LIVRE PREMIER
§ 189. On ne peut exprimer une pensée sans faire ce qu'on appelle une proposition. Or (§ 38) toute proposition renferme nécessairement un sujet, un verbe et un attribut. Pour l'intelligence d'une pensée quelconque, il faut donc savoir reconnaître dans la proposition qui l'exprime, 1° le sujet, 2° le verbe, 3° l'attribut.
Proposition : Deus est sanctus (Dieu est saint).
Sujet, Deus; verbe, est; attribut, sanctus.
a, Suvxa^i;, ordre, disposition, arrangement.
Emploi du nominatif.
Règle. Le sujet et l'attribut de toute proposition dont le verbe est à un mode personnel (§ 43) se mettent au nominatif : Deus-sanctus. Réciproquement, tout nominatif appartient au sujet ou à l'attribut d'une proposition.
§ 190. Accord du verbe avec le sujet
Règle. Tout verbe s'accorde en nombre et en personne avec son sujet : est est à la troisième personne et au singulier, parce que Deus est du singulier et de la troisième personne.
Analysez d'après ces principes : Homo est mortalis (l'homme est mortel) ; Vita brevis est (la vie est courte) ; Cœca est fortuna (la fortune est aveugle) ; Caducœ sunt divitiœ (les richesses sont périssables) ; Ego sum Romanus (je suis Romain) ; Nos sumus Romani (nous sommes Romains) .
§ 191 . Accord de l'adjectif avec le substantif
Règle. Tout adjectif s'accorde en genre , en nombre et en cas avec le nom ou le pronom auquel il se rapporte (§ 24) ; voilà pourquoi, dans les exemples ci-dessus, l'adjectif servant d'attribut est non-seulement au même cas que le sujet, mais encore au même nombre et au même genre.
Rem, Un substantif peut servir d'attribut aussi bien qu'un adjectif; il suffit alors qu'il soit au même cas que le sujet : Vita peregrinatio est (la vie est un voyage) ; Senectus ipsa morbus est, Ter. (la vieillesse même est une maladie) ; Consuetudo est altéra natura, Gic. (l'habitude est une seconde nature) ; Captivi milû tumprœda fuerant, Tit. Liv. (les prisonniers avaient été la proie des soldats).
§ 192. Adjectifs pris substantivement
1. Tout adjectif suppose un substantif auquel il se rapporte; mais souvent ce substantif est sous-entendu ; et alors , en latin comme en français, l'adjectif est pris substantivement : sapiens (le sage) pour vir sapiens (l'homme sage). Un adjectif ainsi employé peut devenir le sujet d'une proposition : Solus sapiens beatus est (le sage seul est heureux).
Cependant l'emploi du pluriel est beaucoup plus ordinaire en ce sens que celui du singulier; ainsi l'on dit bien, comme en français, boni, improbi, divites , pauperes s docti, indocti (les
bons, les méchants, les riches, les pauvres, les savants, les ignorants) , en sous-entendant homines; mais avec le singulier, il vaut mieux dire vir bonus , homo dives, etc.
Les adjectifs avec lesquels on sous-entend le plus souvent homines, sont les déterminatifs (§ 37), comme nonnulli (quelques-uns) , pauci (peu) , multi (beaucoup),, plerique (la plupart) , omnes (tous), ceteri (les autres).
2. Beaucoup d'adjectifs et de participes neutres sont devenus, par l'usage , de véritables substantifs, avec lesquels il n'y a rien à sous-entendre : bonum (le bien), malum (le mal), factum (une action), dictum (une parole) ; et au pluriel , bona, mala, dicta, facta (les biens, les maux, les paroles, les actions).
3. D'autres adjectifs neutres en uni et en e, comme justum, injustum, honestum, utile , répondent aux expressions françaises, le juste, l'injuste , l'honnête , V utile, et peuvent, comme des substantifs, servir de sujet à une proposition : Honestum est perfectum bonum, Sén. (l'honnête est le bien parfait.) Mais comme le latin n'a pas d'article1, cet emploi du singulier neutre y est infiniment plus rare qu'en français, et il se borne à un petit nombre d'adjectifs.
Le pluriel neutre est beaucoup plus souvent employé ; il désigne les choses auxquelles appartient la qualité exprimée par le singulier : justum, injustum (le juste, l'injuste) ; j usta, injusta (les choses justes, les choses injustes) : Omnia injusta turpia sunt (toutes les choses injustes sont honteuses).
Rem. Le français ramène souvent à l'unité abstraite et rend par le singulier ce que le latin exprime ainsi par le pluriel. Au lieu de dire les choses injustes, on dira fort bien Yinjustice (l'injustice est toujours honteuse). De même : vera (le vrai), falsa (le faux) , prœsentia (le présent) , prœterita (le passé) , et autres semblables.
1. Ces mots sont élevés au rang de substantifs, en français (et en grec), par l'article, en latin par la terminaison neutre et par l'absence d'un autre nom , lesquelles montrent qu'ils sont pris en général et qu'ils n'expriment pas telle ou telle chose honnête ou utile , mais tout ce qui est honnête , tout ce qui est utile. Sous-entendre negotium , ce serait changer l'idée en la restreignant. Au pluriel, l'idée est moins abstraite; ce n'est plus Vhonnéte ou l'utile en soi ; ce sont les choses honnêtes ou utiles. Or, comme il n'y a dans la nature que des personnes et des choses, le mot choses est suffisamment représenté par la désinence neutre, qui exclut les personnes.
§ 193. Ellipse du verbe esse.
11 ne peut y avoir de sujet sans un verbe exprimé ou sousentendu.
Le verbe esse se sous-entend souvent dans les propositions où il est facile de le suppléer : Initium sapientiœ timor Domini (la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse). — Omnia prœclara rara, Gic. (toutes les belles choses sont rares.) — Acti labores jucundi , Gic. (les travaux achevés sont agréables) .
§ 194. Attribut compris dans le verbe.
Tous les verbes , excepté être, sont attributifs , et par conséquent ils expriment en un seul mot l'affirmation et l'attribut : Fugit tempus (le temps fuit). Sujet, tempus; verbe et attribut, fugit, qui équivaut à est fugiens.
Analysez de même les trois propositions suivantes : mensjudicat, voluntas eligit , corpus paret (l'esprit juge, la volonté choisit, le corps obéit).
Sujet sous-entendu.
1. Les pronoms,/^ tu, il , nous, vous, ils, servant de sujet, s'expriment rarement en latin , parce qu'ils sont assez indiqués par la désinence personnelle du verbe : Homo sum (je suis homme); Mortales sumus (nous sommes mortels).
Si le verbe est attributif, la proposition tout entière pourra être comprise dans un seul mot; ainsi veni, vidi , vici (je suis venu , j'ai vu , j'ai vaincu) , forment trois propositions dont chacune est complète.
Cependant on emploie les pronoms lorsqu'on a besoin de marquer une opposition : tu rides, ego fleo (tu ris , moi je pleure) ; tu doces, nos audimus (vous enseignez et nous écoutons).
Nota. En latin, on se sert toujours du singulier, quand on parle à une seule personne ; en français , la politesse exige le plus souvent qu'on emploie le pluriel : tu doces [vous enseignez).
2. Le nominatif komines est souvent sous-entendu avec la troisième personne du pluriel des verbes qui expriment l'opinion générale ou les bruits de la renommée, et auxquels nous donnons en français le sujet indéfini on , comme aiunt, dicunt (on dit), ferunt, perhibent (on rapporte) , narrant, memorant, tradunt (on raconte). Mais pour que le sujet homines puisse être suppléé
sans équivoque, il faut qu'il n'y ait pas dans la phrase précédente un autre substantif pluriel auquel les verbes dont il s'agit puissent se rapporter.