‹ Méthode spinoziste et méthode hégélienneChapitre 23 sur 37 · Logique, 2^ y. p. 87 de la Trad. Véra · texte numérisé non relu

Logique, 2^ y. p. 87 de la Trad. Véra

c'est bien pis encore : nous manquons totalement de bon sens, prenant pour critérium de nos jugements deux règles contradictoires au moment même où nous repoussons la contradiction. Pour mieux nous convaincre, le traducteur, craignant que l'argumentation du maître ne soit pas bien comprise, l'explique ainsi : « En effet, dit-il, si nne chose est identique, et n'est qu'identique, non-seulement elle ne peut être le sujet de deux prédicats contradictoires, mais elle ne peut avoir aucun prédicat, car le prédicat constitue une différence. » C'est bien là réellement l'argumentation d'Hégel, c'est bien ce même sophisme que nous avons déjà signalé plus haut à propos du principe d'identité. A ses yeux, nous l'avons vu, le prédicat est eîi dehors du. sujet, et le fait même du jugement, c'est de l'y ajouter. Tout au moins, si cette idée n'est pas la sienne (1), prétend-il que c'est la noire ; or c'est absolument faux ; nous avons toujours cru, et nous croirons toujours avec la Raison universelle, que reconnaître une qualité dans un sujet, ce n'est nullement l'y créer, et que le jugement, loin d'introduire dans le sujet un élément étranger, constate simplement la nature d'un

1. On sait qu'il se contredit plus loin, et nous attribue ce mode de penser.

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de ceux qui le consliluent. Plaise donc à Hégel de nous présenter quelque argument plus solide, s'il veut nous convaincre de pratiquer la contradiction au moment même où nous nous flattons de la proscrire.

11 n'est pas sans en sentir lui-même la nécessité, et c'est sans doute pour atteindre ce but, qu il a choisi la forme sous laquelle il nous présente le principe de contradiction, forme qui lui profite trop pour n'être pas calculée, et qui convenablement modifiée, pourrait tout au plus convenir au cas particulier de la contradiction parfaite. D'abord, après nous avoir donné cet énoncé : (( De deux prédicats contradictoires, il n'y en a qu'un qui convienne à une chose, » il se garde bien d'ajouter, comme depuis plus de vingt siècles le réclame Aristote (1) : « dans le même temps, sous le même rapport, lè A toutes les époques, les procédés des sophistes sont les mêmes, et la bonne foi n'entre que fort peu dans leur programme. En revanche, il nous donne pour complément du principe cette proposition: « et il n'y en a pas un troisième (prédicat) entre les deux. » Ici l'artifice du philosophe allemand est

1. Métaphysique, liv. IV, ch. 3, p. 114, « afin, dit-il, de nous prémunir contre les subtilités logiques. »

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des plus simples : pour nous convaincre d'erreur, il intervertit les choses, et sans scrupule aucun, il met dans la conclusion de la proposition ce que nous placerions, nous, dans V hypothèse; ce qui lui permet de donner un cas assez étroit pour le cas général. En effet, si noue voulions donner au principe, réduit au cas de la contradiction parfaite, une forme plus ou moins analogue à celle qu'il présente comme la nôtre, nous dirions : « Si deux prédicats n'admettent point de moyen terme, ils sont dits parfaits contradictoires, et il n'y en a qu'un qui convienne à un même objet au même moment, sous le même rapport (1). » Avant tout, nous commençons par définir le sens du mot dont nous faisons usage, et pour nous, l'absence du troisième terme est une condition dont on doit vérifier la réalisation, avant d'être en droit de considérer deux notions comme constituant une contradiction parfaite. Hégel, au contraire, trouve

1. Aristote dit : « Les opposés p:vr contradiction n'ont point d'intermédiaires La contradiction est, en effet, l'opposition de deux propositions entre lesquelles il n'y a pas de milieu. » Mélaph. liv. X, ch. YII,p. 113 delà Trad, Pierron et Zévort. Ainsi quand il y a un moyen terme, il n'y a pas de contradiction parfaite, mais seulement ce premier degré de contradiction ordinairement designé sous le nom de contrariété, comme on l'a vu précédemment.

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commode de se servir du mot sans le définir; il en résulte pour lui un avantage qu'il apprécie fort: c'est de pouvoir ainsi, grâce au vague de l'expression, nous présenter comme de vrais contradictoires des contradictoires imparfaits entre lesquels il lui sera conséquemment facile de trouver un troisième terme, et par suite, de se ménager, par cette grossière supercherie, un moyen, sinon loyal, au moins très-aisé de nous confondre.

Dans son ardeur à nous battre, il ira même plus loin que le nécessaire, et fera largement les choses : là où, suivant lui, nous refusons de voir Hin moyen terme, il saura nous en montrer deux. Voyez plutôt: entre la quantité -f- A, nous dit-il, et la quantité — A, il y a d'abord la quantité A dépourvue de tout signe, et que votre œil myope n'a pas su voir. Mais ce n'est pas la seule: car entre -f A et — A, il ne faut pas être bien fort algébriste pour savoir qu'il y a zéro (i). — Et il conclut

1. « La proposition, dit-il (Logique, 2" V. p. 87), qui énonce l'exclusion du Iroisiètnc terme, est la proposition de l'entendement qui, voulant éviter la contradiction, ne fait qu'y tomber. A doit être ou + A ou — A. Ici, l'on énonce déjà un troisième terme, A, qui n'est ni plus ni moins, et qui est, en même temps, posé comme plus A et comme moins A. Supposons que -|- V signifie six mille à l'Ouest, et — V six

naturellement que nous ne sommes pas seulement atteints de myopie, mais parfaitement aveugles.

Le sommes-nous donc autant qu'il veut bien le dire ? En premier lieu, nous ne saurions accepter l'intermédiaire A dépourvu de tout signe. Car un nombre quelconque n'est .déterminé que lorsque son signe est connu. Tout nombre réel est positif ou négatif; on ne peut pas plus le séparer de son signe qu'on ne peut séparer un objet de sa forme, et en général une substance de ses qualités : le tout réel est indivisible; ce n'est que par abstraction qu'on peut isoler un être de ses propriétés ; et quand un nombre est dépourvu de tout signe, il est aussi, vu son indétermination, dépourvu de toute signification précise. Donc, quand Hégel nous oppose ce prétendu tertlum quid A, autant vaudrait nous dire qu'entre les idées rendues par ces deux propositions : ce cheval est à moi, ce cheval n'est pas à moi, il y a une idée intermédiaire :

mille à l'Est; 4- et — se détruisent, mais les six mille d'étendue demeurent ce qu'ils seraient, qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas d'opposition. On pourrait dire que même les simples plus et moins du nombre ou de la direction abstraite ont pour troisième terme le zéro. En tout cas, l'on conviendra q ie cette opposition vide de l'entendement, ce -|- et ce — ne trouvent pas même leur application dans ces déterminations abstraites, tels que le nombre, la direction idéale, etc.

ridée indéterminée que réveille le mot cheval lu dans le dictionnaire de TAcadémie.

Quant au moyen terme zéro, c'est tout autre chose: il est parfaitement vrai qu'il existe. Mais quelle en est la conséquence? Que notre principe, tel que nous l'énonçons est faux? Pas le moins du monde. La seule conclusion possible, c'est que l'exemple choisi par Hégel ne tombe pas sous la loi ; c'est qu'il a été tout exprès mal choisi: pour nous, le positif et le négatif ne constituent pas deux contradictoires du second genre, c'est-à-dire deux contradictoires parfaits ; car on le sait, nous ne donnons ce nom qu'aux notions qui n'admettent aucun intermédiaire; ce sont simplement, comme nous l'avons vu plus haut, ce que les Logiciens appellent deux contraires.

La méthode d'Hégel est donc facile à saisir, et telle que nous l'avons précédemment indiquée : il se façonne d'abord un énoncé louche et trop étroit du principe qu'il veut combattre, autrement dit, il le fausse ; puis pour utiliser l'équivoque qu'il a créée lui-même, il choisit un exemple de contradictoires incomplets au moyen duquel il met aisément le principe en défatit. Son procédé de discussion, c'est de confondre exprès ce que nous distinguons avec soin, pour nous reprocher ensuite les conséquences de cette confusion dont il est

seul auteur. Comme on le voit, rarlifice est vulgaire, et ne fait pas beaucoup plus d'honneur à son génie inventif qu'à sa loyauté.

Ici M. Véra vient au secours de son maître, et nous ne croyons pas devoir passer sous silence l'argument qu'il apporte à sa thèse : sa ferveur bien connue mérite certainement mieux que le dédain. Comme Hégel, d'ailleurs, il cherche à nous surprendre en flagrant délit d'inconséquence: (.( Comment conciher, nous dit-il, la théorie de la division (1) avec le principe de contradiction, lorsque la règle fondamentale de la division est que le genre doit être divisé en espèces irréductibles^ c'est-à-dire en espèces dont les attributs sont opposés entre eux ? Car il est évident que ces espèces et ces attributs coexistent dans le genre, et par conséquent qu'un seul et même genre peut contenir des qualités opposées. Ainsi blanc et noir coexistent dans le genre couleur; rationnel et irrationnel dans le genre animal, etc., cl couleicr, animal, etc., sentie tertium qioid, le moyen qui

1. Ilégel a dit, on se le rappelle, que le principe d'identité est démenti « par d'autres lois de la pensée qui lui sont complètement opposées » ; et il a voulu montrer qu'il est contraire au principe de contradiction. Ici M. Véra veut pareillement établir que ce dernier est incompatible avccle principe constitutif de la classification.

enveloppe lacontradiction.» fLogique,l«'"V.,p.42).

Que M. Véra nous permette de le lui dire : il y a, croyons-nous, dans ce passage, comme un vieux parfum qui sent un peu trop Duns-Scot ou Guillaume de Ghampeaux. Nous savons trop bien aujourd'hui comment dans la science se font et se dé font les genres pour donner dans le pur réalisme du moyen-âge : il suffit de connaître quelque peu l'histoire des genres et des espèces en botanique depuis un siècle, pour comprendre comment se constitue une classification, et sentir tout ce qu'il y a d'artificiel, même dans la classification la plus naturelle. Le but de toute classification est de venir en aide à la faiblesse de l'esprit humain, et de lui permettre d'embrasser plus commodément dans leur ensemble tous les êtres connus de la nature; et son moyen, c'est de les rapprocher de manière à mettre en évidence à la fois leurs analogies et leurs différences. Mais dans toute œuvre humaine Fart humain se fait nécessairement sentir ; et dans le cas présent, pour atteindre le résultat cherché, aux réalités naturelles il est obligé d'en adjoindre de purement artificielles.

Prenons, comme M. ^^éra, le genre animal pour exemple. Nous pouvons le considérer à deux points de vue différents ; et d^abord au point de vue concret, c'est-à-dire comme étant l'ensemble

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même de tous les animaux de la nature. Pour tout esprit sans prévention, il est parfaitement clair que le groupe ainsi formé n'a point d^existence indépendante des êtres mêmes qui le composent : ce n'est donc pas un être réel, ayant son individualité propre, et doué de personnalité, mais bien une simple collection d'êtres que la pensée rapproche, chacun d'eux possédant une existence particulière et des caractères distinctifs. Que dans le genre ainsi conçu il y ait des contraires, rien ne s'y oppose : loin de là, son existence même les suppose, puisque par définition nous appelons précisément conîmim lesextrêmes du genre ; mais ces contraires ne constituent nullement des coniradictoires relativement au genre lui-même, car toute opposition, nous le savons, n'est pas une contradiction ; il n'y a contradiction que quand l'opposition revêt ce caractère de l'absurde rappelé plus haut, quand un jugement prononce l'attribution simultanée de qualités contraires, soit à la totalité d'un même être collectif, soit à un même être simple et indécomposable. Or il n'en est nullement ainsi dans le cas présent : que le genre animal renferme des êtres, les uns doués, les autres privés de raison, la logique n'en est certes nullement compromise : elle ne le serait que si l'on pouvait lui montrer, soit un même être

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Simple, soit la totalité d'un groupe possédant à la fois les caractères opposés de rationnel et d'irrationnel. Il n'y a vraiment là matière à confusion que pour qui aime et veut la confusion.

Si maintenant nous quittons le point de vue concret pour examiner le côté abstrait de la question, nous verrons aisément encore que l'idée générique ne renferme aucune contradiction. De quoi se compose, en effet, la notion contenue dans le vocable animal ? Il est parfaitement clair qu'elle est formée seulement des qualités communes à tous les animaux, à l'exclusion des qualités non communes. Elle renferme, outre l'idée de vie impliquée aussi dans le mot végétal, les idées caractéristiques de mouvement volontaire et de sensibilité, mais elle n'en contient pas d'autres (1). Il résulte de là d'abord qu'elle n'embrasse nullement la totalité d'un être réel, qu'elle est seulement une abstraction, une création de la pensée : l'animal pur, en effet, n'existe pas ; il n'y a point d'animal qui ne possède que les qualités du genre, car la vie se traduit toujours par des manifestations

1. « Les végétaux, dit M. Milne-Edwards, sont des corps qui se nourrissent, et qui peuvent se reproduire, mais qui ne sentent ni ne se meuvent volontairement ; les animaux sont des corps qui se nourrissent, se reproduisent, sentent et se meuvent » (Zoologie, p. 10, 7« éd.).

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d'une nature ou d'une autre qui donnent â chaque être son caractère propre, son cachet distinctif. Ensuite, de ce fait que l'idée générique est le simple résultat de la mise en relief des qualités communes, il suit encore ceci : ce serait un langage non-seulement équivoque, mais absolument erroné, de dire que le genre contient les espèces, ou selon l'expression de M. Véra, que les espèces et leurs attributs coexistent dans le genre ; sans doute les caractères énoncés dans la définition du genre conviennent à plusieurs espèces (1), mais l'idée générique ne renferme nullement les attributs spécifiques : les espèces peuvent admettre

4. « Le genre, dit Porphyre, esiraltribat essentiel applicable à plusieurs espèces difTérentes entre elles, comme l'attribut animal » (Introduction aux catégories, tome l*"" de la log. d'Aristote, p. 4. trad. Barthélémy Saint-Hilaire). « Le genre est toujours attribué à l'espèce... mais l'espèce n'est attribuée ni au genre qui la précède immédiatement, ni aux genres supérieurs, parce qu'elle ne leur est pas réciproque (p. 12). » — « La différence est ce par quoi l'espèce l'emporte sur le genre. L'homme a plus que l'animal les qualit(^s raisonnable et mortel. En effet, l'animal n'est précisément aucune de ces choses ; car alors d où les espt'ces tireraient-elles leurs différences? Il n'a pas non plus toutes les différences opposées; car alors une même chose recevrait les contraires » (p. 17). Ainsi Porphyre a prévu et refuté M. Yéra.

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des caractères opposés : ces caractères n'entrent en rien dans la notion du genre ; il est donc parfaitement faux de dire, à propos du genre, « qu'un seul et même terme peut contenir des qualités opposées. » Concevoir ainsi l'idée générique, c'est la regarder comme un tout dont les idées spécifiques sont simplement les éléments constitutifs, ou comme la définition d'une essence dont on peut ensuite tirer celles-ci par voie de déduction : or cela n'est pas. Donc dans ce fait que le genre animal renferme une espèce raisonnable et des espèces privées de raison, il n'y a pas là l'ombre d'une contradiction, car pour qu'il y eût contradiction, il faudrait absolument que la notion incluse dans ce mot animal renfermât en elle-même à la fois le double caractère de rationncil et d'irrationnel, ce qui n'a pas lieu, vu que, loin de contenir ces deux caractères à la fois, elle ne contient même ni l'un ni Vautre. Le rationnel et l'irrationnel n'entrent point dans cette notion à l'état d'éléments constituants, ils peuvent seulement s'y ajouter, s'y juxtaposer, mais encore sous cette condition expresse: ils ne peuvent s'y associer qu isolément et jamais tous les deux à la fois. Quoi qu'en dise donc M. Véra, le genre ne présente en rien ce caractère de tertium quid enveloppant la contradiction ; et le principe de contradiction n'est

ni

l/vre second

nullement inconciliable, comme il le prétend, avec la théorie de la division qui régit la constitution des genres. Ainsi donc, même tactique que son maître pour nous surprendre en flagrant délit d'inconsciente contradiction, mais aussi même échec absolu (1).

Revenons à Hégel. Malheureusement pour lui, ce n'est pas la suite de son argumentation qui pourra le relever bien haut dans notre estime. Quand il s'attaque à de vrais contradictoires, ses objections, malgré le ton dédaigneux dont il les assaisonne, sont vraiment pitoyables : « Dans la théorie des notions contradictoires, nous dit -il (p. 88, 2e vol.), l'on enseigne que si l'une des deux notions est le bleu, par exemple, (car dans cette théorie on va jusqu'à appeler notion la représentation sensible de la couleur), l'autre notion

4. Si M. Véra tient à trouver quelqu'un en délit d'inconséquence, la chose est facile : il n'a qu'à relire les pages 41 et 42 de son introduction à la Logique d'Hégel. A la page 41, il affirme que « l'ancienne logique » pose le principe de contradiction comme le fait Hégel ; puis après l'avoir combattu, il reconnaît à la page 42 que « le sens que l'on attache généralement au princip»? de contradiction » est tout autre, et qu'entendu dans cet autre sens, « il faut bien 1 admettre /) comme vrai. Mais alors, pourquoi nous donner d'abord un faux énoncé en le mettant au compte de « l'ancienne logique » 2

JIET7Ï0DE ÏIÉGÉUÈNNE'

sera ce qui n'est pas bleu. Ainsi le terme opposé n'est pas un terme affirmatif, le jaune, par exemple, mais un terme abstrait et purement négatif. » Il est de toute évidence qu'une telle critique est absolument vide et sans portée. Sans doute, si à ce jugement: cet œillet est blanc, on oppose celuici : cet œillet n'est pas blanc, il est bien vrai que ce dernier est purement négatif, et ne fait en rien connaître la vraie coloration de la fleur. Mais depuis quand un jugement n'a-t-il donc plus le droit de se renfermer dans une stricte négation? Et pour être simplement négatif, en est-il moins en opposition parfaite avec le jugement affirmatif opposé? Le Oui et le Non sur la même question étant identiques aux yeux d'Hégel, naturellement ce n'est pas à lui que nous posons cette demande, mais bien au bon sens universel, dont la réponse, pour n'être pas transcendantale, ne nous semble nullement douteuse. Toutefois, avant de quitter le présent sujet, nous serions vraiment curieux de savoir encore quel motif avouable a pu avoir Hégel dans le choix d'un autre exemple (1) qu'il emploie pour nous combattre. « D'après cette loi,

1. On prétend, dit-il, relever le vide de l'opposition de ce qu'on appelle notions contradictoires par l'expression sonore de cette loi universelle que « dans la série des B. 14

dit-il (la loi de contradiction), l'esprit sera hlanc ou no7i blanc^ jau7ie ou 7ion jaune, et ainsi à l'infini. » Pourquoi, lorsqu'il s'agit de couleur, va-t-il chercher l'esprit plutôt que telle ou telle fleur? Malgré la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons trouver là que la réédition de ce grossier stratagème dont il nous a donné un premier échantillon à propos du principe d'identité : il a pour but, sans doute, par ce persifflage d'une légèreté toute allemande, d'égarer le lecteur, et de lui faire croire qu'il peut nous enfermer entre une première proposition dont la fausseté saute

prédicats opposés, il n'y en a qu'un (a) qui peut s'affirmer de chaque chose ». D'après cette loi, l'esprit sera blanc ou non blanc, jaune ou non jaune, et ainsi de suite à l'inlini. Comme l'on oublie que l'identité et l'opposition sont elles-mêmes opposées, on emploie la proposition qui exprime l'opposition à la place de celle qui exprime l'identité, sous forme de principe de contradiction, suivant lequel une notion à laquelle on n'attribue aucun des deux caractères contradictoires, ou à laquelle on les attribue tous les deux, est considérée comme logiquement fausse. Tel est, par exemple, un cercle carré (Logique, 2« vol. p. 89).

((()• Hégel triclie encore ici. Les logiciens n'ont jamais dit qu'un prédicat pris au hasard peut s'affirmer d'un objet quelconque, ils ont même eu grand soin, et cela depuis Aristote, de dire tout le contraire, et d'établir, ainsi que nous l'avons rappelé précédemment, qu'il y a parfois incompatibilité entre les notions de genres iifférenls. Par suite, nous attribuer ce jugement : l'esprit est blanc, c'est débiter une sottise dont nous ne sommes en rien responsables.

aux yeux, VEsprit esthlanc, et cette autre, vraie sans doute, VEsprit n'est pas blanc, mais dont l'insignifiance et la banalité sont des plus évidentes. Il espère ainsi faire admettre comme chose parfaitement démontrée que notre doctrine nous place fatalement entre Terreur grotesque et la plate niaiserie. Faut-il donc lui rappeler encore que si parfois nous prenons la peine de nier à minuit la présence du soleil, c'est seulement en réponse à l'impudent sophiste qui l'affirme? Quand un ergoteur sans bonne foi nous obligera de choisir entre les deux propositions qu'il cite, certes nous n'hésiterons nullement à adopter la seconde, puisque c'est la seule vraie, et malgré son insidieuse ironie, le reproche de banalité ne noas touchera guère ; car il n'est jamais banal de rejeter une sottise : celui-là seul n'est-il pas responsable des paroles vaines, qui nous force à combattre quelque assertion burlesque?

Nous n'en avons malheureusement pas encore fini avec le côté négatif de la critique Hégélienne. Après les pauvres logiciens vient le tour des géomètres, et vraiment c'est assez juste : pourquoi, en effet, ces derniers se sont-ils de tout temps imaginé de faire du principe de contradiction la base même d'une méthode de démonstration, la réduction à V absurde ; et ce qui est pis encore, de

faire reposer sur lui tous ieurs axiomes, ce qui revient à le prendre pour le fondement même de la science ? Evidemment Hégel ne pouvait laisser subsister pareil abus ; aussi pour établir sans réplique qu'ils ne savent ce qu'ils disent, va-t-il nous les montrer, comme leurs confrères les Logiciens, en flagrant délit d'inconsciente contradiction. A la suite du passage cité dans notre dernière note, voici comment il continue : « Mais bien qu'un cercle polygone et un arc de cercle rectiligne soient des notions contradictoires, les géomètres n^hésitent pas à opérer sur le cercle comme s'il était un polygone. Il faut remarquer ensuite que la notion ne se trouve pas en entier dans la déterminabilité générale d'une chose, et que par conséquent elle ne se trouve pas ici dans la déterminubilité générale du cercle. Car dans la notion du cercle se trouvent contenus, comme caractères essentiels, le centre et la circonférence, et cependant il y a opposition et contradiction entre ces deux caractères » (p. 89-90). Ainsi voilà les géomètres convaincus de pratiquer aussi naïvement la contradiction que M. Jourdain pratiquait la prose. Le verdict d'Hégel serait-il donc sans appel? Nous avons grand'peine à le croire. Quoi qu'il en dise, en effet, pour aucun géomètre, ]e cercle n'est un polygone,etne saurait jamais être

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traité comme tel. Aux yeux de tout homme qu^ sait ce qu'il dit, le cercle est seulement la limite vers laquelle tendent les polygones réguliers inscrits ou circonscrits dont le nombre des côtés croî^ indéfiniment ; mais pour être la limite de ces polygones, il n'est nullement un polygone, pas plus que zéro, pour être la limite de la décroissance des grandeurs, n'est lui-même une grandeur : il est clair, en effet, que le caractère principal de fout polygone, caractère qui le distingue essentiellement du cercle, c'est qu'on peut toujours préciser rigoureusement le nombre de ses côtés, lequel est nécessairement fini déterminé; aussi jamais un géomètre n'applique au cercle un énoncé vrai pour le polygone régulier, sans avoir au préalable démontré que cet énoncé persiste, sans aucune modification, jusqu'à la limite même, ou plus souvient encore, sans avoir soigneusement constaté les changements qu'il doit subir. La méthode du géomètre est donc des plus nettes ; elle consiste tout simplement à s'éclairer, dans l'étude du cercle, des propriétés déjà connues du polygone régulier, vu que, malgré la différence d'essence de ces deux figures, il existe néanmoins entre elles d'incontestables analogies. Mais de ce fait naturel de simple comparaison, à celte conclusion d'Hégel que le géomètre « opère sur le cercle

comme s'il était un polygone, » certes il y a tout un abîme ; autrement, quand le physiologiste cherche à jeter du jour sur une question de biologie humaine au moyen de l'étude comparée des êtres inférieurs, il faudrait dire aussi qu'il traite Fhomme comme un cloporte. Rien, à coup sur, ne saurait justifier un tel langage, et pour tout esprit de bonne foi, la lumière qu'un problème résolu projette sur un problème plus ou moins voisin, ne saurait suffire pour autoriser l'identification de leurs objets. Lors donc que le géomètre use de ces raj:»prochements, grâce auxquels le connu vient éclairer l'inconnu, nul ne saurait lui contester ce droit, car à l'inverse d'Hégel dont le procédé perpétuel est de tout brouiller et confondre, son premier soin est de mettre toutes choses en leurs places respectives, et s'il sait voir leurs analogies, il sait tout aussi bien saisir leurs dilTérences, et de celles-ci conclure à leur distinction d'essence, à leur irréductibilité complète. La prétention du philosophe allemand de le surprendre ici en flagrant délit de contradiction, est donc parfaitement vaine ; et personne, au fond, ne le sait mieux qu'Hégel lui-même, car nous ne lui ferons pas l'injure de croire qu'il soit dupe de ses propres sophismes. Faut-il prendre plus au sérieux sa dernière assertion, mêlée d'amphigouri, que

la définition du cercle, plaçant en regard le centre et la circonférence, renferme elle-même une contradiction ? Nous savions bien, avant les révélations d'Hégel, que tout rayon a deux extrémités opposées, comme tout bâton a deux bouts ; mais voir dans une opposition de cette nature ce qu'on appelle une contradiction, il n'y a vraiment qu'Hégel pour faire une telle découverte, ou pour oser tenter pareil abus de langage. Qu'il nous permette enfin de le lui dire ; c'est un peu trop compter sur la bêtise du lecteur.

On a pu le remarquer plus d'une fois : s'il manque cpiel que chose aux attaques d'Hégel pour en assurer le succès, ce n'est certainement pas l'audace. Ce n'est pas non plus l'audace qui lui fera défaut, quand après avoir couché parterre la vieille Logique, il s'efforcera d'édifier à son tour la nouvelle, celle qui doit, selon lui, féconder la pensée humaine, jusqu'alors si stérile et si vide, et lui livrer le dernier mot de l'absolu même. Pour détruire l'édifice antique, nous l'avons vu s'adresser aux notions mathématiques du iiositlf et du négatif, qu'il considère faussement, pour nous mieux combattre, comme deux contradictoires parfaits; ce sont ces mêmes notions, prises comme types de l'opposition et de la contradiction (1),

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