‹ Méthode spinoziste et méthode hégélienneChapitre 19 sur 37 · LES CONTRAIRES DANS LA NATURE · texte numérisé non relu

LES CONTRAIRES DANS LA NATURE

Dans cet examen des choses de la nature, nous aurons à les répartir en deux groupes : nous examinerons d'abord, au point de vue de la question des contraires, les forces^ ou agents naturels insaisissables à nos sens, mais dont la mystérieuse action constitue la vie môme de l'univers ; puis nous étudierons les corps bruts ainsi c|ue le monde organique, afm de nous assurer si la réalisation du principe Hégélien de la contradiction apparaît dans l'une et l'autre série avec cette irrésistible évidence que proclame son auteur.

Et d'abord les forces de la nature.

Ici, nous nous trouvons en présence de la question la plus délicate de tout le domaine des sciences physiques. On sait qu'à l'heure actuelle celles-ci tendent à tout expUquer par l'hypothèse des mouvements divers d'un seul et même fluide impondérable, de sorte que toute la nature inanimée se résumerait en deux mots; matière et

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mouvement. Sans trop nous écarter de ce nouveau mode de voir, nous ne croyons pas ici devoir astreindre absolument notre langage aux exigences de cette conception, et cela pour plusieurs raisons : bien que celte hypothèse nous attire assez vivement à elle, elle ne nous semble pas encore assez rigoureusement établie pour entraîner toutes les convictions, et nous obhger à la suivre jusque dans ses conséquences extrêmes ; puis notre but étant de rechercher, non pas seulement le degré de vérité des doctrines Hégéliennes, mais aussi, chemin faisant, le plus ou moins de sincérité de leur auteur, nous ne pensons pas pouvoir nous placer strictement au point de vue des idées les plus récentes pour le juger, et nous croyons que la justice même nous oblige à nous tenir un peu plus près du courant d'opinions scientifiques reçues déjà de son temps. D'ailleurs il ne s'agit là que d'une question de forme, et il sera facile au lecteur d'apporter lui-même, si bon lui semble, les quelques modifications ou compléments nécessaires pour mettre notre exposition en parfaite harmonie avec la théorie actuelle, et surtout pour affirmer davantage ce que, par excès de précaution, nous laissons plus ou moins dans le doute. Cela dit, passons à l'examen des faits. Suivant Hégel, l'étude des forces naturelles

présente à l'œil du philosophe un nombre infini de cas de contrariété : telles sont, en premier lieu, les oppositions à chaque instant réalisées du froid et du chaud, de la lumière et de l'obscurité.

Mais pour mieux mettre le lecteur à même de juger le mode d'argumentation dont use Hégel, nous croyons bon de citer ici les hgnes suivantes de sa Grande Logique^ o\i ses théories d'optique se trouvent résumées :

« Peut-être se représente-t-on l'être pur sous l'image de la pure lumière, et le néant pur sous l'image de la nuit pure. Mais si l'on applique cette représentation sensible à l'être et au néant, l'on s'assurera facilement que dans la clarté absolue on voit autant et aussi peu que dans la nuit absolue. Lumière pure et nuit pure sont deux déterminations également vides. Ce n'est que dans la lumière déterminée — et la lumière est déterminée par l'obscurité, comme celle-ci l'est par la lumière — qu'on peut distinguer quelque chose, parce que la lumière obscurcie, et l'obscurité éclairée, contiennent une différence qui leur donne une existence déterminée » (1).

1. Logique, Trad. Véra, 2« Vol. p. 23. — Le but qu'ici poursuit Ilégel en comparant la lumière pure et la nuit pure à l'être et au néant, c'est d'établir « l'unité de l'être et du néant » qui forme le point de départ de son système,

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Avant de passer à l'examen de la théorie physique ci-incluse, nous nous permettrons quelques mots de réflexion sur le procédé dialectique dont il est fait usage dans ce passage, procédé permanent chez Hégel. Ces expressions de lumière pure et de nuit pure, rapprochées d'être pur et de néant pur, ne peuvent évidemment se traduire en langage ordinaire que par idée de lumière, idée de nuit : toute interprétation tendant à leur donner un sens concret serait démentie par la qualification de « déterminations vides > qui leur est appliquée. Aussi quand Hégel nous fait entendre que ridée de lumière ne vaut point, comme moyen pratique d'éclairage, nous ne dirons pas un rayon de soleil, mais même un modeste lampion, il nous donne envie de lui répondre que nous nous en doutions bien un peu : en fait de pouvoir émissif, il est certain que l'idée de lumière doit nécessairement céder le pas au lumignon le plus vulgaire. Il semble donc à première vue qu'il eût pu s'épargner cette proposition aussi creuse que sentencieuse : « Dans la clarté absolue on voit (1) autant et aussi peu que dans la nuit absolue. » Eh

unité qui, selon lui, « se rencontre dans tous les événements, dans tous les objets, et dans toutes les pensées.» Loco citato.

4. Que dire de cet « on voit » qui met l'œil en exercice dans une région tout alstraite ?

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bien ! Hegel en a jugé tout autrement, et pour cause : c'est que, grâce à l'ambiguilé des termes, cette proposition, comme moyen de prestidigitation, a une valeur qu'apprécie fort le dialecticien allemand : elle est tout-à-fait propre à servir de passe à sa lumière déterminée, faite de lumière et d'ombre, et elle prépare adroitement le tour de gobelet d'où celle-ci va sortir. Notons, en effet, qu'en outre du sens abstrait constaté plus haut, elle en présente un tout autre, le sens concret. Ce dernier, il est vrai, est plutôt un grossier nonsens : dire au sens concret que la lumière pure ne permet pas plus de voir les choses que la nuit pure, c'est évidemment dire une absurdité ; mais c'est tout juste cette absurdité qu'Hégel veut voiler et faire passer à la faveur de l'autre sens. S'il atteint ce résultat, le tour est joué, car admettre que la lumière pure (au sens concret) ne suffit pas à la vision, c'est évidemment ouvrir la porte à la théorie Hégéhenne de l'absolue nécessité du mélange d'ombre et de lumière. Ici d'ailleurs comme partout, ce qu'on trouve au fond de la pensée d'Hégel, c'est un parfait mépris pour le lecteur , uniquement destiné , selon lui , à lui servir de dupe. En somme, l'artifice est grossier, et le lacet qu'il nous tend, s'il est facile à nouer, l'est plus encore ù romi^re. De deux choses l'une ;

OU bien les' éléments de cette lumière déterminée sont réellement abstraits, et alors, l'union de deux abstraits ne pouvant donner qu'un abstrait, elle est nécessairement elle-même une abstraction, ce qui ne peut être le résultat voulu d'Hégel, car il nous dit que c'est seulement au sein de cette lumière déterminée que l'œil peut distinguer les. objets; ou bien, la lumière déterminée devant être concrète, ses deux éléments sont concrets comme elle ;mais ces éléments ne pourraient être que la lumière pure et la nuit pure, puisqu'Hégel n'en mentionne pas d'autres. Dans ces dernières expressions, lumière pure et nuit pure, que d'abord il a dû prendre, pour faire accepter la proposition sus-énoncée, dans le sens d'idée de lumière et d'idée de nuit, il finit par leur faire désigner, non plus les idées, mais les choses mêmes. En résumé, comme nous l'avions déjà vu, son artifice consiste donc à passer sournoisement de l'abstrait au concret.

Hégel nous répondra sans doute avec son dédain ordinaire que nous ne le comprenons pas, car devant tout adversaire qui le gêne, sa ressource favorite est de poser pour le grand homme incompris ; il nous dira que dans sa doctrine, où tout naît de Vidée, où la Logique est étroitement unie à la Métaphysique, et dont la base même est

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l'identité des contradictoires, il y a identité complète entre l'abstrait et le concret, entre la chose et son idée. A cela nous répondrons que c'est justement cette identité de l'abstrait et du concret qu'ici nous lui reprochons, et que ce reproche, nous serons en droit de le lui faire, tant qu'il n'aura pas établi clairement cette identité. Partout il affirme, jamais il ne démontre, à moins qu'il ne prétende ériger le cercle vicieux en procédé logique, et appeler démonstration l'invocation d'un principe dans le but d'établir certains faits, suivie de l'emploi de ces mêmes faits pour légitimer le principe. Toutes les langues distinguent entre la pensée abstraite et la chose concrète, et la Raison proclame hautement que l'idée n'est pas la chose, que l'abstrait n'est pas le concret: qu'Hégel nous prouve donc qu'ici le genre humain se trompe ; mais qu'il sache bien que pour renverser une loi rationnelle ainsi reconnue de l'universalité des hommes, il faut autre chose qu'un langage amphigourique et des procédés d'escamoteur : l'équivoque ne fait pas preuve.

Ces réflexions faites, revenons à la question purement physique qui doit nous occuper : le froid et le chaud, la lumière et l'obscurité constituentils de vrais contraires que puisse invoquer Hegel ? En aucune façon. Voici, en effet, ce que nous dit la science : l'un des deux termes de l'opposition

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n'est qu'une simple conception, et, comme agent naturel, il n'a pas la moindre existence, de sorte que le prétendu groupe se réduit à l'unité. Entant qu'élément de la nature, le froid n'est pas : l'agent calorifique seul existe. La diversité des manifestations de celui-ci dépend uniquement de ses divers degrés d'ébranlement, et de la plus ou moins grande énergie de sa présente activité (1). Le principe lumineux nous offre absolument le même caractère : n'est-il point même identique au précédent, et chaleur et lumière ne sont-elles pas seulement des modes d'un agent unique? Aujourd'hui lo fait paraît des plus probables ; mais cette unité, vraie ou fausse, ici ne nous importe en rien : le seul point essentiel, et celui-là, la science le regarde commé certain, c'est la non-exist-ence d'un agent obscur. Pour produire la plus éclatante lumière comme les ténèbres les plus profondes, la

1. Il y a un demi-siècle, les physiciens admettaient plus volontiers une autre hypothèse.

Pour eux, le calorique était un fluide particulier qui se logeait dans les corps, et qui, suivant son degré de densité^ y déterminait une température plus ou moins élevée. Le froid était alors le résultat, sinon de l'absence, du moins d'une trop grande rareté de ce fluide. Il est clair d'ailleurs qu'il n'y avait dans cette conception, pas plus que dans la nouvelle, rien qui pût autoriser la doctrine Hégélienne des contradictoires.

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nature n'emploie qu'un seul élément sous deux états différents : le mouvement et le repos. Attribuer aujourd'hui le froid et l'obscurité à des agents spéciaux, antagonistes de la chaleur et de la lumière , serait aux yeux de la science la plus grossière bévue. Le froid n'a d'existence distincte que comme sensation: c'est le résultat interne de l'impression produite sur nos organes par un corps où le calorique ne présente qu'une faible énergie d'action. Semblablement, l'obscurité n'étant qu'un mode de l'agent lumineux, le mode du repos, n'existe en dehors de cet agent que comme phénomène physiologico -psychologique. C'est donc uniquement dans les sensations, dans les idées qu'elles provoquent et dans les termes qui rendent ces idées, en un mot, c'est seulement au point de vue de notre sensibilité physique et de notre pouvoir d'abstraction, et nullement dans les éléments naturels eux-mêmes, qu'il est permis de voir ici des contraires. Or, l'étude des abstraits et des autres contraires résultant du jeu même de nos diverses facultés déviant avoir prochainement son tour, nous n'avons pas maintenant à nous en préoccuper, et la seule chose qui présentement nous intéresse, c'est notre droit avéré de formuler au nom de la science, cette conclusion: les contraires mentionnés n'ont pas la moindre existence

dans Tordre naturel et concret, vu que le groupe nécessaire au dualisme se trouve, par l'examen des faits, réduit à l'unité (1).

Rien donc ici qui n'aille à l'encontre de la théorie d'Hégel. On peut, il est vrai, nous objecter que les idées scientifiques aujourd'hui reçues sur la nature des agents calorifiques et lumineux, ne sont en réalité que des hypothèses ; que ces hypothèses, très-probables sans doute, ne sauraient présenter un caractère d'absolue certitude ; et qu'après tout Hégel n'a pas été seul à les rejeter : Gœthe, lui aussi, repoussait à la fois et la théorie newtonienne de l'émission,

1. Le traducteur d'ïlégel repousse absolument ces conclusions de la science : dire que l'ombre et le froid ne sont pas des agents réels, mais des privations de la lumière et de la chaleur, « c'est mutiler la réalité, » et se payer « de distinctions purement verbales.» Et voici ses raisons: « Comme si, dit-il, la privation dans un être pouvait exister sans un principe qui la produit. » (Logique, 1" vol. p. 48). Ainsi quand je n'ai point d'argent dans ma poche, c'est parce que le principe contraire, le non-argent, s'y est sournoisement introduit pour en chasser son ennemi ! On croit vraiment rêver quand on entend pareille argumentalion. Comme si le mol privation n avait que le sens actif! — D'où résulte donc l'opposition du sec et de l'humide, si ce n'est de l'absence ou de la présence d'un seul et même élément, l'eau ?

et l'hypothèse cartésienne des ondulations de l'éther; et comme Hégel, il regardait les rayons colorés, réputés simples par tous les physiciens, comme des composés de lumière et d'ombre unies dans des proportions différentes. Tout cela est vrai ; mais tout cela ne saurait en rien atténuer ce qu'il y a de monstrueux dans la conception d'Hégel ; car même en admettant, par impossible, que Goethe ait raison, et que l'hypothèse de l'éther doive plus tard disparaître de la science , il ne s'ensuivrait nullement qu'Hégel soit en droit de formuler sa théorie : sans doute, il y aurait là deux contraires, la lumière et l'ombre; mais ces contraires rentreraient dans la catégorie de ceux, tels que les acides et les bases, dont nous constaterons plus loin l'existence; et ces contraires, c'est un point essentiel sur lequel nous insisterons dans la suite de façon à le mettre hors de doute, ne sauraient dans aucun cas constituer des contradictoires. Il resterait donc toujours à la charge d'Hégel d'avoir, pour les besoins de sa thèse, indûment transformé le simple fait de l'existence de contraires en contradiction formelle.

A propos des forces de la nature, Hégel nous oppose encore comme un argument irrésistible, le fait de la polarité ; selon lui, si la physique

admet cette conception « qui joue un si grand rôle 5> dans ses études, elle ne saurait adopter en même temps les principes de « la logique ordinaire » (1). Ainsi, suivant ce profond métaphysicien, .de ce qu'un aimant a deux pôles, la logique est renversée ! C'est ce qu'il faudra voir ; seulement qu'on veuille bien d'abord nous permettre de remarquer encore la singularité de ses procédés dialectiques. A l'époque même où paraissait sa Logique, la nature des forces magnétiques ' était encore, on le sait, des plus mystérieuses. Une hypothèse fort incertaine, passablement obscure , l'hypothèse de deux fluides {^) due à Coulomb, et qui dès le lendemain devait disparaître, voilà tout le bilan de la science au moment où prétendait l'invoquer Hégel pour procéder au renversement des éternels axiomes de la raison. Or, ce profond mystère qui planait alors sur la question des aimants, loin d'être une excuse de ses erreurs, n'est-il pas au contraire la condamnation la plus complète de la trop flagrante témérité de ses

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