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IDÉES SUR L’ART

scènes qu’ils représentent sont grandioses, palpitantes ou dramatiques : des buveurs, des paysans qui dansent en rond, des enfants dans une école, et vous voilà charmé, vous ne pouvez plus détacher vos yeux du tableau. Vous assistez souvent à des scènes de la vie réelle bien autrement émouvantes et qui vous laissent froid, vous voyez des reproductions photographiques de la nature, bien autrement réelles et exactes qu’un Ostade ou qu’un Rembrandt, vous dites : « C’est merveilleux de rendu, » et vous passez. Qu’est-ce donc qui vous attire dans l’œuvre d’art, et vous retient, et vous ramène, et reste dans votre souvenir, et vous charme encore après qu’enfin vous vous êtes éloigné? C’est la pensée intime de l’artiste, c’est cette concentration voulue de l’effet rêvé, ce développement de tout ce qui tend au but cherché, en même temps qu’est éliminé ou dissimulé tout ce qui s’en éloigne. C’est enfin la manifeslation d’une intelligence avec laquelle la vôtre entre en communion, et non la représentation plus ou moins exacte de la nature, qui vous passionne et vous transporte, dans l’œuvre d’art vraiment digne de ce nom. Cherchez donc à rendre la nature aussi fidèlement, aussi scrupuleusement que vous en serez capable, mais songez bien que cela est le moyen et non le but de l’art ; élargissez votre esprit, voyez plus loin, faites comme le promeneur qui se repose au bord d’un ruisseau. Étendu à plat ventre, il considère les mille détails qu’il a sous les yeux : des feudles d’eau qui surnagent, des brins d’herbe, quelques folles avoines, des feuilles sèches qui passent au fil de l’eau ; de grands insectes courent au milieu de tout cela avec leurs, longues pattes, de brillantes libellules traversent comme un éclair d’azur ce monde aquatique, se posant tantôt ici, tantôt là. Le promeneur s’amuse à ces charmants détails, mais bientôt son œil quitlant la surface de l’eau plonge dans les profondeurs. 11 découvre alors, comme en un rêve, la réflexion frissonnante des grands arbres qui sont au-dessus de sa tête, plus loin encore les

nuages qui passent et l’azur du ciel. Il n’avait point vu cela d’abord, les détails de la surface avaient absorbé son attention ; charmé de sa découverte, il se place sur le dos, pensant que la réalité de l’image dont il vient de voir la réflexion sera bien plus charmante encore, mais le ciel éclatant lui fait mal aux yeux, les feuilles des arbres font des découpures sèches, noires et tremblotantes qui irritent sa vue, et il retourne bien vite à la merveilleuse vision qui l’a tant charmé.

L’art doit être plus beau que la nature, autrement il n’a pas de raison d’être. L’art suit une route parallèle à celle de la nature. Ces deux routes ne doivent jamais s’écarter l’une de l’autre, mais elles ne doivent jamais non plus se confondre.

Un exemple nous aidera à faire comprendre notre pensée :

Vous allez dans une forge, vous prenez un forgeron, vous le faites poser avec son attirail, devant son brasier, vous copiez fidèlement ce que vous avez sous les yeux. Le dessin est exact, la couleur est juste, tous les détails sont d’une vérité merveilleuse : vous avez fait une œuvre intéressante.

Vous allez dans plusieurs forges, vous étudiez les ouvriers dans leur travail, vous notez ici un détail, là un autre. Vous arrivez à vous faire une idée de ce qui constitue le caractère du forgeron ; — vous poursuivez vos études ; — vous remarquez chez le même individu quelques-uns des caractères que vous avez reconnus comme étant ceux du forgeron, mais en même temps certains détails qui sont en désaccord complet avec ces caractères: — tel forgeron, assez beau du reste, peut avoir tel point défectueux, telle partie du corps grêle, peu en harmonie avec l’état qu’il fait ; tel autre est peut-être d’une couleur qui ne répond pas à l’idéal que vous êtes parvenu à vous faire du forgeron. Il faut donc prendre à celui-là ce qu’il a de bien, à cet autre, autre chose, et laisser ce qu’ils ont de défectueux.

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