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LES CONTRADICTOIRES

Si nous voulons résumer ce qui précède à propos des contraires, nous serons conduits aux conclusions suivantes : il est certain que la nature en renferme un nombre immense. Donc en constatant le fait de l'existence des contraires, les anciens ont eu raison. Seulement, il est certain aussi que les idées qu'ils s'en sont faites étaient fort incorrectes, et semées d'erreurs aujourd'hui palpables. D'abord, ils ont cru trouver dans les forces naturelles de nombreux contraires que nous savons ne pas exister ; puis cette sorte de vertu créatrice qu'ils attribuaient à la contrariété, doit être autrement et plus largement conçue. Il est clair que dans un genre renfermant plusieurs espèces, les différences entre deux quelconques d'entre elles ont presque autant d'importance, au point de vue de la richesse et de la variété de l'univers, que les différences séparant les extrêmes; aussi ce qu'on peut dire de plus exact

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et de plus général en même temps (et nous lavons déjà dit), »'est que ce sont les différences plus ou moins tranchées des êtres et leurs oppositions harmoniques qui font vraiment la vie de la nature : supposez, en effet, un monde où tout soit identique, et cette universelle identité sera simplement la mort universelle. La chose est évidente d'elle-même.

Mais s'il en est ainsi, pourquoi donc, au lieu d'employer honnêtement les données des sciences modernes à dégager l'idée desconti aires du vague et du faux des conceptions anciennes, Hégela-t-il préféré falsifier les faits scientifiques pour la mieux travestir? Et comment le succès, et un succès si prodigieux, a-t-il pu couronner pareille entreprise ?

La raison en est assez facile à saisir : elle tient tout à la fois à l'homme, au pays et aux circonstances. Reprendre une antique doctrine dans le but unique de la passer au creuset pour l'épurer de ses scories, c'est une œuvre méritoire sans doute, mais après tout des plus modestes, et qui ne pouvait satisfaire ni les hautes visées du philosophe, ni les exigences inconsidérées du public allemand deTépoque. Celui-ci, vivementdésireux de voir venger un passé qui laissait les productions nationales assez en arrière de celles des

littératures classiques, et complètement enivré des succès aussi mérités d'ailleurs que brillants d'un Lessing et d'un Kant, d'un Schiller et d'un Goethe, ne connaissait alors ni frein à ses désirs , ni bornes à ses prétentions ; et sous l'inspiration d'une ambition aussi folle dans ses impatiences que démesurée dans son but, il ne rêvait rien moins que de voir l'esprit germanique non-seulement s'élever d'un seul coup d'aile au niveau des plus hautes œuvres de la pensée, mais encore les dépassant toutes de cent coudées dans un vol plein d'audace, établir soudain sur l'univers stupéfait et conquis une primauté de génie absolument incontestée. On le comprend sans peine : à un tel public, avide avant tout d'étonner le monde, ce qu'il fallait à tout prix, c'était du neuf, ou du moins son semblant, c'était surtout de l'extraordinaire (1). Son vœu fut exaucé ; Hégel se trouva

i. C'est souvent par les petits côtés de la vie, que l'on connaît le mieux la nature intime d'un peuple. Une étude du caractère germanique, faite de ce point de vue, en révélerait, croyons-nous, ce trait remarquable: c'est qu'il ne déplaît nullement à r^Vllemand de paraître trompé, s'il a quelque chance de tromper les autres. Voyez l'Allemande : el'e sait parfaitement que sa voisine se pare de fausses dentelles et de bijoux de cuivre ; mais elle se garde bien d'en rire: c'est qu'elle aussi en porte, et qu'elle espère, en feignant de croire à la richesse de parure de sa rivale, que

là juste à point pour lui en servir. Voilant sous un faux vernis de candeur allemande, un insatiable besoin de célébrité, et peu scrupuleux, nous nous en convaincrons bientôt de plus en plus, sur les moyens de la conquérir, notre philosophe semblait né tout exprès pour exploiter une situation intellectuelle qu'on dirait faite elle-même à plaisir en vue de légitimer d'avance les plus téméraires aventures de la pensée. En ce temps-là, pour qui savait sonder du regard l'horizon germanique, le vent soufflait visiblement à l'absurde : en homme

celle-ci, moins perspicace, prendra au sérieux la sienne propre. L'Allemand raisonne souvent de même en matière artistique, littéraire ou scientifique. A défaut d'or, se dit-il, mieux vaut le clinquant que rien, car il se peut après tout que l'étranger s'y laisse prendre. De même encore en fait de morale: si le Français ne croit pas sans réserve à tous les vices dont il se gratifie, l'Allemand n'est pas sans donte au fond de 1 âme beaucoup plus convaincu de toutes les vertus qu'il se prête; mais en homme pratique, il songe aux solides avantages d'une bonne renommée, et ne néglige rien pour que la sienne vaille mieux que lui-même. C'est à ce genre de calcul tout germanique qu'il faut, selon nous, se reporter pour trouver le secret de cet étourdissant accueil qu'a fait l'Allemagne aux billevesées métaphysiques d'Hégel: voulant à tout prix voir l'univers en extase devant la transcendance du génie allemand, il était de première nécessité qu'elle au moins parût y croire.

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avisé, vite il en gonfla sa voile ; et grâce à ses perfides manœuvres, jamais, même aux plus mauvais jours des grandes tourmentes philosophiques, jamais pareil flot de non-sens n'avait encore ballotté Tesprit de l'homme sur l'abîme du vide (1). D'ailleurs, pour entraîner toute une génération dans ce tourbillon vertigineux où les plus puissantes énergies intellectuelles devaient si follement s'engloutir et se perdre, jamais plus grandes habiletés ne furent déployées dans l'art de la fascination et de la tromperie. Jamais, non pins, pour s'imposer à la foule idiote de ces soi-disant penseurs qui, sous prétexte de profondeur d'esprit, font profession de comprendre rincompréhensible, jamais débauche impudente

1. Nous n'entendons, on le sait, juger ici que la Logique d'Hégel : sortir de là, ce serait sortir de notre sujet. Nous ne voulons pas dire d'ailleurs que tout ait été vain dans ce mouvement intellectuel dont Hégel est le centre et le moteur; mais le bien que l'Hélégianisme a pu produire est indépendant de sa nature propre^ et tient simplement à ce fait qu'il est impossible qu'une grande fermentation d'idées ait lieu sans aucun profit pour la science. Parmi les forces déployées, quelques-unes ont certainement donné des résultats avantageux ; mais n'estil pas permis de regretter que tant d'autres aient été gasjîillées et perdues, ou ce qui est pis encore, employées plus ou moins sciemment au service dë l'erreur ?

d'idées, en revêtant la forme tonébrouse de Toracle, n'avait su prendre des airs plus inspirés. C'est moins une philosophie qui s'expose qu'une révélation qui se prêche ; tout est calculé pour l'effet à produire : d'une main l'on otîre généreusement la science parfaite au disciple fidèle, et de Fautre on lance à tout insoumis le plus méprisant anathème. Le neuf étant d'ailleurs de rencontre difficile, notre Révélateur se dit, non sans raison, qu'en fait d'extravagances, les plus vieilles sont souvent les meilleures, étant les plus oubliées, partant les plus faciles à rajeunir. Empruntée à l'ancienne sophistique, l'argumentation Hégélienne n'est certainement pas nouvelle; mais la vieille arme des sophistes est assez soigneusement fourbie pour faire croire à l'œil inexpérimenté qu'elle sort pour la première fois du fourreau. L'audace des exigences ajoute encoreàTillusion : non-seulement les plus antiques arrêts de la Raison sont mis à la réforme, mais désormais la Science elle-même, pour garder son nom, devra bon gré mal gré se couler dans le moule que la main d'Hégel a daigné modeler pour elle. Si tout n'est pas neuf dans la doctrine, au moins tout est refait à neuf, et le monde de la pensée, et l'univers lui-même, tout jusqu'à son créateur. Car ne l'oublions pas : Hégel a son Dieu,

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un Dieu bien à lui, et ce Dieu, nous le savons, c'est la contradiction. Oui, s'il faut en croire Hégel, c'est là le foyer mystérieux où s'anime la Nature, c'est là l'essence même et « la raison d'être » des choses ! La contradiction, voilà l'universelle matrice où s'engendre le Cosmos, voilà la Vertu créatrice au sein de laquelle éternellement l'Absolu s'élabore, « et dans le ciel comme sur la terre, tout est contradiction ! »

Tel est bien le Dieu nouveau qu' Hégel apporte au monde, et qu'avec la triomphante assurance du Voyant, il lui révèle d'ailleurs en parfait langage sibyllin. Libre certes aux fidèles d'adorer pieusement la sainte idole! Quant à nous, profamtm vulgus, qui n'admettons rien sur la foi des oracles, la méthode divinatoire est peu faite pour nous séduire, et quelque bonne preuve ferait mieux notre affaire. A défaut des explications du Grand Pontife dont le soin constant est de se dérober dans un nuage, prenons donc pour guide la Nature elle-même, et demandons-lui si réellement ce sont les contradictoires qui la constituent, et s'il est vrai qu'elle vit de contradiction. Toutefois, pour résoudre un tel problème en toute certitude, il importe de bien préciser d'abord en quoi consiste une contradiction, dans quelles circonstances elle se produit, et quels en sont les vrais

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caractères, car on le comprend, toute ambiguïté, toute confusion doit inévitablement profiter au sophisme. Au risque donc d'ennuyer un peu le lecteur, nous croyons utile de rappeler encore à ses souvenirs certains principes élémentaires, vieux comme le monde, et partant d'apparence assez naïve, mais qu'il faudrait bien se garder de traiter, pour un tel motif, avec ce dédain dont Hégel les voudrait voir accueillir ; car ces principes, d'une importance capitale dans la lutte de la Science contre la Sophistique, constituent les fondements mêmes de la Raison, et leur durée, comme la sienne, ne peut avoir d'autre mesure que l'Éternité même.

Si dans cette exposition nous ne restons pas trop au-dessous de notre tâche, il est un fait fondamental qui devra ensuite en ressortir avec une complète évidence, et ce fait sera la condamnation sans appel de la doctrine Hégélienne des contradictoires. Nous le rappelons à l'attention du lecteur, afin qu'il puisse, étant prévenu, le vérifiera chaque pas de la discussion qui va suivre, et par suite être parfaitement en mesure de se prononcer entre Hégel et les Logiciens qui le combattent. Ce fait, le voici en qud^ques mots : c'est que la contradiction ne constitue à aucun degré une partie quelconque du domaine des choses

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matérielles; que malgré la diversité de ses formes, elle ne saurait jamais se produire en dehors de la région des idées, et qu'enfin partout où la Raison la proscrit comme un acte anormal de la pensée, Texpérience, en accord complet avec la Raison, la répudie et la condamne avec la même énergie. Cela une fois établi, que deviendra cette prétendue opposition découverte par Hégel entre les aperceptions abstraites de l'entendement, et les lois fondamentales de la nature même? Une invention de sophiste; et tout ce monde Hégélien bâti sur la contradiction? Un vain nuage, une noire fumée que le vent dissipe. Résumons donc aussi ra'j idement que possible la théorie de la contradiction, telle à peu près que les siècles l'ont faite, en ayant soin de mettre en regard les attaques qu'Hégel dirige contre elle au nom même de la Raison, comme aussi ce semblant de raisonnement sur lequel il étaie son faux principe de l'identité des contradictoires, base de tout le système.

La contradiction peut s'offrir à nous dans deux cas principaux qu'il nous fait étudier tour à tour.

Laissons de côté pour quelque temps les objets mêmes de la nature, et reportons-nous aux idées qui les représentent au sein de la pensée, idées qu'on peut appeler concrètes, parce cjuo

chacune est supposée envelopper la totalité même de l'objet. Que ces idées, suivant la manière dont on les rapproche deux à deux, portent ou non sur des contraires^ toujours est- il que si, par impossible, un jugement identifie les idées de deux êtres différents, ce jugement est marqué du cachet de l'absurde, et la Raison s'appuyant sur l'expérience, le repousse invinciblement. Il en serait encore absolument ainsi, si ce jugement portait sur deux êtres semblables, c'est-à-dire de même espèce, et n'offrant que des différences individuelles, ou bien s'il affirmait en même temps l'existence d'un certain être et sa non-existence. On pourrait croire au premier abord qu'à moins de ces circonstances mentales qui sont du domaine des aliénistes, jamais personne n'a porté de semblables jugements, et que supposer dans une bouche humaine des propositions comme celles-ci: une base est un acide ; ou bien encore : l'être est le non-être, c'est gratuitement calomnier l'humanité. Malheureusement il n'en est pas ainsi, et souvent des hommes, se donnant pour apporter la lumière au monde, n'ont pas craint de débiter magistralement d'aussi flagrantes absurdités. Il paraît même que de tout temps il s'est abondamment trouvé de ces esprits faux tourmentés de la manie transcendantale , comme aussi de ces

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imposteurs sans scrupule qu'aucune folie n'effraie, pourvu qu'elle leur profite ; car de tout temps le bon sens universel a senti le besoin de se protéger, et de poser une digue au flot d'extravagances intéressées de ces histrions parés du manteau de la philosophie. A ce flux incessant d'absurdités qui veut le battre en brèche, il se borne, avec une tranquille ironie, à opposer ce principe^ plus solide qu'une montagne de granit : « Toute chose est ce qu'elle est, et ne peut être autre chose qu'ellemême ». Et le torrent d'insanités qui devait emporter et submerger la Raison humaine, finit par s'écouler et disparaître au milieu du rire et du dédain.

Aussi n'est-il pas étonnant que tous ces effrontés dupeurs tenant boutique desophismes, n'aient jamais professé qu'une fort mince tendresse d'âme pour cet antique axiome, dit principe d'identité, dont nous venons de rappeler l'énoncé, et qui vient si malencontreusement contrarier leur honnête négoce. Qui ne voit, par exemple, combien il est gênant pour Hégel, lequel prétend faire reposer toute la Métaphysique sur le principe adverse: tout être est identique à son contraire? Aussi, pour lui, le combattre est-il une nécessité de premier ordre. Comme il nous importe, à nous, d'évaluer la puissance de son argumentation, nous B. 42

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allons mettre sous los yeux du lecteur la page entière où il condense son attaque, page curieuse où il veut opposer la Raison à elle-même, et où, chose trop rare pour n'être pas remarq[uée, iloublie presque d'être obscur.

(( Les déterminations de l'essence, dit-il, prises comme des déterminations essentielles, deviennent les prédicats d'un sujet qu'on présuppose, et qui est lui-même une détermination de l'essence, je veux dire le tout. Les propositions qui proviennent de la réunion de ce sujet et de ces prédicats sont présentées comme des lois universelles de la pensée. Tel est le principe d'identité : « Tout est identique à soi » A = A ; et énoncé sous forme négative, « A ne peut être et n'être pas A tout à la fois )). Cette proposition, au lieu d'exprimer une loi réelle de la pensée, n'est autre chose qu'une loi abstraite de l'entendement. Elle est d'abord démentie par sa forme même. Car une proposition fait croire à une différence entre le sujet et le prédicat, et celle-ci ne contient pas ce qu'exige sa forme. Elle est démentie aussi par d'autres lois de la pensée, comme on les appelle, qui lui sont complètement opposées. Lorsqu'on prétend que cette loi ne peut être prouvée, mais que toute intelligence pense suivant cette loi, et que l'expérience ne fait que la confirmer,, l'on oublie que

cette prétendue expérience de l'école est en opposition avec l'expérience commune, et qu'il n'est aucun homme qui pense, se représente et exprime les choses, de quelque nature qu'elles soient, suivant cette loi. Les expressions qui se fondent sur cette prétendue loi, telles que celles-ci: une planète est une planète, le magnétisme est le magnétisme, l'esprit est l'esprit, sont avec raison considérées comme puériles et insignifiantes. Voilà ce que nous apprend l'expérience universelle; et l'école philosophique qui s'appuie sur ces lois, a, depuis longtemps, elle et sa Logique, où ces lois sont exposées avec le plus grand sérieux, perdu tout crédit auprès de la raison, comme auprès du bon sens. » (1).

Chez Hégcl, chaque ligne suc le sophisme. Voyez plutôt: suivant lui^ « une proposition fait croire à une dilTérence entre le sujet et le prédicat. » Qui s'en serait douté: ainsi le prédicat est un élément étranger qui par le fait du jugement porté, s ajoute au sujet dont il ne faisait pas auparavant partie ! Comme si reconnaître que le sujet possède telle qualité, c'était la lui donner! Comme s'il nel'avait point avant le prononcé du jugement! Comme si celui-ci ne faisait pas que constater ce qui est, et créait ce qui n'est pas encore ! Ce qu'il y a de

i. Logique, 2^^ vol. p. 70-81, ïrad. Yéra.

plus fort, c'est que plus loin Hégel enseigne explicitement la doctrine contraire, et combat la présente qu'il prétend être la nôtre (1). Or que cette notion du jugement nous soit ou non imputable, ici peu importe ; là n'est point la question. Le point essentiel, et ce point est acquis de l'aveu même d'Hégel,

1. « Cette manière extérieure de concevoir le jugement, dit- il, est encore plus sensible lorsqu'on dit qu'on fait un jugement en ajoutant un prédicat au sujet. Par là, on se représente le prédicat comme s il n'existait que dans notre cerveau, d'où nous le tirerions pour l'ajouter au bujet, qui, de son côté, formerait une existence extérieure et indépendante. Cette conception du jugement est en opposition avec la copule. Lorsque nous disons « celte rose est rouge, » ou (( cette peinture est belle, » nous ne voulons pas dire que c'est nous qui faisons que la rose est rouge, ou que la peinture est belle, mais que ce sont là les déterminations propres de ces objets. Une autre lacune qu'on rencontre dans la logique formelle... » (Logique, 2» vol., p. 228). — Est-il donc vrai que, depuis vingt-trois siècles, la logique aristotélique enseigne cette énorme bévue? Ou bien n est-il pas évident qu'Hégel ne fait ici qu'abuser d'une manière de parler dont ont pu faire usage certains grammairiens plus préoccupés des mots que des choses? Qu'ils aient dit que la proposition se forme en ajoutant un prédicat au sujet, cela est vrai sans doute, mais eux seuls sont responsables de l'incorrection de l'expression. D'ailleurs sous les mots il faut voir les choses; et ce qui est parfaitement certain, c'est que jamais un logicien de l École d'Aristote n'a eu l'idée qu'Hégel attribue à l'École tout entière.

c'est qu'elle est parfaitement absurde. Mais alors de quel droit l'opposer comme obstacle insurmontable au principe d'identité? Pourquoi donc la dresser contre lui en guise de machine de guerre, quand on sait fort bien qu'elle ne vaut rien ? Et que penser de la bonne foi du philosophe qui ne craint point de recourir à un mode d'argumentation si peu loyal, et cela dans une question de premier ordre d'où doit complètement dépendre le sort même de la métaphysique (1) ?

Suivant lîégel encore, l'ancienne Logique, ici démentie par l'expérience , a depuis longtemps « perdu tout crédit auprès de la Raison comme auprès du bon sens. » N'est-il pas curieux de le voir se réclamer du bon sens et de la Raison, lui dont le but unique est de les détruire ? , Quoi ? Vraiment ! L'expérience commune* est en opposition avec le principe d'identité ? Et pas un homme ne pense et n'exprime les choses suivant cette loi? Exphquez-nous donc, s'il vous plaît, le sens de ce dicton vulgaire : « Un chat est un chat, » dont

1. Si nous laissons passer ici, sans la réfuter, cette assertion que le principe d'identité est ce démenti aussi par d'autres lois de la pensée, » c'est que nous aurons plus loin l'occasion d'y revenir. En effet, l'une de ces lois, prétendues opposées, est le principe de contradiction que nous allons bientôt rencontrer,

chaque jour se sert jusqu'à Thomme inculte pour éconduire le trompeur qui cherche à le duper (1). N'est-ce pas simplement la forme concrète du principe abstrait que la Logique oppose à vos élucubrations sophistiques ? Et puis , êtes-vous donc bien sùr que ce soit une chose si niaise d'affirmer qu'une planète est une planète, et cette lourde ironie germanique ne cacherait-elle point la haine d'une vérité gênante? Ne savez-vous donc pas que, si nous tenons ce langage, c'est uniquement parce qu'il est des hommes assez dépourvus de vergogne pour enseigner effrontément le contraire? Vous serait-il donc inconnu ce personnage dont l'impertinenlc audace, brouillant à plaisir toutes les notions, proclame du haut de la chaire, au mépris d'un auditoire dont il se moque, que « l'acide est en soi la base » (2), autrement dit que

1. Qui ne connait cette autre manière populaire de rendre la même idée: « Ce n'est pas à moi qu'on fait prendre des vessies pour des lanternes? » Et cette façon proverbiale de parler n'est-elle pas la simple affirmation du principe d'identité profondément gravé au fond de tous le?; esprits?

2. Voir la longue citation faite précédemment p. 115 et suivantes. — Des doux termes d'une opposition, « chacun, nous dit Hegel (log. 1« vol. p. 86), est lui-même et autre que lui-même, et il n'est lui-même que dansl'autre et par l'autre. » Et le traducteur, voulant éclaircir le texte, nous dit, quelques pages plus loin, après une assez longue

l'acide est identique à son contraire, décrétant ensuite avec l'emphase superbe d'un infaillible oracle que « l'ancienne Logique » est parfaitement (( ridicule » d'oser contester ses assertions

dissortiition sur le positif et le négatif: « Dans la contradiction, chaque terme estlui-mêrae,et il est indépendant(Selbstandig); mais il n'est lui-même qu'en n étant pas lui-même, c'est-à-dire en contenant son contraire, c'est-à-dire encore qu'il n est lui-même qu'en se niant lui-même, et en annulant son indépendance. Ainsi ciiaque terme est lui-même en n'étant pas lui-môme, et il n'est pas lui-même en élant lui-même ; ou, pour mieux dire, il n'y a plus qu'un seul et même terme qui est et n'est pas, qui est en n'étant pas, et qui n'est pas en étant. Par là la dilîérence entre le positif et le négatif a disparu, et le positif et le négatif se sont absorî)és dans la raison (Têtre » (p. 9i', 2^ vol.). Pendant que nous sommes en train de parler charabia, citons encore les lignes Suivantes : « L'égal n'est pas Tégal de kii-même, mais d'un autre que lui-même. Il est par conséquent l'inégal. Et l'inégal, entant qu'inégal, non de lui-même, mais d'un autre que lui-même qui lui est inégal, est lui-même l'égal. Et ahisi l'égal étant l'inégal, et l'inégal l'égal, ils sont tous deux inégaux à eux-mêmes. Chacun d'eux foi me nn mouvement réfléchi suivant lequel légalité est ellemême et l'inégalité, et l'inégalité est elle-même et l'égalité. Cette unité de l'égalité et de l'inégalité est l'opposition. » (p. 8 j du vol. ; note du trad,). — Si le principe d'identité avait besoin d être justifié au point de Viie de son utilité, ne le serait-il pas surabondamment par ces stupéfiantes élucubrations de la dialectique Hégélienne?

burlesques ? Il est un fait certain : de même qu'on peut établir toutes les propositions de la géométrie sans formuler explicitement aucun axiome, de même aussi, si le bon sens et la loyauté parfaite étaient l'apanage de tous les esprits, l'on pourrait philosopher à l'aise sans jamais éprouver le besoin de citer le principe d'identité. Sans doute, il serait toujours un de ces fils cachés qui dirigent plus ou moins à son insu la pensée; mais il pourrait sans inconvénient disparaître sous sa forme explicite. Celle-ci n'est donc que relativement utile. C'est le cas aussi du gendarme et de l'ellébore : l'ellébore ne sert que parce qu'il y a des fous, et la seule raison d'être du gendarme, c'est qu'il y a des fripons. Supprimez les dupeurs et les extravagants, et nous ne sentirons jamais la nécessité de vous rappeler qu'une planète est une planète. Lorsqu'on effet nous nous résignons à vous répéter cette évidence banale, nous ne prétendons nullement, comme le faux grand homme de tout-à-l'heure, avoir fait une découverte de nature à révolutionner le monde de la pensée; notre but est infiniment plus modeste: avec notre vulgaire bon sens, nous ne voulons qu'une chose, mais nous la voulons fermement ; et cette chose que nous voulons, et qui vous fâche, vous philosophe transcendental, la voici ;

poser entre vous et nous un solide garde-fou.

Pour quiconque sait peser un argument avant de l'accepter, Tatlaque d'Hégel contre le principe d'identité est donc parfaitement vaine, et n'aboutit qu'à le montrer absolument inébranlable.

Nous venons de voir une première forme de la contradiction : c'est celle que présente un jugement proclamant identiques deux êtres différents, ou bien affirmant en même temps l'existence et la non-existence d'un même être, et violant ainsi une loi fondamentale de la Raison. Il en est encore une autre qu'il nous faut rappeler aussi brièvement que possible.

Au lieu de considérer les idées des objets concrets tels que la nature nous les offre, idées que nous avons appelées concrètes^ parce qu'elles embrassent l'intégrité de chaque être, substance et qualités, l'esprit humain peut analyser les objets naturels, et par l'abstraction isoler chaque élément substantiel ou modal entrant dans leur constitution; puis les idées partielles, fragmentaires, une fois recueillies, il peut étudier leurs analogies et leurs différences, et les répartir en groupes ou genres, nettement séparés par des caractères tranchés: c'est ainsi que les nuances diverses, sous lesquelles la lumière présente les objets à nos yeux, composent le genre couleur] semblable-

ment, le genre cohésion est formé de toute une série de notions différentes depuis la dureté extrême jusqu'à l'extrême Iluidité ; de même encore, si l'on passe de l'ordre des qualités à celui des faits, le genre probabilité comprend, outre la certitude du non, et la certitude du oui, tous les degrés intermédiaires de l'improbable, du douteux et du probable.

Une fois en possession de ces classifications, l'esprit y rapporte ensuite les propriétés des êtres nouveaux qu'il étudie , adaptant à ces objets celles des notions acquises que l'expérience lui révèle leur convenir. Une chose inconnue s'ofTre-t-elle pour la première fois à l'œil d'un savant? Il trouve généralement dans la langue tous les termes nécessaires pour rendre les idées que cet objet fait naître dans sa pensée , et pour en donner une description fidèle; ou bien, si le contraire arrive, une idée nouvelle prend alors rang dans la science, et vient s'ajouter aux idées précédemment acquises. Inversement, lorsqu'au lieu d'analyser ce qui est, l'Entendement procède par un travail synthétique à ces créations d'êtres dont se compose en entier le domaine de la Poésie et de l'Art, c'est encore dans ce réservoir de notions générales qu'il va ■puiser pour constituer ces figures idéales dont il

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peuple le monde de fantaisie qu'il veut offrir à nos imaginations.

Eh bien ! ici s'offre à nous un fait capital sur lequel il nous faut fixer notre attention : c'est que dans tous les cas possibles, et quel que soit le mode dont l'esprit opère, la façon dont les idées élémentaires s'associent et se soudent, loin d'être arbitraire, est toujours régie, bien qu'inconsciemment, par des règles fixes et permanentes : parmi toutes ces notions, en effet, s'il en est de concordantes, il en est aussi qui se repoussent, et refusent absolument de se laisser appliquer au même objet.

Pour nous en rendre bien compte, nous distinguerons deux cas ; ou les notions appartiennent à un même genre, ou bien elles sont empruntées à des genres différents. Occupons-nous d'abord de ces dernières.

Par la manière même dont est faite la classification, les genres peuvent se présenter à nous, quant à leurs rapports réciproques, sous deux points de vue bien distincts : selon l'ordre dans lequel on les rapproche pour les comparer, ou bien ils nous offrent simplement l'énumération des caractères généraux communs à un même groupe d'êtres, de faits ou d'idées, et alors ils sont concordants ; ou bien ils sont destinés à mettre en

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évidence les différences mêmes qui distinguent et séparent l'un de l'autre deux groupes nettement tranchés, et dans ce cas, ils se trouvent, par leur formation même, constitués à l'état répulsif. Pour nous faire mieux entendre, expliquons sur un exemple ce que nous voulons dire. Parmi les choses sans nombre dont s'occupe la pensée, les unes tombent sous nos sens, tandis que les autres composent un monde invisible, intangible, qui leur est absolument inaccessible. Si nous étudions les premières en mettant en relief celles de leurs propriétés qui remplissent la double condition de leur être communes à toutes, et de les différencier en même temps des secondes, nous formerons ainsi de nombreux groupes de notions diverses, dimension, consistance, couleur, et le reste ; et ces notions, d'après le procédé même tout expérimental qui les a formées, constitueront par leur ensemble les caractères distinctifs des objets sensibles. Il est clair alors que si tout objet pareil peut réunir en lui des caractères appartenant à ces divers genres, lesquels caractères sont pour lui parfaitement concordants, aucun objet du monde invisible, au contraire, ne pourra présenter un seul de ces caractères, puisqu'ils sont tout juste destinés à marquer l'éternelle séparation des deux inondes. Rien ne s'oppose à ce qu'un fruit soit à

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la fois gros, rouge et tendre, car les qualités affirmées ainsi sont non-seulement harmoniques entre elles, mais encore avec la notion même de fruit. Mais attribuer, par exemple, à un jugement couleur et dimension, au sens propre de ces mots et sans figure, il est évident que ce serait simplement un grossier non-sens ; ce serait se contredire soi-même, puisque ces qualités, dimension et couleur, on a constaté à l'origine même de la classification qu'elles appartiennent exclusivement au monde des sens.

En résumé, lorsqu'il s'agit de notions empruntées à deux genres différents, tantôt ces notions sont compatibles, et les propriétés qu'elles supposent peuvent se trouver réunies dans un même objet ; tantôt au contraire, elles sont absolument inconciliables, et se refusent obstinément à toute association : tout jugement qui les rapprocherait, méconnaissant ainsi leur invincible répulsion, serait donc fatalement marqué du caractère de l'absurde.

Nous l'avons vu plus haut : Aristote a donné le nom de Contraires à ces « choses de genres différents qui ne peuvent coexister dans le même sujet. 5> Ainsi nous nous retrouvons en présence de cette première catégorie de contraires que nous avons déjà mentionnée, mais sans nous y R i3

Ûîî LIVRÉ SECOND

arrêter (1). La discussion précédente nous oLh'gc donc à reconnaître ceci : c'est qu'il y a des contraires qui sont des contradictoires. Mais cet aveu ne nous coûte guère, et la théorie d'Hégel ne s'en portera pas mieux ; car nous l'avons déjà dit : ces sortes de contraires, ne pouvant par définition même coexister dans un même être, ne sauraient lui être d'aucun secours, cela est de toute ésàdence, pour établir sa théorie de l'identité des contradictoires. Voyons donc s'il sera plus heureux dans les autres cas de contradiction qui vont s'offrir à nous.

Si nous revenons maintenant à cet ordre de notions appartenant à un même genre que nous avons laissées pour un moment de côté, nous verrons aisément qu'elles sont toujours constituées entre elles dans un état plus ou moins parfait d'antagonisme. De telles notions sont toujours réciproquement exclusives, et leur juxtaposition heurte la raison comme un faux accord déchire l'oreille. Que deux jugements successifs les attribuent à un même objet, ou qu'un même jugement les réunisse, il y a dans chaque cas flagrante absurdité : Pierre est bon, Pierre est mauvais, voilà

'1. Par la raison que ce sont des abstraits ; or ce que nous cherchions précédemment, c'était, on s'en souvient, des tcntraii es rcaliaés dans la natiire.

deux propositions qui mutuellement se repoussent ; les divers termes de la suivante : cette plume entièrement blanche est entièrement noire, sont encore absolument inconciliables.

Toutefois la sophistique Hégélienne nous oblige à préciser ici davantage, car c'est de la confusion volontaire de deux notions, distinctes pour tout le monde, qu'Hégel se fait une arme pour attaquer les conclusions les plus rigoureuses de la logique.

On sait que les logiciens distinguent plusieurs degrés dans la contradiction suivant qu'elle est plus ou moins parfaite. Un genre peut ne contenir que deux espèces, comme il peut en contenir un plus grand nombre. Lorsque le genre ne contient que deux espèces, il peut encore se présenter deux cas. Parfois les deux extrêmes admettent un moyen terme innommé, parce que ce moyen terme n'est que la négation de toute qualité appartenant au genre. Juste et injuste, bon et mauvais, laid et beau, voilà des extrêmes qui comportent un intermédiaire: une action peut n'être ni juste ni injuste, ni bonne ni mauvaise: il est, en effet, des actions indifférentes, comme celle de cueillir une fleur dans son jardin. De même un objet peut n'être ni beau ni laid, car l'insignifiance et la vulgarité constituent le cas le plus général. De là

Û^i LIVRÉ SECOND

résulte une conséquence que signale laïogi'que^ sans doute les deux propositions : Pierre est bon, Pierre est mauvais, sont incompatibles, et se nient réciproquement, mais si de la vérité de Tune on peut conclure avec certitude à la fausseté de l'autre, Ton ne pourrait inversement, de ce que l'une est fausse, conclure que l'autre soit nécessairement vraie, car Pierre peut fort bien n'être qu'un individu tout-à-fait insignifiant, à qui l'on ne puisse appliquer ni l'une ni l'autre qualification. A cause de ce fait, les deux propositions, bien que s'excluant, sont dites simplement contralres (1), la contradiction n'étant pas aussi complète que dans le cas suivant.

Il se peut, en efTet, que les idées constituant un genre n'admettent aucun moyen terme : ainsi le vrai et le faux, l'être et le non-être, l'égalité et la non-égalité (2). Ici pas d'intermédiaire possible.

1. Ce sont les deux extrêmes d'un même genre ainsi composé : Pierre est bon, Pierre n'est ni bon ni mauvais, Pierre est mauvais. Bon et mauvais, admettant ainsi un troisième terme ni bon ni mauvais, constituent en réalité un genre à trois termes.

2. Ici le second terme n'est que la négation du premier : l'idée de faux, comme celle de non-être, sont des idées purement négatives. Aussi peut-on rapporter au cas actuel tout jugement contenant l'alTirmation et la négation

Parfois, sans doute, on dit qu'un fait n'est ni vrai ni faux : c'est qu'alors ce n'est pas un fait simple, mais un composé d'éléments divers, les uns faux, les autres vrais. Le simple n'admet pas de milieu entre le vrai et le faux : il est ou il n'est pas. En pareil cas, remarquent les Logiciens, si deux jugements affirment d'un même objet les deux contraires, non-seulement la vérité de l'un entraîne la fausseté de l'autre, mais inversement, de ce que l'un est faux. Ton est en droit absolu de concluie que l'autre est vrai (1). Alors deux

simultanées d'un même mode dans un même objet : ainsi, cette fleur rose n'est pas rose est un jugement absurde; et ces deux jugements : celte fleur est rose, cette fleur n'est pas rose, appliqués au même instant à la même fleur sont contradictoires. Ce cas ne diffère des autres qu'en ce que le non-rose n'est pas représenté dans la langue par un mot spécial, comme le non-vrai, qui l'est par le mot faux.

1. Toutefois, une telle conclusion, pourêtreindiscutable, nous semble devoir être soumise à une restriction que nous n'avons pas souvenir d'avoir jamais vue signalée. Elle est, en effet, subordonnée à une bypothèse : L'existence du sujet. Si je dis : Mercure est véridique, Mercure est menteur, je ne pourrai de la fausseté de l'une de ces propositions conclure à la vérité de l'autre, comme je le pourrais s'il s'agissait de celles-ci : César est véridique, César est menteur; carie fait que Mercure n'a pas d'existence enlève à la conclusion tous ses droits. Or îl ne faudrait pas regarder ce cas comme une exception de fantaisie : on le ren- B. 13 c.

pareils jugements ne reçoivent plus, comme plus haut, le simple nom de contraires, ils sont dits contradictoires.

Ainsi il est bien entendu que les Logiciens distinguent avec soin le cas où deux jugements admettent un jugement intermédiaire, du cas où

contre à chaque pas dans l'histoire des controverses humaines. Celles-ci n'ont, en effet, que trop souvent porté sur des êtres absolument chimériques. Si l'on comptait bien, peut-être trouverait-on, non sans étonnement, que l'homme a créé plus de fantômes qu'iln'adécouvertde réalités. En dehors même des mythes religieux, de combien de pures chimères son imagination n'a-t-elle pas peuplé le monde ? Les théories diverses auxquelles ont donné lieu les idées de Platon, et sa hiérarchie de puissances entre l'homme et Dieu, les rêveries de laGnose, les superstitions populaires de tous les temps, toutes ces conceptions physiques ou physiologiques faisantintervenir des agents imaginaires... nous offriraient certainement de trop nombreux exemples de ces contradictions où l'on ne pourrait conclure de la fausseté d'une assertion à la vérité de l'assertion contraire. — Nous pourrions encore en dire autant de ces contradictions de l'ordre le plus parfait où les deux propositions sont opposées à la fois en quantité et en qualité, comme celles-ci: tout Eon est puissant, ilyades Eons qui ne sont pas puissants. La logique de Port-Royal a donc tort d'affirmer sans réserve aucune (2* partie, ch IV, 1') que deux propositions contradictoires tsq sont jamais fausses en même temps, car il est clair que ces deux-ci ne sont pas plus vraies l'une que l'autre.

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deux jugements excluent tout troisième terme, et qu'ils appliquent au premier le nom plus ou moins heureux de contrariété (1), réservant formellement au dernier le nom de contradiction. Nous allons voir bientôt Hégel brouiller à dessein ces deux notions que cependant tout écolier possède.

Un mot encore pour en finir. Le cas où le genre renferme plus de deux espèces présente une particularité qui ne nous paraît pas avoir été suffisamment remarquée, et que nous demandons la permission de signaler en passant. Ici, ce ne sont pas seulement les extrêmes, ou comme on dit, les contraires qui s'excluent, mais bien encore deux termes quelconques de la -série. S'il est absiirde de dire : cette boule entièrement blanche est entièrement noire, il l'est tout autant de dire :

1. Pour nous, nous aimerions mieux qu'on se bornât à constater des degrés différents dans la contradiction, parce qu'il nous semble: 1° que le mot contrariété ne rend pas assez fortement l'opposition existant, malgré le fait des trois termes, entre los deux jugements extrêmes; 2" qu'ayant un double sens, il se prête trop à l'équivoque. En réalité, la contradiction est un genre contenant plusieurs espèces. Cette manière de voir nous semble plus en harmonie avec \e principe de contradiction que nous allons rnppcler bientôt. Au reste, l'essentiel est de ne pas confondre, comme le fait sciemment Hégel, un cas avec un autre.

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cette boule entièrement bleue est entièrement verte, bien que le vert et le bleu ne soient pas considérés comme des contraires dans la série des couleurs. Semblablement, si la Raison s'oppose à ce qu'on affirme et nie en même temps un même fait simple et indécomposable, elle ne permet pas davantage de le proclamer à la fois douteux et probable. Quand on pose sans restriction un terme quelconque de la série, on repousse .par cela même tous les autres de la façon la plus absolue : entre deux termes du même genre, quelle que soit leur position respective, la proposition disjonctive seule est permise, car la contradiction ressort, non pas seulement comme on le répète souvent, de l'identification des contraires dans un même objet, mais encore et tout aussi bien de l'effacement des différences existant entre termes appartenant au même genre : à proprement parler, il n'y a pas de degrés dans l'absurde ; en ce sens du moins que jamais il n'en est aucun d'acceptable.

En résumé, quel que soit le nombre de notions différentes contenues dans un même genre, il y a toujours absurdité à attribuer à la totalité d'un objet, dans les mêmes circonstances, deux modes différents quelconques, qu'ils occupent ou non les extrémités de la série : en effet, affirmer sans

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réserve un de ces deux modes, c'est par cela même nier absolument l'autre ; il en résulte qu'affirmer simultanément les deux termes, revient à nier chacun d'eux au moment même qu'on l'affirme. Nous savons d'ailleurs qu'il en peut être encore ainsi dans d'autres cas examinés plus haut, alors même que les deux modes n'appartiennent pas -au même genre. Il y a donc là des lois de la Raison parfaitement constatées, et absolument inéhictables ; aussi l'homme dont l'impudence ou l'insanité se permet de les violer, est-il vraiment plus à honnir ou plus à plaindre qu'à admirer.

Ce sont ces lois éternelles du bon sens que le génie si sagace d'Aristote, en lutte avec la sophistique, a le premier résumées dans cet axiome : « Il est impossible que le même attribut appartienne et n'appartienne pas au même sujet, dans le même temps, sous le même rapport (1). » Tel est le principe de contradiction. Il est facile devoir qu'il n'est au fond qu'une face particulière du principe d'identité : celui-ci s'oppose surtout à la négation en bloc de la substance et de toutes les propriétés d'un être en faveur de la substitution complète de tous les modes d'un être différent, comme aussi de la substance même ; quant au principe

1. Métaphysiqiie, liv. IV, ch. o. — Trad. Pienon et Zévort, 1" vol. p. 114.

dccontradition, il serait plus spécialement destiné à repousser la substitution d'un élément isolé à la place d'un autre du même genre ; mais il est clair que son but est pareillement de maintenir intacte l'essence de chaque être, et de veiller à la préservation de sa complète intégrité.

Ces deux principes, en repoussant comme absurde tout jugement qui leur est contraire, constituent, tant qu'ils restent debout, un obstacle invincible à l'édification des théories Hégéliennes. Aussi le premier soin d'Hégel a-t-il été de chercher à les détruire. Nous avons déjà vu comment il combat l'un d'eux ; il nous reste à examiner la valeur des arguments qu'il oppose à l'autre. Com,me pour le précédent, ils sont d'ailleurs de deux sortes : les uns sont tirés d'un prétendu démenti que l'expérience lui viendrait donner, tandis que les autres sont d'ordre purement rationnel. Réservant les premiers pour plus tard, commençons par examiner ces derniers, ceux où il prétend opposer la Raison à la Raison, et la montrer en lutte avec elle-même.

En premier lieu, bien loin d'accorder que les deux principes tendent au même but, il prétend qu'ils sont en flagrante opposition, et que par suite la logique ordinaire ne repousse la contradiction que pour mieux « y tomber.» Nous croyons bon de

citer ses propres expressions, afin de mettre le lecteur en état de juger de la façon sophistique dont il arrange les choses. Voici d'abord l'énoncé qu'il donne du principe de contradiction : « De deux prédicats contradictoires, il n'y en a qu'un qui convient à une chose, et il n'y en a pas un troisième entre les deux. » Nous aurons bientôt à nous expliquer à propos de cette forme louche sous laquelle il le présente, afm de créer un équivoque favorable à sa thèse. Pour le moment, continuons la citation : « Cette proposition, dit-il (1), qui énonce le principe de contradiction, est explicitement opposée à la proposition qui énonce le principe d'identité, en ce que, suivant cette dernière, la chose n'est en rapport qu'avec elle-même, tandis que, suivant la première, elle est en rapport avec une différence, avec un terme autre qu'elle. C'est là le procédé irrationnel et ordinaire de l'abstraction. Elle énonce deux lois opposées sous forme de proposition, et elle les place l'une à côté de l'autre sans même les comparer. »

Ainsi, c'est entendu: quand nous invoquons le principe d'identité, on sait qu'au dire d'Hégel nous ne débitons que des niaiseries; mais quand nous le faisons suivre du principe.de contradiction,

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