Logique, 2« vol. p
2. Deux contraires, mais non deux contradictoires. En électricité statique, la théorie des deux fluides a persisté plus longtemps; et si Hégel s'était borné à signaler là des contraires, il serait certainement excusable. Mais: rien n'a jamais pu l'autoriser à y voir des contradictoires.
conclusions. Ne faut-il pas, on effet, être dépourvu de tout esprit logique ou de toute bonne foi pour faire ainsi de l'inconnu la loi du connu? Et peuton expliquer, sans une fureur de sophisme poussée à ses dernières limites, cette exorbitante prétention de tirer de la question physique la plus obscure, car rien ne Test autant que la question des forces, des arguments suffisants pour renverser ce qu'il y a de plus clair au monde, ce qui est la base de toute connaissance et de toute certitude, les principes mêmes de la pensée?
Examinons toutefois en elle-même l'assertion du philosophe allemand, et voyons ce qu'il faut penser de la prétendue contradiction renfermée dans le fait de la polarité. Il nous suffira pour en faire justice, de rappeler en quelques mots les résultats des travaux d'Ampère, travaux qui constituent la base même de la science, et qui, vu leur célébrité, ont été certainement connus d'Hégel(l).
L'illustre physicien a constaté que , quand on fait passer un même courant voltaïque dans
1. Non pas évidemment à la première édition de sa logique, publiée de 18 L2 à 1816. Mais, les travaux d Ampère datant de 1821, Hégel avait eu tout le temps de les méditer, lorsqu'eu 1830 il a public la 3* édition de son Encyclopédie, dont la Logique forme la première partie.
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deux fils parallèles, il se produit entre eux une attraction, si le courant présente la même direction dans les deux fils, tandis cjue, si sa marche est de sens contraire, il y a répulsion. Une fois en possession de ce fait, point de départ d'une science nouvelle, l'Electrodynamique, il fut conduit, en vue de vérifier une théorie préconçue du magnétisme, théorie née dans sa pensée dès ses premières recherches à propos de la découverte d'OErstcd, à construire un petit appareil, auquel il donna le nom de solcnoïde (SwXr^v, canal), et qui n'est autre chose qu'un fil hélicoïdal traversé par un courant électrique, et complètement équivalent à un système de courants circulaires, parallèles et de même sens. L'expérience confirma ses prévisions, et le solénoïde lui présenta des propriétés identiques à celles de l'aimant, étant doué, comme lui, de deux pôles jouissant des mêmes pouvoirs attractifs ou répulsifs. Il suit delà qu'un aimant, avec ses facultés polaires, est parlaitement assimilable à un système de circuits parallèles ayant leur plan perpendiculaire à son axe, et traversés dans le même sens par un même courant. Il y a plus : quand on veut faire agir deux solénoïdes l'un sur l'autre, on peut disposer les appareils de telle manière que ce soit le même courant voltaïque qui, sortant de l'un, traverse l'autre,
les animant ainsi tous les deux à la fois. Donc il n'y a point là deux agents contraires, encore moins deux agents contradictoires, expression totalement vide de sens en physique, mais bien un seul et même agent, réagissant différemment sur lui-même, selon qu'il se présente à lui-même dans une même direction ou bien en sens inverse : c'est un simple changement dans la disposition géométrique des deux portions d'un même fil, parcouru par un même fluide, qui détermine à lui seul un changement dans le mode d'action physique. Aussi nous demandons-nous vainement où donc un esprit, sans parti pris de sophisme, pourrait en quoi que ce soit trouver là matière à renverser la logique (1). Sans doute, il restera toujours dans le
1. Pour ôter toute prise à l'argumentation d"Hégel fondée sur les contraires, notons encore ici que, si l'on voulait ;i tout prix voir ici des contraires dans les directions gêomé- Iriquement opposées d'un même courant, la théorie hégélienne serait loin de s'en porter mieux. Suivant elle, en effet, ce sent les contraires qui s'identifient et engendrent par suite d'une attraction féconde ; or ici les contraires se repoussent, tandis que ce sont les semblables qui s'aUirent. Il ne faut pas se laisser prendre aux mots : si les pôles Nord et Sud de deux solénoïdes sont doués d'attraction, c'est parce que les deux courants mis en regard ont la même direction ; si au contraire les deux pôles de mémo nom exercent 1 un sur l'autre une action répulsive, cela
déploiement des forces naturelles un côté mystérieux; mais ce mystère même qui les recouvre, loin d'autoriser personne à ériger des extravagances en dogmes indiscutables, constitue évidemment pour tous la plus étroite obligation de prudence entière et d'absolue circonspection.
Si le fait de la polarité des aimants n'intéresse en rien la logique, est-il bien nécessaire d'ajouter qu'elle n'est pas plus mise en danger par ce qu'on est convenu d'appeler les pôles dans le circuit voltaïque? On conçoit que ce n'est pas ici le lieu d'exposer une théorie de la pile, théorie des plus difficiles, si l'on veut qu'elle soit précise et complète, et qui n'est point de notre compétence. A tout hégétien qui nous opposerait la vieille hypothèse usée des deux fluides, nous nous bornerions à répondre ceci : fût-elle vraie, elle nous obhgerait sans doute à reconnaître là deux contraires, mais ces deux contraires étant de nature identique à ceux dont nous constaterons plus loin nous-même l'existence, ne nous embarrasseraient en rien, car nous pouvons le répéter en toute assurance, il n'y a rien de commun entre la
tient à ce que, pour les mettre en présence, il faut préalablement faire exécuter une demi-révolution à l'un des appareils, ce qui donne à l'un des courants une direction con-' traire' à celle de son vis-à-vis.
notion de contraires et celle de contradictoires. Dès lors, à quoi bon tourner obstinément le dos à la science, et refuser de voir dans le circuit voltaïque, selon la conception nouvelle, un simple transport de matière impondérable, un vrai courant de fluide, d'un seul et même fluide, dans une direction déterminée ?
Enfin pour épuiser la série des agents qu'étudie la physique, il nous faut parler encore de la pesanteur et de la cohésion, ou plus généralement de l'attraction universelle dont elles ne sont que des cas particuliers. Que dire cependant de cette dernière force, demeurée jusqu'ici si complètement inconnue qu'à peine on ose hasarder parfois à son sujet quelque vague hypothèse ? On la connaît si peu qu'on ne sait même guère de quel nom la nommer : est-ce attraction, ou n'est-ce point plutôt répulsion qu'il faut dire? Newton lui-même hésite, déclarant que les mêmes faits peuvent recevoir indifféremment les deux explications opposées, résumées par ces deux mots. Quoi qu'il en soit de son essence, la seule question qui présentement nous intéresse est celle-ci : la réciprocité d'action des deux corps en présence dans tout phénomène de cette nature suffit-elle pour qu'on soit autorisé à les traiter de contraires? Les deux morceaux de fer que le fo.rg:er0n soude à blane sur
son enclume, mérilent-ils vraiment ce nom? Et ces deux molécules, unies par la cohésion dans une même goutte liquide ; et ces groupes innombrables composés de la terre et de chaque pomme qui tombe, et ces couples sidéraux formés d'un soleil et d'un autre soleil, ou d'un soleil et d'une quelconque des planètes de son système, ou bien d'une planète et d'un des satellites qui gravitent autour d'elle, sont-ce donc bien là des contraires?
Si l'on prend la peine d'aller au fond des choses, et si de plus on a soin de se maintenir exactement au point de vue des phénomènes étudiés, l'on reconnaîtra d'abord qu'entre les deux corps en présence, il n'y a point opposition, mais plutôt similitude de nature. Il faut bien distinguer, en effet, le cas actuel du cas de l'affinité chimique dont nous réservons l'examen pour plus tard ; tandis que les éléments dont cette dernière force opère le rapprochement sont toujours d'essence nécessairement opposée, la pesanteur s'applique indifféremment à des molécules quelconques ; pour elle, les dissemblances n'existent pas ; son entrée en exercice ne les suppose en rien. Quant à la cohésion, elle s'éloigne plus encore du mode d'action de l'affinité, car elle exige impérieusement pour s'exercer, sinon une identité complète, au moins comme dans les alliages, une très-grande analogie
de nature entre les éléments mis en présence. Ainsi, ce n'est point une différence, mais plutôt une conformité d'essence que l'on constate dans les corps, quand on se place au point de vue des forces étudiées; et par suite, c'est en vain que l'on chercherait dans une opposition de nature une raison plausible pour les regarder comme constitués, les uns vis-à-vis des autres, à l'état de contraires.
S'ils ne possèdent pas ce caractère par euxmêmes, serait-ce donc les forces auxquelles ils obéissent qui pourraient le leur imprimer? Pas davantage. Il est, en effet, de toute évidence que les forces partielles dont chacune de leurs molécules est le point d'application, sont de même essence, étant toutes le produit d'un seul et même agent physique : comment admettre, par exemple, que les deux forces sous l'action desquelles deux molécules d'une même goutte d'eau sont maintenues au contact, ne soient pas absolument similaires ? Comment croire qu'il puisse exister une différence de nature entre les deux puissances produisant dans tout phénomène d'attraction universelle le rapprochement des deux corps? Plus on y regardera de près, et plus on se convaincra qu'entre de telles forces il n'y a qu'une seule espèce de différence possible, et cette seule différence dont l'existence soit admissible, c'est simplement, comme dans le
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cas des forces magnétiques, la différence des directions suivant lesquelles elles s'exercent.
Donc, quant à propos des divers modes de l'attraction universelle nous poussons jusqu'au bout l'examen des différences, nous arrivons nécessairement à cette conclusion : ici encore, s'il y a des contraires, ce ne sont ni les êtres matériels euxmêmes, ni les agents auxquels ils obéissent, mais tout simplement les directions suivant lesquelles s'exercent les forces agissant sur les corps, car la direction que chacune d'elles affecte, est le seul élément (1) qui les différencie, et soit nettement
1. Il est vrai que les deux forces diffèrent aussi par leurs points d'application. Mais nous avons déjà vu que ceux-ci, pris en eux-mêmes, ne sauraient être considérés comme des contraires. Nous objectera-t-on qu'ils sont placés en vis-à-vis l'un de l'autre? Mais cela revient simplement à dire qu'ils n'occupent pas le même point de l'espace. Y aurait-il dans cette simple disposition géométrique une raison suffisante pour voir en eux des contraires? Après tout, si l'on y tient, nous n'y voyons pas grand inconvénient : si la terre et la lune forment deux contraires par ce fait qu'elles occupent deux positions différentes dans l'étendue infinie, il en sera de même de mon voisin d'en face et de moi ; qu'en pourra conclure Hégel ? Que la lune et la terre sont identiques? Que ce voisin et moi-même, constituant deux eontradidoires, nous ne formons à nous deux qu'une seule et même unité? Nous savoris fort bien qu'une telle conclusion n'est pas de nature à faire reculer Hégel : mais nous B. 11
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marqué du caractère d'opposition^ Donc ici, comme précédemment dans le cas des pôles de même nom mis en présence Tun de Tautre, nous avons bien, si vous voulez, des contraires, mais des contraires purement géométriques. En conséquence, nous pouvons maintenant encore être parfaitement tranquilles : Hégel aura beau faire, il ne saurait atteindre son but : il ne persuadera jamais à un lecteur sérieux qu'il y a là matière à renverser la logique.
En résumé, lorsqu'on passe en revue tous ces agents que la physique désigne sous les noms de magnétisme et d'électricité, de chaleur et de lumière, comme aussi d'attraction universelle, loin de trouver en lutte des puissances contraires, encore moins contradictoires, comme le veut Hégel, on ne rencontre jamais qu'un seul et même agent en exercice : dans chaque ordre de phénomènes, une force unique est en action, et les efTets différents qu'elle produit ne sont que les résultats d'une plus ou moins grande énergie, ou des directions relatives suivant lesquelles elle s'exerce : direction, intensité, voilà les deux éléments constitutifs de toute force; et certes Hégel aurait beau les
savons aussi qu'au jugement de toute personne de bon sens, une telle unité ne saurait être acceptée que d'esprits se complaisant dans le burlesque.
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torturer, ni lui, ni personne n'en saurait faire sortir de contradiction. S'il n'était inutile d'insister davantage sur cette enfantine conception de forces hostiles qui remonte aux premiers âges scientifiques, nous pourrions rappeler ce que nous avons dit, c'est qu'aujourd'hui même, les tendances de la science contemporaine sont de ramener à l'unité toutes ces puissances naturelles dont nous venons de parler, et qui naguère encore étaient regardées comme distinctes : la plus ou moins grande facilité que l'on rencontre à les transformer les unes dans les autres, et leurs équivalences respectives conduisent naturellement l'esprit à croire à leur identité : une seule force pour animer la matière, comme un seul Dieu pour gouverner le monde des Esprits et des corps, n'est-ce pas là l'inévitable formule de la science à venir? Mais alors à quelle incommensurable distance ne sera-t-elle pas de la soidisant métaphysique Hégéhenne !
Toutefois, il est clair que tous les contraires naturels sur lesquels cherche à s'appuyer la philosophie allemande, ne sauraient comme dans le fait des forces précédemment étudiées, disparaître par la simple constatation de la non-existence de l'un des éléments, et par la réduction des phénomènes à de simples différences d'intensité ou de
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direction. Au lieu de ces mystérieux agents de ïa nature que nous venons de passer en revue, si nous considérons maintenant les objets matériels eux-mêmes, nous trouverons évidemment des cas oii les deux termes sont parfaitement irréductibles, oii par conséquent le groupe existe (1).
Il y a certainement des contraires dans la nature. Cela résulte, sans nul doute possible, de la définition même du mot contraire. Cette expression, dont le sens est assez vague dans le langage ordinaire, présente dans la langue philosophique plusieurs significations bien distinctes qu'il nous importe de préciser, avant d'aller plus loin, pour éviter toute équivoque, et pour nous mettre en mesure de mieux comprendre plus tard en quoi les contraires diffèrent des contradictoires. Aristote, à qui l'on est obligé de remonter dans toute question pareille, lui attribue trois sens bien tranchés et nettement définis : « On appelle contraires, dit-il, les choses de genres différents qui ne peuvent coexister dans le même sujet; celles qui diffèrent le plus dans le même genre, et celles qui diffèrent le plus dans le même sujet (2). » D'après cette
1. Ce qui ne veut pas dire toutefois qu'il renferme une contradiction, comme le veut Hégel.
2. Métaphysique, liv. V. Trad. Pierron et Zévort, p. 173 du l*"- vol.
définition, il y a donc trois catégories bien distinctes de contraires.
Puisque nous sommes présentement à la recherche des contraires réalisés dans la nature, et de ceux-là seulement, il est clair que, pour le moment, nous n'avons pas à nous arrêter à ceux de la })remière catégorie. Nous aurons l'occasion d'y revenir plus tard, et d'en citer des exemples ; mais actuellement, nous pouvons passer outre : comme ces sortes de contraires ne sauraient, par définition même, coexister dans le même sujet, nous verrons plus loin que ce sont simplement des abstraits constitués l'un vis-à-vis de l'autre à l'état répulsif, et que, par conséquent, ils ne sont nullement dénature à se prêter aux théories d'Hégel ; dès lors, ils n'ont point pour nous de véritable intérêt dans la question présente.
Quant aux deux autres catégories, elles vont s'offrir à nous dans de tout autres conditions. Occupons- nous d'abord de celle que forment « les choses différant le plus dans le même genre. » Ces choses sont de deux ordres bien tranchés, suivant que ce sont des objets naturels, ou bien de purs abstraits. On sait que c'est le premier cas seul, qui fait présentement le sujet de notre étude : l'autre se représentera plus loin de lui-même.
Imaginons, développées devant nous, ces classifications que constituent les diverses branches des sciences de la nature, classifications où tous les êtres sont répartis par groupes d'après leurs analogies et leurs différences, oîiles variétés sont réunies en espèces, où les espèces se rapprochent ou s'éloignent pour constituer des genres, oii les genres forment à leur tour des familles ou des classes : eh bien ! chacun des groupes ainsi formés nous offrira dans la comparaison de ses deux termes ultimes un exemple de contraires naturels. Prenez les deux extrêmes de chaque classe et de chaque famille, les deux espèces qui diffèrent le plus dans chaque genre ou sous-genre, les deux variétés les plus nettement tranchées de chaque espèce ; et même allez plus loin encore, et dans ces espèces et variétés où la dittérence des sexes est nettement accusée, mettez en regard le mâle et la femelle, et vous aurez autant de cas de con* traires. Aussi, vu l'infinie richesse de la nature, on doit reconnaître que le nombre des contraires naturels est immense. Rassurez-vous d'ailleurs : un tel résultai, comme vous le verrez, ne nous compromet guère.
L'existence de ces contraires naturels une fois constatée, la question à résoudre serait celle-ci : ces contraires sont-ils vraiment des contradic-
toires? Mais nous ne sommes pas encore, on le sait, en mesure d'y répondre, et nous devrons auparavant, en regard de la notion de contraires, rappeler ce qu'on entend par contradictoires. Provisoirement, nous allons nous borner à simplifier le problème en réduisant le nombre des contraires à étudier, et supprimant de la liste des contraires que nous venons de reconnaître, deux séries de contraires que l'Hégélianisme ne saurait invoquer.
Si l'on se place au point de vue de l'action réciproque qu'exercent les uns sur les autres les divers êtres de la nature, on reconnaît à première vue que, pris deux à deux, ils sont marqués suivant les cas de trois caractères différents et qui s'excluent.
En effet, il se peut d'abord que les deux êtres rapprochés ainsi soient deux êtres hostiles : tantôt ce sont deux ennemis qui, jouissant de facultés analogues, d'appétits semblables, et pareillement armés pour la guerre, se trouvent en état, comme le tigre et le lion, de lutter à armes égales ; tantôt le groupe est tel que le combat n'est pas possible, l'un étant fort et l'autre faible, l'un étant par nature l'égorgour, tandis que le seul rôle possible de l'autre est celui de victime : comme exemple, le renard et la poule, le loup et le mouton.
Ou bien les deux êtres mis en présence sont sans action l'un sur l'autre, de sorte qu'au point de vue de leurs rapports réciproques, on peut les qualifier de neutres ou à' indifférents. Prenez, par exemple, un minéral, et placez en regard un autre minéral, et vous aurez un tel groupe ; même résultat, si vous mettez un herbivore en vis-à-vis d'un autre herbivore, à moins cependant qu'un champ de vie trop restreint ne crée entre eux la concurrence pour l'existence.
Enfin, au lieu d'individus indifférents ou hostiles, on peut rapprocher les êtres qui, bien que dissemblables, sont cependant doués de sympathies réciproques, partant sont associables, et que la nature met simultanément en œuvre pour la réalisation d'un même but. Ces groupes d'êtres ont pour ainsi dire leur type dans ces couples sans nombre que forment les deux sexes au sein de la double série animale et végétale. Ce sont bien là des contraires, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, car le mâle et la femelle constituent les deux seuls termes d'un même groupe naturel; ils en sont donc bien les deux extrêmes, et tombent bien sous l'application de la règle donnée. Seulement, la qualification de contraires une fois admise, ne perdons pas de vue le sens précis du mot, et gardons-nous surtout d'y faire ensuite entrer
involontairement l'idée d'opposition, comme l'exigerait la théorie Hégélienne. De ce que le mâle et la femelle se posent vis-à-vis l'un de l'autre dans leurs différences respectives, ils ne sont pas pour cela le moins du monde des êtres antagonistes : leurs différences mêmes sont harmoniques, et dans la poursuite d'une œuvre commune, la procréation, elles se complètent et s'achèvent réciproquement. On peut donc dire, en empruntant un terme d'une rigoureuse exactitude à la géométrie, que màle et femelle sont complémentaires l'un de l'autre : la mise en commun de leurs facultés physiologiques leur permet, en effet, d'atteindre un résultat que la nature refuse à leur action isolée, et de se fournir réciproquement ce qui manque à chacun pour Tobtention d'une même fm. Dans la nature inanimée, la chimie nous offre aussi des groupes présentant des caractères analogues, autant toutefois que la mort peut ressembler à la vie : les acides et les bases, par exemple, comme aussi les deux corps réputés simples qui les composent eux-mêmes. Tous ces contraires, on le sait, sont doués d'une sorte de sympathie attractive, force mystérieuse qui les porte à s'unir intimement pour constituer des composés où souvent disparaissent en apparence les propriétés
des composants, bien qu*en réalité ces propriétés ne fassent que se maintenir respectivement en étal d'équilibre.
Cela posé, et ce triple groupement des êtres étant fait, si nous nous reportons maintenant à ces innombrables contraires naturels dont nous avons constaté l'existence, nous verrons immédiatement qu'ils se décomposent en trois séries bien distinctes: la première et la seconde contenant les contraires formés d'êtres hostiles ou neutres, et latroisièmerenfermant tous les contraires propres à Tassociation.
Or, il est évident que les deux premières ne sauraient apporter à Hégel aucun appui : les seuls contraires, en etîet, qu'il puisse invoquer, sont ceux qui, jouant en commun le rôle de générateurs, s'identifient dans un même produit au sein duquel ils se fondent et s'évanouissent. Ici, rien de semblable évidemment : ouïes deux êtres sont sans relation entre eux^ ou bien leur rapport n'a pour tout résultat que la destruction même du plus faible au profit du plus fort.
En conséquence, les seuls contraires de la seconde catégorie qui nous resteront plus tard à étudier pour décider si réellement Hégel est en droit de les considérer commedes contradictoires, ce sont ces contraires associables, formés de deux
êtres doués de tendances sympathiques, et d'affinités réciproques.
Toutefois, ne l'oublions pas : nous avons encore un troisième genre de contraires à passer en revue, et pas plus que du précédent, l'Hégélianisme n'est disposé à nous en faire grâce, vu qu'il y puise une partie de ses arguments.
On se rappelle comment sont définis les contraires de la troisième catégorie : ce sont < les choses qui diffèrent le plus dans le même sujet. »
Dès l'abord, ces derniers contraires se séparent donc nettement des seconds comme aussi des premiers : des seconds par ce fait dont il importe de prendre note, que ce ne sont plus ici deux individus distincts qui constituent le groupe, mais seulement deux facultés^ deux modes d'un seul et même être; et des premiers, par ce caractère fondamental que, loin d'être formée de contraires antipathiques, la troisième catégorie se compose de contraires éminemment associables, puisqu'on vertu même de leur définition, le même sujet les renferme. Pour bien saisir la nature de ces sortes de contraires, citons quelques exemples. Prenons, si vous voulez, l'âme humaine, et rangeons ses facultés par ordre de prééminence. Au sommet, nous placerons naturellement la raison qui lui fait atteindre les vérités éternelles,
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tandis qu'au bas de l'échelle, nous pourrons mettre la sensibilité purement physique : nous aurons évidemment là deux extrêmes constituant deux contraires de la troisième catégorie. Dans des limites moins étendues, et sans sortir de la faculté sensible, nous pourrons en trouver deux autres : les joies de Tintelligence et les plaisirs des sens, le transport d'Archimède découvrant le grand principe qui porte son nom dans la science, et le sentiment de bien-être tout matériel que le bain procure à son corps fatigué. Dans un champ plus restreint encore, nous pourrons ranger nos sensations suivant la nature de l'ébranlement agréable ou pénible qu'elles impriment, et nous aurons ainsi les deux contraires du plaisir et de la douleur physiques. On conçoit que l'on pourrait multiplier indéfiniment les exemples. Ainsi pas de doute possible : il y a des contraires qui coexistent dans un même être. Si donc le traducteur d'Hégel, après nous avoir dit : « L'homme est composé d'âme et de corps, de joie et de tristesse, d'amour et de haine, de rires et de larmes, de santé et de maladie, » se bornait à conclure à l'existence de contraires, nous serions pleinement de son avis; quand il nous dit que l'homme est formé « des éléments les plus contradictoires^ » qu'il est « de tous les êtres celui où la contradic-
lion et la lutte sont les plus intenses, » et que « plus nombreuses et plus profondes sont les contradictions dans un être, plus remplie est son existence, plus haute est sa perfection (1),» alors malgré la meilleure volonté du monde, nous ne saurions le suivre ; car non-seulement pour tout logicien, mais encore pour toute personne qui sait le sens des mots, les contraires ne sont nullement par essence des contradictoires (2) ; sans doute, il en est qui peuvent le devenir, mais ceux-là ne prennent ce caractère que sous certaines conditions expresses dont nous présenterons bientôt le résumé, conditions qui ne sont ici nullement remplies. Pour conclure de ces contraires de la présente catégorie à la prétendue loi de la contradiction que Ton nous dit régir la nature entière, il ne faut pas moins, nous nous en convaincrons bientôt, que .e plus grossier abus de mots, ou la plus étrange ignorance de leur signification.
En résumé, il est donc deux genres bien distincts de contraires naturels sur lesquels nous aurons plus tard à revenir pour juger la valeur de la doctrine Hégélienne de l'identité des contradic-