‹ Méthode pour arriver a la vie bienheureuseChapitre 16 sur 29 · DIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LEÇON

De l'ensemble et du point de vue le plus élevé de ces leçons. — L'être, en se repoussant lui-mAme de lui-même dans l'indépendance du moi qui est la forme de la réflexion , est lié à cette forme par l'amour seul placé au delà de la sphère de toute réflexion. — Cet amour engendre la pure notion de Dieu , il est la source de toute certitude. — L'amour saisit par l'idée l'absolu dans la vie sans aucune modification. — L'amour étend réellement jusqu'à l'infinité la réflexion dans la forme de laquelle seulement se trouve la possibilité de l'infinité. — L'amour enfin est la source de la science. — Dans la réflexion vivante et réelle cet amour se manifeste immédia* tement par l'activité morale. — Caractéristique de l'amour des hommes dons l'homme moral et religieux. — Tableau de son bonheur.

Messieurs,

Avant de terminer ces leçons , résumons encore une fois brièvement l'ensemble de tout ce que je vous ai déjà exposé.

La vie en elle-même est une; elle est invariable, semblable à elle-même; elle est le parfait bonheur, puisqu'elle est la satisfaction de l'amour de la vie qui repose en elle. Cette vraie vie, pour qui sait l'apercevoir, existe partout où il y a une forme , un degré quelconque de la vie.

Mais elle peut être voilée par un mélange d'éléments de mort et de néant, et alors elle tend à se

développer par la souffrance et par la douleur, par la lutte contre cette vie imparfaite. Nous avons suivi des yeux ce développement de la vraie vie , à partir de la vie imparfaite et apparente dans laquelle elle est cachée d'abord. Aujourd'hui je vais conduire cette vie à son apogée, je vais la montrer en possession de toute sa gloire. J'ai caractérisé dans la dernière leçon, sous le nom de moralité supérieure, le plus haut degré de la vie réelle. La réalité étant enfermée dans la forme de la réflexion, et la forme indestructible et nécessaire de la réflexion étant l'infinité, cette vie est celle qui s'écoule dans le temps infini qui se sert comme de son instrument de l'existence personnelle des hommes, et se manifeste en conséquence comme activité.

J'ai du avouer qu'en raison de la séparation de l'essence divine en plusieurs individus, séparation qui résulte nécessairement de la loi de la réflexion , l'activité de chacun de ces individus particuliers ne peut s'empêcher de tendre en dehors dans le monde de la liberté, vers un résultat qui ne dépend pas d'elle seule. J'ai cependant reconnu que le bonheur de cet individu n'était pas troublé par la nature de ce résultat indépendant de sa volonté, pourvu que cet individu s'élève au point de vue de la vraie religion, c'està-dire à l'intelligence de l'objet vers lequel il

tend d'une manière absolue , et à la distinction de ce qui est le but d'avec ce qui n'est que le moyen. C'est ce dernier point que j'ai renvoyé à la leçon d'aujourd'hui, et duquel j'ai promis une explication plus profonde.

Je vais préparer cette explication , en reprenant ce qu'il y a de plus profond dans notre sujet.

Letre existe, et l'existence de l'être est nécessairement conscience ou réflexion , d'après des lois déterminées essentielles à la réflexion ellemême, et devant se développer de son sein.

Voilà le fondement de notre doctrine, dont j'ai maintenant analysé suffisamment toutes les faces. C'est l'être seul qui est dans l'existence, et par la présence duquel seul il peut y avoir existence, c'est l'être seul qui reste dans l'existence tel qu'il est en lui-même , et sans lequel l'existence s'anéantirait. Personne n'en doute, et quiconque réfléchit ne peut en douter. Mais dans l'existence comme existence, ou dans la réflexion , l'être d'une manière absolue et immédiate change sa forme, qui en elle-même est insaisissable, et ne pourrait tout au plus être décrite que comme vie et action pure , en une essence et en une détermination fixe.

Toutes les fois que j'ai parlé de l'être, j'en ai parlé ainsi, et personne ne peut en parler autrement. Mais quoique notre être ne soit que l'être de l'être, et ne puisse jamais devenir autre chose, cependant ce que nous sommes en nous-mêmes et pour nous-mêmes, dans notre propre forme, dans la forme du moi, dans la réflexion et dans la conscience , n'est jamais l'être en soi ; mais rêtre dans notre forme, l'être comme essence. Comment cet être qui n'entre pas pur dans la forme, est-il uni avec la forme? Comment ne la repousse-t-il pas irrévocablement de lui-même? Pourquoi ne constitue-t-il pas un second être, un être nouveau, qui, selon-nous, est impossible?

Au lieu de chercher un pourquoi , posons le fait. La liaison existe d'une manière absolue. 11 y a un lien qui est au-dessus de toute réflexion, qui ne découle d'aucune réflexion, qui ne reconnaît le tribunal d'aucune réflexion, qui se manifeste avec la réflexion, et à côté de la réflexion. Accompagné de la réflexion, ou conscience, il est sentiment, et puisque c'est un lien, il est amour, et puisque c'est le lien de l'être pur et de la réflexion, il est l'amour de Dieu. Au sein de cet amour se confondent et se perdent l'un dans l'autre l'être et l'existence, Dieu et l'homme. L'amour est le point d'intersection de A et B.

C'est l'amour de l'être pour lui-même qui conserve et soutient l'être dans l'existence. Cet amour ne doit pas être conçu comme un sentiment , puisque nous ne pouvons pas concevoir ce qu'il est en lui-même. La persistance de l'être dans l'existence est accompagnée de la réflexion, c'est-à-dire le sentiment de cette persistance constitue notre amour pour l'être, ou plutôt est le propre amour de l'être pour lui-même, sous la forme d'un sentiment, parce que ce n'est pas nous qui pouvons l'aimer, mais seulement lui qui peut s'aimer en nous.

Cet amour mutuel qui n'est pas le sien, et qui n'est pas le nôtre , qui nous divise en deux, et nous réunit en un, est le créateur de la notion vide de l'être pur, de la notion de Dieu, dont il a été déjà souvent question. Comment nous élevons-nous au-dessus de toute existence saisissable et déterminée, et au-dessus du monde entier de la réflexion? C'est par notre amour qu'aucune existence déterminée ne peut remplir. La notion ne fait là dedans que ce que seule elle peut faire; elle explique l'amour et lui donne une forme, en dépouillant l'objet de cet amour, qui ne devient un objet que par elle, de tout ce qui ne peut pas le satisfaire , en ne lui laissant rien que la pure négation de toute détermination, en le rendant

digne d'un éternel amour. Qui donc nous assure de l'existence de Dieu, si ce n'est encore l'amour appuyé sur lui-même, et élevé au-dessus de tous les doutes inhérents à la réflexion? Et d'où vient que l'amour repose ainsi sur lui-même, si ce n'est parce qu'il est immédiatement l'essence et la vie de l'absolu? Ce n'est pas la réllexion se divisant en elle-même en venu de sa nature propre, et s'opposant à elle-même; c'est l'amour qui est la source de toute certitude, de toute vérité, de toute réalité.

J'ai dit que cette notion de Dieu, qui devient ainsi une notion vide et sans contenu, explique l'amour. Mais dans la vie réelle, je vous prie de le remarquer, l'amour n'est pas expliqué ; il est, et il possède l'objet bien aimé, non pas par la notion qui ne peut s'élever jusqu'à lui, mais il le possède immédiatement par l'amour, et en conséquence tel qu'il est en lui-même, parce que l'amour n'est pas autre chose que la vie de l'être absolu. Cette matière et ce contenu de l'amour est ce que la réllexion convertit d'a^ ord en une essence fixe et objective. Puis, elle divise et transforme cette essence à l'infini et ainsi elle crée son monde. Je demande maintenant qui fournit la matière primitive de ce monde dont la forme et l'essence sont évidemment le produit de la ré-

flexion ? C'est évidemment l'amour absolu , et vous direz avec moi l'amour absolu de Dieu pour son existence, ou l'amour absolu de l'existence de Dieu pour son être pur. Quelle est l'œuvre que doit achever la réflexion ? C'est établir son objectivité et le transformer à l'infini. Mais même dans cette transformation à l'infini qui donc ne permet jamais à la réflexion de s'arrêter, qui donc la pousse sans cesse d'un degré à un autre, et de ce degré à un autre qui suit? C'est l'amour indestructible de l'absolu pur et réel qui échappe nécessairement à la réflexion, qui se cache derrière toute réflexion, et qui en conséquence doit être cherché à l'infini par de là toute réflexion. C'estl'amour qui pousse la réflexion à travers toute l'éternité et en fait en quelque sorte une éternité vivante. L'amour est donc plus élevé que toute raison, il est lui-même la source de la raison, la racine de toute réalité, le seul créateur de la vie et du temps. Ainsi, messieurs, je viens de déterminer le point de vue réel le plus élevé de la doctrine de l'être, de la vie et du bonheur, et de la vraie spéculation vers laquelle nous nous sommes élevés par degrés.

Enfin, de même que l'amour est la source de la vérité et de la certitude, de même il est la source de la vérité accomplie dans l'homme réel

et dans sa vie. La vérité accomplie est science, l'élément de la science est la réflexion. Or, dès que la réflexion se reconnaît elle-même comme l'amour de l'absolu, et comprend cet absolu, ainsi qu'alors elle doit nécessairement le faire, comme se trouvant au delà de toute réflexion, comme inaccessible à toute réflexion, quels qu'en soient le degré et la l'orme, alors seulement cette réflexion pénètre dans la vérité pure et objective. Alors seulement elle devient capable de se saisir elle-même en se dégageant de la réalité à laquelle elle était toujours mêlée, d'établir, d'épuiser tous les produits dans la réalité, et de fonder ainsi une doctrine de la science. Donc, la réflexion devenue amour divin, et par là même s'anéantissant au sein de Dieu, constitue le point de vue de la science, point de vue que j'ai trouvé l'occasion de vous indiquer ici en passant.

Rattachons ce que je viens de dire à des choses déjà familières, et donnons-lui une forme plus facile à saisir et à retenir. Déjà deux fois j'ai traduit les paroles de Jean : Au commencement était le verbe, etc., dans notre langue philosophique. D'abord, je les ai ainsi traduites : Au commencement , et d'une manière absolue , coexistait avec l'être, l'existence de l'être. Ensuite, après avoir reconnu les dillérentes mani-

festations de l'existence, et les avoir toutes comprises sous le nom général de forme, j'ai dit : Au commencement avec l'être ou avec Dieu coexistait la forme. Maintenant, après avoir reconnu que la conscience avec ses formes variées qui nous avait d'abord apparu comme la vraie existence, n'était qu'une existence de seconde m;iin, une pure apparence de l'existence, tandis que l'existence vraie et absolue dans sa forme propre est l'amour, je traduis ainsi les paroles de Jean: Au commencement, au-dessus de tous les temps et créateur absolu de tous les temps, est l'amour, et l'amour est en Dieu, car il est ce qui maintient Dieu dans la manifestaton de son être, et l'amour est lui-même Dieu. Dieu est en lui, et il y demeurera éternellement tel qu'il est en luimême. Par l'amour et de l'amour, comme matière primitive , toutes choses sont faites au moyen delà réflexion vivante. Sans l'amour rien n'est fait de ce qui est lait, éternellement en nous et autour de nous l'amour devient chair et habite parmi nous. 11 dépend de nous de contempler toujours devant nos yeux sa splendeur comme la splendeur de l'émanation éternelle et nécessaire de Dieu.

La vie est l'amour, et comme amour elle a, elle possède son objet bien aimé qui l'embrasse,

qui la pénètre, qui se confond avec elle, elle est éternellement cet unique et même amour. Ce n'est pas l'amour qui se pose extérieurement son objet et le divise, non, c'est la réllexion. En tant que l'homme est amour (or, il est éternellement amour dans la racine de sa vie, et il ne peut pas ne pas l'être alors même qu'il est seulement amour de lui-même), et surtout en tant que l'homme est amour de Dieu, il reste toujours et éternellement un, vrai et impérissable comme Dieu même, et il reste Dieu même. Donc, ce que dit Jean n'est pas une métaphore hardie, mais une vérité littérale : Quiconque demeure dans l'amour, demeure en Dieu et Dieu demeure en lui \ C'est seulement la réflexion qui aliène en quelque sorte cet être qui est noire être propre, et nullement un être étranger; c'est la réflexion qui poursuit à travers toute l'infinité des choses, ce qui est dans l'homme, ce qui y demeure partout et toujours éternellement. Ce n'est donc pas l'essence intime de l'homme, son essence propre à lui-même et à nul autre être, qui se change éternellement, mais seulement l'apparence de cette essence , profondément distincte de l'essence

1 Et nos cognovimus et credidimus charitati quam habet Deug in nobis. Dcus charitas est et qui manel in charitaie, in Deo manet, et Deus in eo. Première épltre de saint Jeao, cbap. iv, v. 16.

elle-même et ne pouvant nous conduire jusqu'à elle. Nous «avons dit autrefois : Dieu est caché à l'œil de l'homme, qui divise en des rayons de diverse couleur la pure lumière. Je dis maintenant, Dieu est caché à l'œil de l'homme uniquement parce que l'homme lui-même est caché à ses propres yeux et parce que sa vue ne peut jamais atteindre son être propre. Ce qu'il voit est toujours lui-même, comme je l'ai déjà dit plus haut, mais il ne se voit pas tel qu'il est, car son être est un et ideniique, et les modes divers de sa vision sont infinis.

L'amour entre nécessairement dans la réflexion, et apparaît immédiatement comme une vie qui fait son instrument d'une existence personnelle et sensible ; il apparaît en conséquence comme l'action de l'individu, comme une action qui lui est propre dans une sphère qui est au-dessus de la sensibilité, et dans un monde entièrement nouveau. La où est l'amour divin, toujours les choses se passent ainsi, car l'amour n'a pas besoin pour se manifester de l'intervention de quelque autre principe, et où les choses ne se passent pas ainsi, là ne se trouve pas l'amour divin. 11 est donc inutile de dire à celui qui n'a pas l'amour : Agis moralement, car le monde moral n'existe que dans l'amour, et sans l'amour il n'y a point de monde

moral. De même il est inutile de dire à celui qui aime : Agis; car son amour vit déjà par luimême, et son action, son action morale, n'est que la simple manifestation de sa vie. L'action n'est absolument rien en elle-même et par elle-même, et elle n'a aucun principe propre à elle-même, mais elle découle tout naturellement de l'amour, comme la lumière semble découler du soleil, comme le monde découle réellement de l'amour intime de Dieu pour lui-même. Si quelqu'un n'agit pas, il n'aime pas, et quiconque croit aimer sans agir, est la dupe de son imagination excitée par une image de l'amour venue du dehors , à laquelle ne répond en lui aucune réalité. L'évangéliste Jean, après avoir établi en un sens trèsjuste l'amour du prochain comme la moralité supérieure, ajoute : Celui qui dit : j'aime Dieu, et n'aime pas son frère, est un menteur (ou bien, comme nous le dirions en termes plus convenables à notre époque, sans être moins sévère, est dupe de son imagination), et l'amour de Dieu ne demeure pas en lui Nous aussi nous disons :

L'amour du Dieu ne demeure pas dans cet

* Si quis dixcrit quoniara diligo Deum et fratrem suura oderit, mendax est. Qui enim non diligit fratrem suurn quem videt, Deum quem non videt quomodo possitdiligere? Saint Jean, première éphre, rhap. iv, v. 20,

homme, et n'est pas la racine de sa vraie vie, mais il peut tout au plus se le représenter et le figurer.

L'amour, avons-nous dit, est toujours un et concentré en lui-même, et, comme amour, il possède éternellement en lui la réalité tout entière ; la réflexion seule divise et sépare. C'est pourquoi, et nous revenons ainsi au point auquel nous nous sommes arrêtés dans la leçon précédente, le partage de la vie divine en différents individus n'existe pas dans l'amour, mais seulement dans la réflexion. Donc tout individu qui apparaît comme agissant, et tous les autres individus qui apparaissent en dehors de lui, ne sont qu'une apparition de l'amour un et identique, mais non pas l'amour lui-même. L'amour doit se manifester dans l'action propre de l'individu, autrement il n'existerait pas. Mais l'action morale des autres individus ne nous est pas immédiatement accessible comme manifestation de l'amour. L'absence apparente de l'action morale chez les autres ne démontre pas nécessairement l'absence de l'amour. C'est pourquoi , comme je l'ai dit dans la précédente leçon, il ne faut pas vouloir d'une manière absolue la moralité et la religion des autres, mais soucia condition du respect pour leur liberté, et l'absence de la moralité générale

ne trouble pas la paix de l'amour qui repose sur lui-même.

La moralité et la religion de tout le reste du royaume des esprits est en un rapport intime avec l'action de chaque individu, comme une chose à produire est en rapport avec la cause qui doit la produire. L'homme moral et religieux veut répandre partout la religion et la morale. Mais la séparation de sa religion d'avec la religion des autres n'a de réalité que dans la réflexion. Donc l'affection qu'excite en son «âme le succès ou l'insuccès de ses efïbrts résulte de la loi de la réflexion. Or, comme nous l'avons vu dans une autre occasion, l'affect propre à la réflexion est l'approbation ou la désapprobation qui, de sa nature, n'est pas indifférente, et a d'autant plus de vivacité que l'homme a plus d'amour. La réflexion qui a pour objet la moralité des autres, emporte avec elle un affect, car cette réflexion, dont l'objet est la moralité, est le plus haut degré de réflexion pour l'homme religieux, et la véritable racine du monde extérieur, objet de son alfect, de ce monde qui , pour lui, n'est qu'un monde d'esprits.

Dans ce que nous venons de dire, mieux que dans la leçon précédente, nous trouvons le principe de la définition du sentiment de l'homme re-

ligieux à l'égard des autres, ou, en d'autres termes, de l'amour de l'humanité.

D'abord rien n'est plus éloigné de l'amour religieux de l'humanité que cette bonté bannie et ce contentement de toutes choses qu'estime le vulgaire. Cette disposition d'esprit, loin d'être l'amour de Dieu, est plutôt, comme je l'ai déjà démontré à satiété, la platitude, l'insignifiance et la mollesse absolue d'un esprit incapable d'aimer comme de haïr. L'homme religieux ne s'inquiète pas du bonheur sensible du genre humain, à moins que, par sa position, il n'ait charge spéciale d'y pourvoir. 11 ne veut du bonheur pour le genre humain que dans les voies de l'ordre divin. Pas plus que Dieu, il ne peut désirer, pour le genre humain, le bonheur qui dépend des circonstances extérieures. Car la volonté de Dieu, par rapport à tous les hommes, ses frères, doit toujours être la sienne. Dieu veut qu'il n'y ait pour personne de la paix et du repos en dehors de lui; il veut que quiconque n'est pas encore rentré dans son sein par l'anéantissement de luimême soit toujours inquiet et tourmenté ; l'homme dévoué à Dieu le veut également. Il aimera l'être des autres hommes lorsqu'd le trouvera en Dieu, et il haïra leur être lorsqu'il le trouvera en dehors de Dieu, et c'est précisément en vertu de son amour

pour leur être véritable qu'il hait ce qu'il y a de négatif dans leur être. Vous croyez, s'écrie Jésus, que je suis venu porter la paix sur la terre, la paix, ce laisser-passer de tout ce qui est; non, puisque vous êtes ce que vous êtes, je vous porte 1 epée Aussi l'homme religieux est-il bien éloigné de la tendance à cette mollesse de nos jours si recommandée, qui cherche à se faire illusion sur les choses de ce temps, afin de ne pas être troublée dans sa quiétude, qui cherche à se donner le change, et à interpréter tout en beau et en bien. L'homme religieux veut voir les choses telles qu'elles sont dans la réalité, et il les voit telles , en effet, car l'amour rend ses yeux plus pénétrants. 11 tranche et juge sévèrement mais justement, et il poursuit jusque dans leurs principes les opinions régnantes.

Voyant ce que les hommes pourraient être, il s'anime d'une sainte indignation contre leur existence méprisable et honteuse 11 voit que tous ils portent quelque chose de divin au fond de leur nature, mais qu'ilsne le manifestent pas; il voit que ce qu'on blâme en eux fait leur propre misère, et que ce qu'on appelle vulgairement leur méchanceté est seulement la manifestation de leur mi-

1 Nolitc arbitrari quia pacem venerim mittere in terrain , non vcni pacem mittere sed gladium. Saint Matth., chap. x, v. 34.

sère ; il voit qu'il leur suffit de tendre la main vers le bien qui les entoure pour devenir heureux à l'instant même, et la plus vive et la plus profonde tristesse s'empare de lui. Mais ce qui provoque surtout sa haine, c'est le fanatisme de Ja méchanceté, qui, non content de sa propre infamie, s'efforce de la répandre autour de lui aussi loin qu'il est possible, et se révolte intérieurement à Tespect de quelque chose de meilheur. En effet, tandis que cetie mollesse dont nous avons parlé est le propre d'un pauvre pécheur, ce fanatisme de la méchanceté est le propre du diable, car le diable aussi hait le bien, non pas en tant que bien (s'il haïssait le bien pour luimême, il serait un être incompréhensible), mais par envie, parce qu'il ne peut se l'approprier. De même que, comme nous venons de le dire, l'homme inspiré de Dieu veut que la lumière de Dieu brille toujours à ses yeux et aux yeux de tous ses frères, de tous les côtés et dans toutes les directions, de même celui qui s'inspire de lui-même veut que l'image de son infamie soit toujours de tous les côtés et dans toutes les directions devant ses yeux et devant les yeux des autres hommes. En sortant de son individualité, il dépasse les IL mites naturelles et humaines de l'égoïsme, il se pose comme un idéal universel, il se pose comme Dieu; il fait ca que fait le diable.

Enfin l'amour de l'homme religieux pour le genre humain se montre toujours énergique, invariable, identique à lui-même. Jamais, sous aucun prétexte, l'homme religieux ne cesse de travailler à l'ennoblissement de ses frères, et jamais en conséquence, sous aucun prétexte, il n'en désespère. Ses actions sont une manifestation nécessaire de son amour, et nécessairement elles se produisent au dehors, elles posent un dehors, et en même temps la pensée de quelque chose qui doit être réalisé dans ce dehors. Tant que dure son amour, celte activité et celte pensée nécessaire a l'activité doivent se retrouver en lui. Toutes les fois que son activité échoue contre le dehors, il rentre en lui-même et il puise dans la source intarissable de l'amour, un nouvel amour, une nouvelle ardeur et de nouvelles forces. Par cet amour il est poussé à une nouvelle tentative, et si elle échoue, à une antre encore, persuadé que ce qui n'a pas réussi jusqu'à présent peut réussir cette lois , ou la prochaine fois, ou bien une fois quelconque, persuadé que s'il ne lui est pas donné de réussir, du moins, par ses efforts, il aura préparé le triomphe d'un autre plus heureux. Ainsi l'amour est pour lui une source éternelle de foi et d'espérance. Nous ne parlons pas ici de la foi, de l'espérance en Dieu. Dieu toujours présent vit en lui, il n'a

donc pas besoin d'acquérir la foi en Dieu, Dieu se donne continuellement à lui tout entier, tel qu'il est, donc il n'a plus rien à espérer en Dieu. Mais nous parlons de la foi et de l'espérance dont l'humanité est l'objet. Par cette foi inébranlable, par celte infatigable espérance, il peut, quand il lui plaît, triompher de cette indignation et de celte douleur, dont le remplit le triste spectacle de la réalité ; il peut, dès qu'il le désire, rappeler en son âme une paix et un repos inaltérables. Qu'il regarde au delà du psésent dans l'avenir. Toute l'infinité s'ouvre devant lui, il peut autant qu'il lui plaira y puiser de siècles pour la réalisation de son idée.

A la lin, et quand viendra donc cette fin? tout doit entrer dans le port assuré de l'éternel repos et de l'éternel bonheur, à la fin le royaume de Dieu doit venir, sa puissance, sa force et sa magnificence doivent se manifester !

Nous avons ainsi réuni en un point les différents traits du tableau de la vie bienheureuse, autant qu'un tel tableau est possible. Le bonheur consiste dans l'amour et dans la satisfaction éternelle de l'amour, il est inaccessible à la réflexion; une notion ne peut que négativement

Digitiz

exprimer ce bonheur, et il en est de même de notre description qui s'appuie sur des notions. Nous pouvons seulement démontrer que F homme heureux est exempt de tout besoin, de toute peine, de toute souffrance. Nous no pouvons pas décrire, nous pouvons seulement sentir en quoi consiste positivement son bonheur \

Le doute qui nous ballotte en tous les sens, l'incertitude qui répand devant nous une nuit impénétrable dans laquelle nous ne savons où poser le pied nous rendent malheureux. L'homme

1 Dans la dernière partie de l'ouvrage sur l'Esprit du siècle, Fichle fuit aussi le portrait suivant de l'homme religieux : « l a religion élève ses initiés au-dessus du temps, au-dessus de toute fragilité, et les met immédiatement en possession d'une éternité. Le regard de l'homme religieux repose sur la vie divine, son amour s'y enracine. II sait que ce qui lui apparaît en dehors de cette vie divine n'est pas en dehors d'elle, mais seulement une forme temporelle de son développement en vertu d'une loi qui est aussi en lui-même. Il contemple tout dans son ensemble, et dans chaque individu il voit aussi l'ensemble du tout infini. Son coup d'œil est toujours celui de l'éternité, ce qu'il voit, il le voit comme éternel et dans l'éternité. Rien ne peut véritablement être qui en conséquence ne soit pas éternel. La crainte de la destruction par la mort et le besoin de rechercher une preuve artificielle de l'immortalité de l'âme sont au-dessous de lui. A chaque moment il a et possède en lui-même immédiatement la vie éternelle dans toute sa béatitude. Pour en avoir l'idée, il n'a pas besoin d'exalter et de subtiliser ce qu'il sent déjà au dedans de lui-même. Ce qui prouve combien jusqu'à présent la vraie religion a été rare parmi les hommes et combien elle a été méconnue par les systèmes dominants, c'est qu'ils placent le bonheur éternel par de là le tombeau , et ne s'aperçoivent pas qu'il suffit de le vouloir pour le posséder dès cette vie. »

religieux est exempt à toujours du doute et de l'incertitude. A chaque instant il sait d'une manière déterminée ce qu'il veut et ce qu'il doit vouloir, car l'essence même de sa vie, à savoir la volonté, découle manifestement et d'une manière non interrompue de la divinité. Ce qu'elle prescrit est infaillible, et il reconnaît d'une manière infaillible ce qu'elle prescrit. A chaque instant, il sait avec certitude que dans toute l'éternité il saura ce qu'il doit vouloir et faire, car il sait que la source de l'amour divin qui jaillit en lui ne tarira pas et que cet amour doit éternellement le guider et le conduire. L'amour est le principe de son existence ; dès qu'il lui est apparu son œil a été constamment fixé sur sa lumière. Comment cette lumière pourrait-elle s'obscurcir? Comment son œil pourrait-il se diriger ailleurs? Rien de ce qui se passe autour de lui ne 1 étonne ; qu'il le comprenne ou qu'il ne le comprenne pas, il sait d'une manière certaine que tout est dans le monde de Dieu, et que tout ce qui est dans ce monde de Dieu a pour but le bien.

Il n'a aucun souci de l'avenir, car un bonheur absolu l'y conduit éternellement. Il n'a aucun regret du passé, car tant qu'il n'était pas en Dieu, il n'était rien; mais aujourd'hui il est en

Dieu, et depuis qu'il est entré dans le sein de Dieu, il est né à la vie, et tout ce qu'il fait étant en Dieu est bon et juste. 11 n'a rien à se refuser, il n'a rien à désirer, car il possède toujours et éternellement la plénitude de tout ce qu'il peut embrasser. Pour lui plus de travail, plus d'etforts, toute son existence apparente découle naturellement de son essence intérieure, et s'en détache sans peine. Pour emprunter les expressions d'un de nos grands poètes 1 : « Toujours

1 Ces vers sont tirés d'une ode de Schiller, intitulée YIdéal et la Vie. Voici la fin de la première strophe citée par Fichte et quelques autres passages de la même ode :

« Entre le bonheur des sens et entre la paix de l'Ame, il n'y a pour l'homme qu'une inquiète alternative ; sur le front seul du fils d'Uranus leurs rayons sont réunis.

» Si vous voulez déjà ressembler sur la terre à des dieux , si vous voulez être libre dans les empires de la mort, ne cueillez pas de fruit dans son jardin. Le regard peut se réjouir des choses apparentes , mais le désir qui fuit fait promptement justice de cette joie terrestre et changeante.

» Le corps seul appartient à ces puissances qui nous tressent le sombre destin; mais indépendante de toutes les puissances du temps, la forme sœur des natures heureuses, divine parmi les dieux, se promène dans les champs de la lumière. Si vous voulez vous élever avec ses ailes, et repousser loin de vous tout souci terrestre, quittez cette vie étroite et étouffée pour l'empire de l'idéal.

» Jeune, affranchie de toutes les empreintes de la terre, plane ici dans tout l'éclat de sa perfection l'image divine de l'humanité, semblable aux fantômes brillants qui errent dans les Champs-Élysécs, semblable à ce qu'était la forme immortelle avant de descendre du ciel vers le triste sarcophage de la terre. Tandis que dans la vie les chances du combat lont encore incertaines, ici la victoire est assurée. »

limpide, toujours pure, toujours calme, s'écoule semblable au zéphyr la vie des bienheureux dans l'olympe. Les années changent, les générations passent, et les fleurs de la jeunesse des Dieux fleurissent sans jamais se flétrir au milieu de la ruine éternelle. »

Voilà, Messieurs, ce que je voulais vous enseigner dans ces leçons sur la véritable vie et sur le bonheur qui lui est propre. Il est vrai qu'il y a encore beaucoup de choses à dire sur ce sujet, et qu'il serait surtout très-intéressant de suivre l'homme moral et religieux jusque dans les circonstances et dans les choses les moins importantes de la vie ordinaire, et de l'y considérer dans tout ce qu'il a de serein, d'aimable et de vraiment louchant, après l'avoir considéré dans le principe et le centre de sa vie. Mais pour celui qui n'aurait pas bien saisi ce principe fondamental, une pareille description serait ou une pure déclamation, ou bien une agréable fantaisie ne reposant sur aucun fondement. Voilà pourquoi je m'abstiens d'entrer dans ces détails. Peut-être en ai-je déjà trop dit sur les principes. Pour entendre la conclusion de toute cette théorie, je vous invite à une dernière leçon.

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