas lui-même la vie. Cette froide et indifférente contemplation par l'entendement pur est le caractère du point de vue scientifique. Tout vrai développement scientifique commence par cette indifl'érence

pour le contenu ; il ne prend garde qu'à la justesse de la forme, et demeure dans cette indifférence jusqu'à ce qu'il ait atteint son terme. Mais dès qu'il a atteint ce terme, il revient à la vie, à laquelle finalement tout se rapporte. Dans les leçons actuelles, notre but n'était pas principalement scientifique, quoique j'aie dû avoir égard aux besoins scientifiques de mes auditeurs qui me sont connus; il était avant tout pratique. Aujourd'hui, arrivé au terme de ces leçons, je n'ai rien à dire , je l'avoue , pour me défendre , si quelqu'un suppose que j'ai pris entièrement au sérieux tout ce que j'ai enseigné dans ces leçons, que les principes établis découlent de notre vie et réagissent sur elle , et que j'ai désiré du fond de mon cœur que ces principes pénètrent dans l'amour et dans la vie de ceux qui m' écoutent. Oui, messieurs, je ne croirai avoir atteint mon but, je ne croirai avoir été suffisamment persuasif qu'autant que cette pénétration a eu lieu.

Un second obstacle à la communication intime d'une doctrine dans notre époque, est celte maxime régnante, qu'il ne faut prendre aucun parti, qu'il ne faut se décider ni pour ni contre. On appelle la pratique de cette maxime le scepticisme , on la revêt encore de quelques autres titres pompeux. Nous en avons parlé dans le

cours de ces leçous. Le principe d'une telle conduite est le manque de l'amour, même de l'amour le plus vulgaire, de l'amour de soi-même. C'est le degré le plus profond de cette dissolution de l'esprit que déjà nous avons décrite, ou bien c'est l'opinion vraiment brutale que la vérité n'est pas un bien , et qu'il n'importe pas de la connaître. Pour s'élever au-dessus de ce scepticisme, qui, loin d'attester la pénétration de l'esprit, n'atteste que le dernier degré de la stupidité, il faut au moins s'accorder avec soi-même sur ces points , y a-t-il partout de la vérité , estelle accessible pour l'homme, est-elle un bien? Si quelqu'un n'avait pas encore une idée claire là-dessus, si même il demandait encore du temps pour réfléchir avant d'adopter ou de rejeter les résultais de ce cours, et, tout en approuvant l'habileté du professeur, avouait ne pas avoir encore d'opinion sur leur vérité ou sur leur fausseté , alors je dois convenir que la communication et l'action mutuelle entre lui et moi a été aussi faible que possible. 11 n'aurait fait qu'augmenter la provision de ses opinions probables, tandis que je voulais lui donner quelque chose de plus solide et de meilleur. Je suis assuré qu'il y a un soleil au ciel, que j'ai un corps ; mais je suis infiniment plus assuré qu'il y a une vérité, qu'elle est accessible à l'homme , qu'elle peut

être clairement conçue par lui. Je dois encore être persuadé que pour ma part j'ai saisi cette vérité d'un certain point de vue qui m'est propre, et dans un certain degré de clarté, sinon je me tairais, j éviterais d'enseigner ou décrire. Enfin, je dois être aussi persuadé que tout ce que j'ai enseigné ici est la vérité éternelle, invariable, et que tout ce qui lui est opposé est par-là même la fausseté et l'erreur, sinon j'aurais enseigné le contraire de ce que j'ai enseigné. Depuis longtemps , dans le monde des lecteurs et des écrivains, soit en vers, soit en prose, on a voulu me faire un crime de cette opinion bizarre qu'il n'y a qu une seule vérité. J'ai reconnu et avoué ce crime à diverses fois dans plusieurs de mes publications. Mais on a l'air de croire que les pages d'un livre ne rougissent pas; on a l'air d'espérer qu'en répétant continuellement contre moi cetteaccusation on arrivera àme faire rougir. C'est pourquoi j'ai voulu une fois en présence d'une assemblée nombreuse et respectable, et la regardant en face, avouer de ma propre bouche la vérité de cette accusation. Aussi jusqu'à présent dans tout mon enseignement, et dans les leçons que je viens de faire, mon dessein et mon but a toujours sérieusement été de rendre clair et compréhensible aux autres, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, ce que j'ai reconnu être

vrai, et de les contraindre à le comprendre autant qu'il dépendait de moi. J'ai toujours été également assuré que la conviction de la vérité que j'enseignais sortirait d'elle-même de mon exposition. Aussi aujourd'hui et de tout temps, mon but a-t-il été de propager mes convictions, de faire des prosélytes, peu importe le nom que voudront leur donner ceux qui haïssent ce dessein que j'avoue hautement. Souvent, et de toutes les manières, on m'a recommandé d'être plus modeste; on m'a conseillé de dire toujours : C'est là mon opinion ; voilà le point de vue sous lequel je considère la chose; je ne crois pas d'ailleurs que cette opinion soit meilleure que celles qui se sont produites depuis le commencement du monde, et doivent se produire encore jusqu'à sa fin. Par les raisons que j'ai déjà données, je ne peux pas me faire à une pareille modestie. Cette prétendue modestie me semble la plus grande des impudences; c'est une abominable arrogance que de s'imaginer que quelqu'un tienne à savoir ce que personnellement nous pensons sur telle ou telle chose, et d'ouvrir la bouche pour enseigner quand on ne possède pas la science, mais seulement des opinions et des conjectures. 11 est vrai qu'après coup il faut bien que je me soumette à n'avoir pas été compris, et par conséquent à n'avoir pas produit la convic-

Z2k MÉTHODE

tion, car la logique ne donne aucun moyen de contrainte extérieure pour opérer la conviction qui ne peut se développer que dans l'iniimité de la vie et de l'amour; mais me résigner à l'avance, et , déjà pendant le cours de mon exposition , compter que je ne serai pas compris, voilà ce qui m'est impossible, voilà ce que je n'avais jamais fait, et ce que je n'ai pas fait dans ces leçons.

Ces obstacles que je viens d enumérer à la communication intime et féconde d'une doctrine sérieuse sont fortifiés et renouvelés à chaque instant, même chez ceux qui ont le désir et la force de s'en affranchir, parles influences journalières qui agissent sur chacun dans notre siècle. Quand je me serai expliqué plus clairement vous reconnaîtrez que jusqu'à présent je n'ai mentionné ces influences ni directement, ni indirectement; mais maintenant après de mûres réflexions, je me suis décidé, à la fin de ce cours, à constater l'existence de ces influences, à remonter à leur principe, et par un examen approfondi je veux vous mettre en garde contre elles à l'avenir, autant qu'il est en moi, autant qu'il est au pouvoir d'une force étrangère. Je n'en serai pas empêché par cette haine à peu près générale et qui m'est bien connue contre ce qu'on appelle

polémique, car cette haine même est une de ces influences auxquelles en ce moment je déclare la guerre, elle est même une des plus dangereuses. Lorsque cette haine n'a pas ce dernier degré d'infamie dont nous parlerons plus tard, elle est cette aversion maladive de toutes les distinctions bien tranchées et de toutes les analyses qui font nécessairement partie de toute controverse ; elle est l'amour invincible déjà suffisamment décrit de la confusion et de l'amalgame de toutes les antithèses.

Aussi, c'est vainement que retentit à mes oreilles cet avertissement si souvent répété de m' élever au-dessus de toutes ces choses et de les mépriser. On ne peut croire qu'il y ait aujourd'hui un seul homme d'une intelligence nette et d un caractère ferme, qui ne couvre de son mépris celui qui supposerait qu'il peut être blessé dans sa personne par les jugements qui dérivent de ces influences, Ces donneurs d'avertissements ne savent peut-être pas combien de mépris ils méritent et reçoivent pour supposer que ce sont eux qui les premiers nous enseignent ce mépris.

Je ne serai pas non plus arrêté par cette opinion commune, qu'on ne fait de la contro-

verse et de la polémique que pour satisfaire une passion personnelle et rendre le mal à qui nous fait mal. En vertu de cette opinion, les hommes faibles qui n'ont pas de vérité dans l'esprit et ne peuvent en apprécier la valeur, croient avoir un motif honorable de haïr et de mépriser la polémique que déjà ils haïssent parce qu'elle trouble leur mollesse. Celui qui croit qu'on ne peut combattre une doctrine que par un intérêt personnel, témoigne seulement par là que personnellement aucun autre motif ne peut le conduire, et que si jamais il faisait de la polémique, il aurait la haine et l'envie pour unique mobile. Contre les gens de cette espèce nous acceptons volontiers le conseil du mépris, car par le mépris seul, tout homme honnête combattra l'injure que nous font des gens de la sorte, en nous supposant sans aucune espèce de preuve, semblables à eux.

On ne me retiendra pas non plus en me disant : il n'y a que bien peu d hommes qui parlent et pensent ainsi. En effet, c'est une opinion tout à fait fausse dans laquelle se complaît la timidité blâmable de quelques gens de bien. Il y a au moins quatre-vingt-dix-neuf centièmes qui pensent ainsi parmi les classes instruites de l'Allemagne, et dans les sociétés les

Digitiz

plus élevées qui donnent le ton, c'est encore pire. Donc ce rapport au lieu de diminuer ne peut qu'augmenter. S'il y a peu d'organes dans ce parti, s'il y a peu d'hommes qui publient celte opinion dans des ouvrages, c'est que toujours dans chaque parti il y a peu d'organes et peu d'écrivains. Mais ceux qui ne font pas imprimer lisent et se délectent dans l'intimité de leur cœur devant l'expression exacte de leurs vrais sentiments.

Les choses sont telles que nous venons de le dire, et nous n'avons pas porté une injuste accusation contre le public. Il est vrai qu'il veille avec soin sur l'expression de se3 vrais sentiments tant qu'il conserve son sang-froid ; mais il se trahit lorsque la passion s'empare de lui, ce qui ne manque jamais d'avoir lieu toutes les fois que l'on attaque un de ses organes, un de ceux qui portent la parole pour lui. Alors il se lève tout entier, alors tous se réunissent contre l'ennemi commun comme s'ils étaient attaqués dans leur plus chère propriété.

Quoiqu'il nous soit bien facile de triompher de toutes les personnes prises isolément qui avaient cette opinion, cependant il ne faut pas se contenter à son égard du simple mépris, car elle est

et sera encore longtemps l'opinion de la majorité et de la presque unanimité. Le soin avec lequel on évite d'avoir affaire à ces préjugés, sous prétexte qu'ils sont trop au-dessous de nous, ressemble un peu à de la lâcheté. On a l'air de craindre de se souiller en pénétrant dans ces repaires. Mais la puissante lumière du soleil ne pénètre-t-elle pas dans le fond des antres obscurs sans s'altérer par le contact des ténèbres? Si elle ne peut ouvrir les yeux des aveugles qui habitent ces antres, au moins peut-elle montrera ceux qui voient quel en est l'aspect.

Dans un aulre cours j'ai démontré et dans celui-ci j'ai rappelé que, de nos jours, l'opinion • dominante avait renversé les vraies notions d'honneur et de déshonneur, et qu'elle compte pour de l'honneur ce qui est infamie, et pour de l'infamie ce qui est de l'honneur. Ainsi, comme cela doit être évident à quiconque nous a entendus avec attention, le scepticisme dont nous avons parlé, que noire siècle s'attribue comme un honneur sous la dénomination de pénétration d'esprit, n'est que de la stupidité, de la légèreté et de la faiblesse. Mais la perversité du siècle se manifeste surtout en ce qui concerne la religion. J'aurais perdu toutes mes paroles si je ne vous avais persuadé que l'irréligion s'arrête à

la surface des choses et à la pure apparence, suppose un manque de force et d'énergie, et accuse la faiblesse de l'esprit et du caractère. Au contraire, la religion qui s'élève au-dessus de l'apparence et pénètre dans l'essence des choses atteste le plus heureux usage des forces de l'esprit, le plus haut degré de profondeur et de pénétration, et en même temps la plus grande force de caractère qui en est inséparable. Ainsi d'après tous les vrais principes de l'honneur, l'homme irreligieux devrait être méprisé et l'homme religieux estimé et honoré. Or le siècle fait le contraire. Rien auprès du grand nombre ne déshonore plus aujourd'hui que d'être surpris en une idée ou en un sentiment religieux. Rien, en conséquence, n'honore plus que d'être entièrement dépourvu de pareilles idées et de pareils sentiments. Ce qui pourrait excuser le siècle, c'est qu'il ne comprend la religion que comme la superstition, et qu'il se croit en droit de mépriser cette superstition comme étant bien au-dessous de lui, et, en conséquence, toute religion, puisque religion et superstition sont pour lui synonymes. Or, en ce point, l'inintelligence du siècle et l'ignorance qui en est la suite, lui jouent deux mauvais tours à la fois. Car d'abord il est entièrement faux que le siècle soit au-dessus de la superstition. Comme chacun peut le voir de ses yeux, il

en est encore tout entier enveloppé ; il est effrayé, il tremble toutes les Ibis qu'on ébranle fortement une de ses racines. Ensuite la superstition est ellemême l'anliihèse absolue de la religion, elle n'est que l'irréligion sous une certaine forme. C'est une sombre et mélancolique irreligion, et, pour s'en délivrer, le siècle voudrait a sa place, si cela était possible, une irreligion frivole et légère. On comprend très-bien que Ton s'accommode mieux de cette seconde forme que de la première, et Ton peut bien tolérer ce léger adoucissement dans Fêta I de l'homme superstitieux, mais jamais un homme raisonnable ne comprendra comment ce changement, purement extérieur, peut rendre vraie et estimable l'irréligion qui demeure tou* jours la même dans son essence.

Ainsi la majorité du siècle méprise d'une manière absolue la religion. Comment manifestet-elle ce mépris par ses actions? Attaque-t-elle la religion par des raisonnements sérieux? Comment le pourrait-elle, puisqu'elle ne sait absolument rien de la religion? lattaque-t-elle par la raillerie? Mais comment ces hommes le pourraient-ils, puisque la raillerie suppose une notion quelconque de ce qu'on tourne en raillerie, et ils n'en ont point? Non, mais ils répètent seulement mot pour mot telle ou telle chose qui a été dite

en tel ou tel endroit, et qui semble avoir rapport à la religion, sans rien y ajouter qui vienne d'eux, et ils se mettent à rire, et chaque homme bien élevé rit avec eux pour leur tenir compagnie. On ne rit pas parce que celui qui a commencé ou celui qui est venu après lui a eu dans son esprit un véritable sujet de rire, car on ne peut avoir sujet de rire de ce dont on n'a pas d'idée, mais on rit en vertu d'une convention générale. Bientôt tout le monde se prend à rire, sans que personne sache pourquoi, mais chacun suppose que son voisin doit savoir pourquoi.

Quant à étendre cette illustration du temps présent à ce que nous faisons ici actuellement, et à vous raconter ce qui m'a décidé à faire dans cette ville des leçons philosophiques populaires pour un public mêlé, cela m'entraînerait trop loin. Mais la nature de ces leçons étant ainsi déterminée, quiconque a quelque connaissance de cette matière comprendra que le but scientifique une fois écarté, il ne reste rien dans la philosophie de généralement intéressant et inielligihle pour un public mêlé que la religion. Déjà j'avais expressément annoncé que mon but était de ranimer les sentiments religieux dans la conclusion des leçons de l'année dernière, qui ont été publiées et qui avaient le même objet. J'avais ajouté

que ce cours n'était qu'une préparation au sujet actuel, que nous y avions seulement traité de ce qu'il y a de principal dans la sphère de la religion de l'entendement, mais que nous n'avions pas même touché à la sphère de la religion de la raison. On devait attendre de moi que si jamais je reprenais ces entretiens, je les reprendrais là où je les avais laissés. Je devais encore chercher à désigner d'une manière populaire le sujet de ces leçons populaires, et j'ai pensé que la dénomination de Méthode pour arriver à la vie bienheureuse, les caractériserait parfaitement. Je crois jusqu'à présent ne pas m'être trompé, et vous-mêmes, Messieurs, après avoir suivi ces leçons jusqu'à la fin, vous pouvez décider si ce que vous avez entendu est l'exposition d'une méthode pour arriver à la vie bienheureuse, ou si vous avez entendu autre chose qu'une méthode pour arriver à la vie bienheureuse. Voilà pourquoi j'ai annoncé ces leçons sous ce titre dans les feuilles publiques, et je persiste à croire que cette annonce est tout à lait convenable et naturelle.

Quand il serait arrivé que cette majorité dont je viens de vous faire le portrait eût jugé mon annonce et mon entreprise comme tout ce qu'il y a de plus comique au monde, et qu'elle y eût trouvé le sujet d'un rire extinguible, je n'en au-

rais pas été surpris et je l'aurais trouvé tout naturel. Je trouverais encore tout naturel que les rédacteurs des feuilles publiques eussent envoyé ici des sténographes pour recueillir et faire passer dans leurs feuilles, afin d'égayer leurs lecteurs, un peu de ce ridicule qui coule ici à pleins bords : Méthode pour arriver à la vie bienheureuse ! Nous ne savons pas ce que cet homme peut entendre par vie et par vie bienheureuse ; mais c'est une association bizarre de mots qui, jusqu'à présent, n'avait pas encore frappé notre oreille ; il est facile de prévoir que dans un tel sujet il ne peut y avoir que des choses dont un homme bien élevé n'oserait pas parler dans une bonne société. Dans tous les cas, ce brave homme n'aurait-il pas dû prévoir qu'il nous prêterait à rire? Or, comme s'il était un homme raisonnable, il aurait dû éviter cela à tout prix, il a fait preuve d une grande maladresse. Rions donc par avance, comme c'est notre usage, et peut-être en attendant viendra-t-il à quelqu'un de nous une idée nouvelle qui justifie ce rire.

Il ne serait pas impossible qu'une telle idée arrivât en effet. On pourrait dire, par exemple : Combien il doit être heureux cet homme qui veut enseigner aux autres la méthode pour arriver au bonheur ! Au premier coup d'œil, cette manière

de représenter la chose paraît un peu plus spirituelle. Mais ayons la patience d'y jeter un second coup d œil. Admettons que par une intelligence claire et nette de ses principes, celui dont on se moque ait une vie calme et heureuse, comment pourrait-il être atteint par cette raillerie? <( Mais dire pareille chose de soi-même , c'est faire de soi-même un éloge impudent ! » Sans nul doute il n'a pas commencé par annoncer cela directement de lui-même, car un homme sérieux qui parle en public tr ouve à parler de bien d'autres choses que de sa propre personne. Mais si on annonce qu'on possède une pensée qui répand le calme et le repos sur la vie, et qu'on veut la communiquer à d'autres, cela suppose évidemment qu'on est pénétré soi-même de cette pensée, et que par cette pensée, dont le propre est de donner le bonheur, on est soi-même heureux. On ne peut raisonnablement avancer la première chose sans avouer tacitement la seconde ; il faut bien accepter cette conséquence. Serait-ce donc une si grande impudence et un ridicule ineffaçable de donner à entendre par une corrélation nécessaire qu'on ne se croit pas un homme impuissant, méchant et misérable ?

Certainement, messieurs, c'est là la seule impudence et le seul ridicule que la majorité dont

nous parlons puisse saisir en nous, et par ce que nous avons déjà dit nous dévoilons au grand jour l'esprit qui l'anime. D'après le principe réel de tous les jugements de cette majorité, quoique peut-être elle l'ignore, toute relation entre les hommes doit se fonder sur la supposition tacite que tous de la même manière nous sommes de pauvre pécheurs. Selon eux, celui qui croit que les autres sont meilleursquelui, est un fou; celui qui se donne pour quelque chose de meilleur que les autres, est un sot présomptueux. Tous deux sont dignes de risée. Nous sommes des êtres faibles et misérables dans l'art et dans la science ; nous ne pouvons rien, nous ne savons rien, et cependant chacun veut dire son mot. Voilà ce que nous devons humblement avouer et reconnaître entre nous ; parlons donc et laissons parler les autres. Mais celui qui l'entend d'une autre manière, celui qui prend les choses au sérieux, comme s'il pouvait et savait réellement quelque chose, celui-là agit contre les convenances, il est arrogant et présomptueux. Nous sommes des êtres faibles et misérables dans la vie ; le dernier but de tous nos efforts, de tous nos travaux, est d'améliorer notre condition extérieure ; qui ne le sait pas? Il est vrai que la convenance exige que l'on ne le dise pas en face d'un autre, comme cet autre n'est pas obligé non plus de l'a-

vouer hautement, et la convenance permet de dissimuler sous d'autres prétextes ce mobile unique. Mais chacun doit le laisser supposer d'une manière tacite, et celui qui ne veut pas permettre cette supposition est à la fois un arrogant et un hypocrite.

. De ce principe généralement établi découle cette plainte commune partout répétée , partout imprimée , au sujet du petit nombre d'hommes honnêtes qui existent dans la nation. Comment donc, s'écrie-t-on, cet homme veut nous entretenir de ce qui est noble et beau ! Comme il nous connaît peu ! Que dans des plaisanteries sans goût il nous trace un portrait fidèle de notre vie frivole et triviale, voilà ce qui nous plaît, voilà à quelle condition il sera notre homme , et prouvera qu'il connaît son siècle. Nous reconnaissons bien nous-mêmes que ce que nous ne voulons pas est excellent, et que ce qui nous plaît est mauvais et misérable , et cependant c'est ce que nous voulons, car nous sommes ainsi faits. De ce principe découlent tous les reproches de présomption et d'impudence que les écrivains s'adressent réciproquement dans leurs écrits, et les hommes du monde dans leurs paroles. De là découlent tous ces traits d'esprit invariables et stéréotypés qui ont cours dans le public. Je

m'engage à ramener, à un millième près , tout ce trésor de plaisanteries ou à ce principe : il ne sait pas encore que tous les hommes sans exception ne valent pas grand'chose , ou à cet autre : il croit mieux valoir que nous tous , ou bien à tous les deux en même temps. Ordinairement ces deux principes sont réunis. Ainsi, d. îs l'opinion de cette majorité, le ridicule de l'annonce d'une méthode pour arriver à la vie bienheureuse ne consistait pas seulement dans ma croyance à la possibilité de donner une pareille^ méthode; mais à la possibilité de trouver des auditeurs, et des auditeurs qui revinssent à la seconde leçon, et qui eussent le ridicule d'y revenir dans un but sérieux.

La majorité vit continuellement dans cette supposition que les hommes ne valent pas mieux les uns que les autres; elle exige que chacun juge de la même manière; elle raille celui qui contredit ce jugement, lorsqu'on la laisse en belle humeur ; elle s'irrite contre lui lorsqu'on la met en mauvaise humeur. Or, c'est ce qui arrive , par exemple, lorsque, comme nous le faisons ici, on se livre à des recherches profondes sur sa nature et sur ses principes; car, par cette supposition, la majorité devient méchante, profane, impie, et elle le devient d'autant plus qu'elle y persévère

plus longtemps. Au contraire, l'homme bon et honnête, quoiqu'il reconnaisse ses défauts et travaille sans cesse à les corriger, ne se croit pas radicalement mauvais; il ne se considère pas comme essentiellement méchant, car celui qui se reconnaît comme tel , et se résigne en conséquence à cette condition, celui-là est méchant par là même , et le demeurera toujours. A côté de ce qui lui manque , l'homme bon reconnaît ce qu'il possède, et il doit le reconnaître, car c'est précisément ce dont il doit se servir. Il est bien entendu qu'il ne se glorifie pas de ce qu'il possède, car celui qui a encore un soimême ne peut certainement avoir rien de bon en lui. S'il ne se croit pas lui-même mauvais, il ne croit pas non plus que les hommes avec qui il est en rapport sont essentiellement mauvais et misérables; mais il les croit bons, quelle que soit d'ailleurs son opinion théorique sur la société qui l'environne. Il n'a rien à faire avec ce qu'il y a en eux de pervers ; mais seulement avec le bien caché qui se trouve nécessairement en eux à côté du mal. Il ne compte pas sur tout ce qui ne devrait pas se trouver en eux , et il procède comme si cela n'existait pas; au contraire, il compte fermement sur ce qui doit être en eux dans telle ou telle circonstance, comme sur quelque chose de nécessaire qu'il faut supposer, et

dont, sous aucune condition, on ne peut croire qu'ils soient dépourvus. Ainsi si l'homme bon veut enseigner, il ne s'adresse pas à la distraction; mais à l'attention seulement, car la distraction ne doit pas être; et, au bout du compte, il importe plus d'apprendre à être attentif que de retenir certaines thèses. Il ne veut pas ménager la frayeur qu'inspirent certaines vérités; il ne veut pas la calmer, mais il veut la braver; car cette peur ne doit pas exister, et il ne veut pas donner la vérité à qui ne pourrait pas la supporter. La fermeté du caractère serait encore préférable à la possession d'une vérité positive quelconque, encore me paraît-il impossible que sans cette fermeté de caractère on puisse posséder quelque chose qui ressemble à une vérité positive. Ne veut-il donc pas plaire et exercer une influence? Assurément, mais seulement par ce qui est vrai, par ce qui est dans la voie de l'ordre divin. 11 ne veut absolument d'aucune autre manière ni plaire ni exercer de l'influence. La majorité suppose encore naïvement que certains hommes, d'ailleurs fort estimables, soit dans l'art, soit dans la science, soit dans la vie, voudraient lui plaire, mais ne savent pas comment s'y prendre , parce qu'ils ne la connaissent pas dans la profondeur de son esprit et de son caractère ; elle suppose qu'il faut leur apprendre

comment on pourrait lui plaire. Ces bonnes gens ne savent donc pas que ces hommes les connaissent mieux et plus profondément que jamais ils ne pourront se connaître eux-mêmes, mais qu'ils ne veulent pas tenir compte de cette connaissance dans leurs rapports avec eux , parce que peu leur importe de leur plaire ou de ne pas leur plaire, et parce qu'ils ne veulent pas se faire à eux avant qu'ils ne se soient faits à eux-mêmes. Ainsi, messieurs, après vous avoir fait le portrait de la société actuelle, je vous ai en même temps donné le moyen de vous en affranchir profondément , et de vous en séparer. Ne rougissez pas d'être sages, alors même que seul vous le seriez au milieu d'un monde de fous. Quant à leurs railleries, ayez seulement le courage de vous abstenir d'en rire avec eux, pour rester un moment sérieux et en contempler l'objet de sang-froid. Vous ne serez pas pour cela privés de rire , car dans ces circonstances le véritable esprit n'est pas à la surface , il est au fond , et il est pour nous. Autant l'homme bon l'emporte sur l'homme méchant, autant son esprit l'emporte sur l'esprit du méchant. Quant à leur amour et à leurs suffrages, qu'on ait le courage d'y renoncer, car jamais on ne l'obtiendra sans s'avilir comme eux. Voilà ce qui affaiblit et paralyse tellement de nos jours les gens les meilleurs, et les empêche de se

reconnaître et de s'unir. Ils ne veulent pas renoncer à réunir deux choses inconciliables, leur vertu et l'approbation des méchants, et ils ne peuvent se décider à déclarer mauvais ce qui est mauvais. Si on s'est mis au-dessus de cette espérance et de ce besoin, on n'a plus rien à craindre, et notre vie suit son cours sans obstacle; les méchants peuvent bien nous haïr, mais ils ne peuvent nous nuire. Leur mauvaise volonté diminue même de beaucoup, lorsqu'ils ont perdu tout espoir de nous rendre semblables à eux, et ils sont plus disposés à nous prendre tels que nous sommes. A prendre les choses au pire, un seul homme de bien ferme et décidé est plus fort que cent hommes méchants.

Je crois maintenant avoir dit tout ce que je voulais dire ici, et je termine par là mes leçons. Je désire votre suffrage, messieurs, mais non votre suffrage sans condition, et je désire qu'il soit tel qu'il vous honore vous et moi.

Page 1