Gomme nouveauté, c'est le mot même de Protagoras
chance que l'une soit vraie. Vous savez comme le maître nous prêche la recherche du troisième terme, de ce précieux intermédiaire dont le rôle est, d'après lui, de concilier les extrêmes en les réduisant à l'unité, tandis qu'en réalité il les repousse l'un et l'autre pour s'affirmer à leur place ; eh bien ! cet inappréciable troisième terme, notre profond Logicien, malgré sa vue transcendante des choses, n'a pas su le voir ici ; el pourtant c'ost en lui, selon le sentiment général de l'humanité même, c'est en lui et en lui seul que le vrai réside.
L'hoiiime, en effet, n'est point placé dans l'extrême alternative ou de conquérir l'absolu même, ou de n'en rien savoir : certes, l'absolu compris à la façon d'Hégel, c'est-à-dire dans son infmitude, lui échappera toujours. Prétendre s'en saisir serait à lui folie ; c'est un gâteau trop large pour une bouche humaine. Mais s'il ne lui est pas donné de l'absorber en entier, les miettes en sont bonnes, car toute parcelle de l'absolu est une vérité absolue, et bienheureux le chercheur qui peut en ajouter quelqu'une au banquet spirituel de l'humanité î Celui-là n'aura pas perdu sa vie.
Ces arrêts sans appel que l'Hégélianisme prétend rendre au nom de la Science, la Science refuse donc absolument d'y souscrire. Certes, elle est trop sûre de ses méthodes pour accepter sans des
restrictions équivalant à des négations, des propositions telles que celles-ci : « Le vrai n'est plus une quantité fixe qu'il s'agit de dégager : le vrai, le beau, le juste même se font perpétuellement, car rien n'existe, car l'existence est un simple devenir. » (1). Rien n'existe! soit: rien,
1 . (( Mais Hégel n'en est pas resté là; il ne s'est pas contenté d'établir la loi de contradiction ; la contradiction dont il parle est le principe d'un mouvement, et ce mouvement n'est pas seulement l'évolution des choses, il en est le fond. C'est dire que rien n'existe, ou que l'existence est un simple devenir. La chose, le fait, n'ont qu'une réalité fugitive, une réalité qui consiste dans leur disparition aussi bien que dans leur apparition, une réalité q li se produit pour être niée aussitôt qu'affirmée. Tout n'est que relatif, disionsnous tout-à-l'henre, il faut ajouter maintenant: tout n'est que relation. Vérité importune pour l'homme qui, dans le fatal courant où il est plongé, voudrait pouvoir trouver un point fixe, s'arrêter un instant, se faire illusion sur la vanité des choses! Vérité féconde pour la science, qui lui doit une \ intelligence nouvelle de la réalité, une intuition infiniment plus pénétrante du jeu des forces qui composent le monde.. Le wiii n'est plus vrai en soi. Ce n'est [ilus une quantité fixe qu'il s'agit de dégager, un objet rond ou carré qu'on puisse tenir dans la main. Le vrai, le beau. Je juste même se font perpétuellement, ils sont à jamais en train de se constituer, parce qu'ils ne sont autre chose que l'esprit humain qui, en se déplaçant, se retrouve et se reconnaît » (IVI. Schérer), — Une remarque en passant. Cette dernière proposition : « le vrai, le beau, le juste même... ne sont autre chose que
excepté toutefois deux mondes, deux mondes sans commencement ni fin, deux mondes l'un et l'autre infinis; dont l'un, celui de la Nature, révèle à l'observateur, sous le mouvement qui fait sa vie, le fond perpétuellement identique de ses éléments et l'éternelle fixité de ses lois ; et dont l'autre, le monde de la Raison,, se présente à tout homme de réflexion comme la complète réalisation de l'immobilité absolue, comme le domaine parfait de l'immutabilité même. Les vérités rationnelles s'offrent à nous par milliers : qu'on veuille donc bien nous en montrer une, qui, vérité d'un jour, soit fausse demain comme elle l'était hier. Qu'on en trouve une seule, et nous nous avouons vaincu ; mais si
l'esprit humain, etc.» est fort loin d'exprimer une idée aussi neuve que semble le croire M. Schérer ; ce n'est, en effet, qu'une paraphrase de la sentence d'Anaxagore : « les êtres sont pour vous ce que vous les concevrez, » sentence combattue par Aristote qui la déclare destructive de toute science: « La conséquence qui sort d'un pareil principe, dit-il, est réellement afiligeante... Gomment aborder sans découragement les problèmes philosophiques? Chercher la vérité, ne serait-ce pas vouloir atteindre des ombres qui s'envolent? ■» (Métaph.liv IV, ch. V, p. 133 de la Trad. Pierron etZévort). La même proposition n'est encore évidemment qu'une variante de la fameuse maxime de Protagoras: Tïaviwv y^pTfp^aTwv [i.sxpsv àv6poj7:o^- L'Hégélianisme est donc bien vieux ; malheureusement il n'en est pas meilleur.
la chose est impossible, qu'il nous soit permis de repousser énergiquement une doctrine dont le fond est la négation de toute certitude, alors que dans toute l'immensité d'un monde la certitude est éclatante. En mathématiques, comme en morale et en logique (1), non-seulement au point de vue objectif, le vrai absolu existe, immuable, éternel ; mais encore, le fait est hors de doute, il est permis àl'hommederatteindre,de lesaisir,dele posséder, non sans doute dans sa totalité, non dans son infinitude, au moins dans son universalité, dans sa fixité absolue. Vue par un certain côté, la science humaine, il est vrai, n'a pas la même immobilité que son objet, car chaque jour elle creuse davantage, et c'est sa gloire, le champ de
1. En métaphysique, là même où le sol paraît si mobile, on peut encore trouver certaines assises solides. Outre le principe de contradiction qu'Aristote appelle « le principe certain par excellsnce » (liv. IV, § 3), ne nous offriraitelle que cet incontestable principe : tout fait qui commence a un antécédent, ce serait assez pour qu'on ne pût lui refuser toute connaissance absolument certaine. — On peut remarquer encore que la théorie de l'universel devenir, tout en niant l'absolu, l'affirme; car si cette loi est absolument vraie, il y a donc un certain absolu que l'homme peut saisir, et dès lors Ton ne saurait dire sans restriction : « rien n'est plus vérité ni erreur. »
la Raison pour y découvrir quelque nouveau filon de vérités éternelles ; mais ce fait si simple est bien loin d'offrir une base assez large pour l'établissement de la loi du devenir^ prise au sens Hégélien, c'est-à-dire sans aucune restriction, sans limite aucune; car si d'une part il est certain que le trésor scientifique s'enrichit sans cesse de nouvelles acquisitions, il est d'autre part tout aussi certain qu'il ne s écoule et ne se vide jamais : il ne remplit donc en rien la condition nécessaire pour que l'antique formule d^Héraclite, relative au perpétuel écoulement des choses, puisse s'y appliquer, et par suite c'est en vain que l'on chercherait dans le progrès continu de la science rationnelle une justification quelconque de ce rajeunissement d'une vieille conception, usée depuis des siècles (1).
1. Il faut toujours rendre à chacun ce qui lui appartient. Dans l'hypothèse même où la loi de l'éternel devenir serait aussi vraie qu'elle est fausse^ ce n'est nullement à Hépel qu'on devrait rapporter l'honneur de sa découverte : son vrai père est bien plus ancien, car ce perpétuel écoulement des choses, po^i, il y a vingt-quatre siècles qu'Héraclite l'enseignait à la Grèce ; et Platon qui nous expose sa doctrine, non pour l'approuver, mais pour la combattre, se sert des expressions mêmes (tant l'idée est identique) que nous retrouvons sous la plume de M. Schérer; « rien n*est,mais ^out devient. » Il fait dire à Socrate : « 11 s'agit d'un
Usée, et bien usée ; car le monde de la Raison n'est pas seul à la repousser ; le monde de la Nature ne saurait non plus l'admettre. Sans doute ici leschosesne s'oiTrentplus ànous comme toutà l'heure, immuables et fixes. En a^^parence, tout change et varie, mais ce n'est qu'à la surface ; sous ce qui passe, la science sait voir ce qui demeure, et la balance en main, retrouver après les plus étonnantes métamorphoses, la matière primitive dans sa complète intégralité. Tout se transforme, mais, nous l'avons déjà dit, pas un atome ne se perd,
senliment qui n'est pas de petite conséquence. Il (Protagoras) prétend qu'aucune chose n est une, prise en elle-même, et qu'on ne peut attribuer à quoi qu-^ ce soit avec raison aucune dénomination, aucune qualité ; qae si on appelle une chose grande, elle parailia petite; pesante, elle paraîtra légère, et ainsi du resle, parce que rien n'est un, ni tel, ni affecté d'une certaine qualité; mais que de la translation, du mouvement et de leur mélange i éciproque se forme tout ce que nous disons exister, nou': servant en cela d'une exprès • sion impropre, parce que rien n'est, mais tout devient. [ZZ-', |j.£v cjoàv, àû oï Y^yvETa'.). Tous les
sages, à l'exception deParménide, s'accordent sur ce point, Protagoras-, Iléracliie, Erapcdocle; 'es p'us excellents poètes dans l'un et l'autre genre de poésie, Epicharme dans la comédie, Homère dans la tragédie... » (Théétète, trad. A. Saissct, p. 35-36). — Ici encore, l'IIégélianisme n'a donc tait que rééditer une vieille erreur, extrême exagération d'un fait réel.
de même que pas un ne se crée, et le fleuve éternel des choses, dans ses Ilots à jamais changeants, roule perpétuellement les mêmes éléments sous l'action des mêmes forces. La certitude, il est vrai, n'a plus ici tout-à-fait le même caractère que dans le monde de la Raison, et l'induction, quand on l'observe de près, comme nous le ferons plus tard pour en chercher la véritable essence, l'induction, il faut le reconnaître, n'oiïre pas en général les mêmes garanties que la déduction rationnelle. Pourtant il est des cas où ses conclusions sont tout aussi certaines. Qui donc, par exemple, pourrait mettre en doute (tout en restant, bien entendu, sur le terrain scientifique, le seul où nous puissions jamais accepter de nous placer, vu qu'en dehors on se débat dans le vide), qui donc pourrait mettre en doute ou l'existence de la matière, ou celle de quelqu'une de ses propriétés, pesanteur, porosité, dilatation, que nous révèle l'expérience de chaque jour, de chaque heure? Qui pourrait nier l'existence de ces agents, plus ou moins mystérieux dans leur -nature, mais dont l'action est incessante autour de nous, calorique, électricité, magnétisme ou lumière (1)? Qui donc
1. Nous voulons dire que les phénomènes électriques, lumineux ou calorifiques sont, aux yeux de tout le monde,
oserait de nos jours affronter le ridicule au point de traiter de problématique soit la puissance de la vapeur d'eau, soit l'extrême vitesse de propagation des courants électriques, soit l'action chimique de la lumière solaire? Comme Diogène, bornant sa réponse à marcher devant les sophistes qui niaient le mouvement, ne s'en tiendrait-on pas, pour mettre en évidence sa fohe, à lui montrer de la main soit une photographie, soit un fd électrique, soit un long train de voyageurs emporté, rapide comme le vent, par une locomotive fumante et soufflante? L'inconnu, sans doute, nous enveloppe de toutes parts; mais si la nature est pleine de mystère, elle est pleine aussi de certitude; et l'un n'est pas plus la négation de l'autre, que l'insecte caché sous l'herbe n'est la négation de l'oiseau qui plane au haut des airs, ou que la nuit immense n'est la négation de l'étoile qui scintille. Ne serait-il pas insensé, sous prétexte que nous ne savons pas tout, de tenir en suspicion tout ce que nous" savons? Certes il y a des faits dont le caractère de certitude est aussi complet que possible ; et ces faits, étant permanents, sont des lois, et chacune de ces lois, bien que certains points d'attache
des faits certains, malgré la dissidence possible c'es opinions relatives à leurs causes.
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puissent en rester voilés, nous présente néanmoins un élément parfaitement connu, d'ailleurs rigoureusement constant, tout-à-fait fixe, et conséquemment participant de la nature de l'absolu. Il est donc faux de dire que l'absolu nous échappe entièrement: ce qui est vrai, c'est que nous sommes impuissants à l'embrasser dans son infinitude, mais par contre nous pouvons en saisir isolément des fragments importants, et par le travail de chaque jour, accroître incessamment le nombre de ces parcelles de l'absolu, mille fois plus précieuses pour nous que Tor et le diamant. Malgré tous nos efforts, nous le savons, la somme en sera toujours finie; il n'en est pas moins vrai qu'elle peut augmenter sans limite par le progrès continu des' temps, et qu'en elle résidera toujours le vrai trésor de l'humanité. A nous de ne pas permettre qu'une idée fausse entraîne dans sa ruine une idée vraie : Tabsolu d'Héc^.:>^, ôi:r:iiL la science absolue, n'est qu'un rèvc iusonsù; u-wU^v do le saisir, c'est réaliser l'antique légende de Faudacieux Archange résolu de s'égaler à Dieu même.. Mais Tabsolu scientifique est tout autre chose : c'est tout simplement une somme toujours finie, quoique indéfinimiCnt progressive, d'éléments absolument certains. Nier que cet absolu soit à la portée de l'homme, c'est nier la science, car si la science n'a pour fonde-
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ment aucune certitude, la science n'est qu'une vaine chimère, un mot vide, et bien fou qui lui donnera sa vie.
Qu'on veuille bien toutefois ne pas se méprendre sur notre pensée : en affirmant que la science possède en certains cas la certitude, nous sommes fort éloigné de croire que tous ses éléments soient également marqués de ce caractère absolu. A côté des faits certains, nous aurons plus tard à l'exposer en détail, il y a les faits plus ou moins probables, les rapports douteux, les vues problématiques, les théories contestables. Établir cette diversité, montrer que dans la science la probabiUté peut' varier depuis la certitude parfaite jusqu'au voisinage de zéro, c'est là même, on le sait, le but final que nous nous proposons, puisque nous avons entrepris de montrer nonseulement le rôle de l'hypothèse dans toute recherche scientifique, mais encore et surtout la persistance plus ou moins durable, selon la nature des questions, de ce caractère hypothétique originel. Si donc dans la science nous affirmons l'absolu, c'est-à-dire le certain, à côté de l'absolu nous affirmons tout autant le relatif, c'est-à-dire l'incertain , le discutable , le provisoire , sachant parfaitement qu'à chaque pas il se trouve des détails à éclaircir, des erreurs à rectifier, des faits
à soumettre cle nouveau au contrôle de Texpéricnce, des lois dont il faudra préciser davantage le sens ou la portée, des théories dont l'avenir seul pourra révéler à nos successeurs dans la vie le degré plus ou moins élevé d'exactitude. Il ne faut pas l'oublier : partout l'inconnu enveloppe ou côtoie le connu; or, de même que toujours, dans la nature, une pénombre d'une plus ou moins grande amplitude s'interpose entre l'ombre et la lumière, de même aussi dans la science la séparation du connu et de l'inconnu n'est jamais brusque, mais s'effectue par dégradations insensibles. A mesure que la vue s'étend plus loin, on sait qu'elle devient moins distincte : semblablement, à mesure que la pensée scrute des rapports plus ténus entre des faits plus lointains, afin de rattacher ceux-ci entre eux, et de constituer de plus vastes ensembles, à mesure aussi sa puissance de vision baisse, et la certitude de ses ap tçus décline.
Ainsi donc, nous aussi nous professons la doctrine de la relativité de la science, mais seulement dans une certaine mesure, et sans lui attribuer cette universelle portée que l'Hégélianisme lui donne. Selon nous, le caractère relatif des vérités scientifiques tient à ce que l'absolu, le certain, ne s'offre pas seul à nous sur tous les points du
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domaine de la science : l'absolu y coexiste avec le relatif; le probable, l'incertain, l'à peu près y côtoient constamment le certain ; mais enfin, s'il y a souvent place pour le doute, il y a place aussi pour l'affirmation. D'après l'Hégélianisme au contraire, le relatif occupa tout le sol scientifique, le certain est banni de la science, et pour elle le dernier terme de la sagesse c'est de rayer de son vocabulaire les mots surannés erreur et vérité. M . Schérer réclame hautement pour Hégel l'honneur insigne d'avoir apporté au monde une idée qui marque la séparation des anciens âges et des temps nouveaux, entre lesquels elle a creusé un abîme. Nous n'entendons nullement, quant à nous, contester à l'auteur de la Logique le rajeunissement de la notion fausse de la relativité, de celle qui, prise à la lettre, équivaut à la négation même de la science, et conduit tout droit au scepticisme absolu ; mais nous ne saurions en rien lui concéder la découverte de la conception vraie de la relativité, de celle qui sait faire à l'affirmation comme au doute une part légitime. Celle-ci ne doit rien à Hégel, si ce n'est d'avoir été par lui faussée. Malgré l'assertion formelle de son admirateur, nous nous refusons absolument à le croire : non, ce n'est pas à l'absurde principe de l'identité des contradictoires qu'il faut rapporter
l'origine de ce remarquable progrès qu'a fait la science dans l'évaluation de la certitude, dans la mesure du probable, dans l'appréciation des « degrés » et des « nuances. » Sans doute il faut féliciter notre âge de ne plus accepter, au moins dans les régions scientifiques, les conceptions les plus bizarres et les solutions toutes faites des mythologies comme des dogmes indiscutables, comme des vérités absolues ; mais après tout, le bon sens qui scrute et retourne en tous sens les doctrines avant de les admettre, n'a pas attendu pour naître la venue d'Hégel, qui l'a d'ailleurs si rudement maltraité. «XaXsTuà xaXi, » disait déjà Selon : « la vérité, chose difficile ! » Et Platon ne laisse pas d'avoir en haute estime « le vieil adage, » car lui aussi nous répète souvent (1) : « La vérité, chose difficile !» Que le moyen-âge ait trop oublié l'antique sentence, c'est notre conviction ; mais si de nos jours les hommes de science sont guéris de cette créduhté sans bornes dont nos aïeux nous ont laissé trop d'exemples, le Transcendantalisme Hégélien n'est pour rien dans cette éducation des esprits. Un tel résultat nous vient d'ailleurs. C'est
1. Voyez le Cratyle, § l^r ; et la République, liv. IV^ § XI, et liv. VI, § XI. — Il sert aussi de conclusion au Premier Hippias.
un produit dont la cause est complexe : pour retrouver ses vraies origines, il faudrait invoquer sans doute et la Renaissance même de la pensée antique, et l'esprit d'examen suscité par la Réforme, quoique souvent malgré elle, et l'influence incontestable des philosophies des deux derniers siècles, comme aussi et surtout les récents et merveilleux progrès qu'a réalisés la Science. C'est elle, en effet, qui nous a mis en main la vraie méthode, si longtemps cherchée ; puis avec elle et par elle ce critérium de l'Expérience qui nous permet d^assigner à chaque notion son degré précis de valeur scientifique, et sa vraie place dans l'échelle de la certitude; c'est elle enfin qui nous a révélé, ce que M. Schérer résume si bien, mais ce dont il tire des conclusions exagérées : « Que le fait n'est pas isolé, borné, mais indéfini ; que la chose ne se termine pas avec elle-même^ mais tient à un ensemble; que tout dans l'univers se touche et s'enchaîne, se limite et se prolonge. » En un mot, c'est elle qui nous a fait comprendre l'impossibilité de posséder le dernier mot de rien, d'allerjamaisjusqu'au bout deschoses, d'atteindre le vrai dans toute son infinitude ; et par suite la nécessité pour l'investigateur de fragmenter l'absolu, de l'attaquer par le détail au moyen d'une
analyse sévère et minutieuse, de se bien pénétrer ^ 20 c
de cette vérité que l'erreur est facile, que l'écueil est partout, que malgré tous ses efforts, Thomme ne possédera jamais que la vérité partielle, entourée d'une pénombre de probable et d'incertain, et que, pour savoir quelque chose, il doit se résigner à beaucoup ignorer. Voilà l'enseignement que nous devons à la science, à elle seule, et par suite voilà la source même de ces sages idées de tolérance qui, sans rien devoir aux sophistiques élucubrations d'Hégel, sont l'honneur de notre époque. On ne saurait le nier sans nier l'évidence même ; si cependant il en fallait une preuve, ne la trouverions-nous pas, décisive et péreraptoire, dans ce fait qu'en France, par exemple, tous les savants, physiciens, chimistes, physiologistes, etc., ont de ces choses l'idée la plus nette et la plus précise, malgré la divergence souvent grande de leurs opinions philosophiques? Certes, aucun d'eux n'a jamais rien puisé, pas même indirectement, à n'importe quelle source Hégélienne, et pourtant toutes ces idées qui composent aujourd'hui le fond même de l'esprit scientifique, toutes ces notions de la relativité de nos connaissances, de la perpétuelle transformation des choses et de leurs métamorphoses infinies, ils les possèdent plus nettes et plus pures que pas un Allemand peut-être, et cela simplement parce qu'en tout ils
connaissent ce qu'en tout TAllemagne semble ignorer : la mesure. Ils savent que la vie de l'univers n'est qu'un mcessant échange, un mouvement sans fm ; ils savent aussi que la formule suprême des choses leur échappera toujours ; mais dégagés de toute vue sceptique comme de toute présomptueuse illusion, répugnant par instinct aux théories excessives, s'inspirant toujours des faits et jamais de la fantaisie, vu que la fantaisie est une des pires formes de l'ignorance, ils se gardent bien de s'abandonner à la folle conclusion de cet éternel devenir où toute existence s'évanouit, où rien n'est qu'ombre et fumée, où par suite toute idée de sciences est un leurre, une décevante chimère, un vain mirage toujours fuyant.
Le fait est donc certain : c'est à la science, à la science seule que nous devons la vraie notion de la relativité. Eh bien! si cela est manifeste, pourquoi laisserait-on reporter l'honneur de sa découverte à un homme qui ne l'a pas même comprise? Convient-il donc de souffrir que le sic vos non vobis du poète antique se vérifie ainsi éternellement? Quant à nous, nous ne pourrions l'admettre, et nous croyons qu'on ne saurait trop énergiquement protester, même alors qu'ils sont, comme ici, inconscients et de bonne foi, contre ces détournements trop communs, des titres de
propriété scientifique. Voyez si ce n'est pas exorbitant: voilà une idée qui, nourrie dans les laboratoires et le silence des cabinets, fait paisiblement son chemin dans la science. Sous prétexte de métaphysique,,un faiseur s'en empare, l'exagère, en fait fracas, la pousse à l'absurde ; et cette idée qu'il n'a fait que défigurer et fausser, voilà qu'elle devra passer pour sienne (1) ! Cet homme qui n'a jamais rien apporté à la science, qui lui a tout emprunté, a fait d'une vérité scientifique une erreur grossière, monstrueuse : eh bien! c'est à lui qu'on élèvera des statues ! Libre à qui voudra d'y concourir ; mais ce n'est pas nous, à coup sûr, qui poserons le piédestal.
Allons plus loin ! Il ne suffit pas, croyons-nous, de refuser à un sophiste l'honneur d'une découverte qui revient de droit à la science : il faut en- £ore, sous peine de manquer à son devoir, repousser
1. C'est encore ainsi que des écrivains ont la naïveté d'attribuer à Hégel la notion du progrès, ou tout au moins la divulgation de cette notion : comme si Bacon, Descartes et Pascal, comme si Turgot et Condorcet, Price et Priestley, Leibnitz et Kant, Lessing et Gœthe, ne l avaient pas cent fois mieux possédée et développée! Comme &i tout le mérite d'Hégel ne se réduisait pas à en avoir fait l'abus le plus étrange! Comme si pour être le créateur de la vraie notion du progrès, il fallait nécessairement en avoir poussé le travestissement jusqu'à la mascarade !
et flétrir les fausses maximes qu'il a semées à plaisir, corrompant les plus sames notions scientifiques pour en fabriquer de vénéneux axiomes. Au début, On le sait, c'est un principe absurde qu'on rencontre, celui de l'identité des contradictoires, principe destiné à fausser la Raison, afin de la faire esclave ; à la conclusion, c'est encore au fond ce même principe que nous retrouvons, ou tout au moins son corollaire immédiat, et sous une forme qui le rend plus propre à atteindre le but voulu, l'énervation de la conscience. Le vrai et le faux, le juste et l'injuste, le bien et le mal, tout étant identique, il est clair que le rôle de juge échappe entièrement à l'esprit ; celui de témoin, d'observateur, est le seul qui lui convienne. Tout ce qu'il peut, c'est de chercher à comprendre. Il ne saurait en rien lui appartenir de réglementer ou de redresser les choses; toute censure, tout blâme lui est interdit, n'ayant pas de raison d'être: en un mot le fait est souverain. « Donner l'intelligence de ce qui est, tel est le problème de toute philosophie ; car ce qui est, est la raison réalisée » (1). De là, cette formule célèbre : « Tout ce
1. Principes delà Philosophie du Droit (Préface) : « Ce traité ne doit être autre chose dans sa partie politique, qu'un essai de comprendre 1 Étal comme rationnel en soi. line s'agit pas de le construire à priori, ni de lui enseigner ce
qui est réel est rationnel » ; ou, comme le dit son interprète : « Tout ce qui est a le droit d'être. » Et c'est ainsi que, sans aucun trouble d'esprit, avec une parfaite sérénité d'âme, Hégel donne pour base à « la Philosophie du Droit » un axiome qui équivaut à la négation du Droit même.
(( L'esprit approuve tout ce qu'i] explique (1). » Ainsi désormais la curiosité satisfaite doit tenir lieu de vertu. Le vice n'est plus vice, et le crime est chose indifférente, que dis-je? C'est chose rationnelle, dès lors qu'on en peut saisir le mobile. Expliquer la trahison d'un Judas, c'est du même
qu'il doit être, mais de le faire comprendre comme monde social. Donner l'intelligence de ce qui est, tel est le problème de toute Philosophie ; car ce qui est, est la raison réalisée. » Trad. Wilm.
1. « Il (Hégel) nous a enseigné le respect et l'intelligence des faits Nous avons appris de lui à reconnaitre l'autorité de la réalité.... Ce qui est a pour nous le droit d'être... Tout est vrai, tout est bien à sa place .. Nous nous préoccupons moins de ce qui doit être que de ce qui est. La morale, qui est l'abstrait et l'absolu, trouve mal son compte à une indulgence qui est peut-être inséparable de la curio' sité. Les caiactères s'affaissent pendant que les esprits s'étendent et s'assouplissent. Mais aussi quelle merveilleuse entente de l'histoire!.. Et comme est notre science, ainsi est notre esthétique.. . Elle aime mieux contempler que ji^ger... (M Sehérei).
coup justifier le traître. Pour absoudre le voleur, qu'il s'agisse d'une pendule ou de deux provinces, il suffit de comprendre l'intérêt qu'il avait au vol.
« Ce qui est, est la raison réalisée. y> Il nous faut ici rectifier une erreur précédemment commise : cela ne veut pas dire « La force prime le droit^ » car parler ainsi c'est encore reconnaître la sotte distinction du droit et de la force, alors qu'on devrait proclamer leur identité. Ici l'élève n'aurait certes pas l'approbation du maître, car le maître n'aimerait pas à voir ainsi fléchir ses formules favorites ; et si, lui vivant, quelque maladroit écolier s'était permis cet écart, il n'eût certes pas manqué de le tancer vertement. C'est qu'en efîet, le fait étant la raison réalisée, le droit, c'est le fait; ou plutôt, le fait n'est qu'un subalterne, ce n'est que le fils de la force : donc le vrai droit, le souverain droit, c'est la force.
Le droit, c'est la force : voilà bien l'exacte traduction du mémorable axiome : « Tout ce qui est réel est rationnel. » Peut-être n'aviez-vous pas jusqu'ici compris comment, avec un bagage absurde d'/ sophiste, Hégel avait pu si fort plaire aux puissants de Prusse, et capter les bonnes grâces du pouvoir au point de devenir son conseiller intime ; ^ôus avez maintenant le mot de l'énigme : où donc
le despotisme eut-il pu trouver un plus puissant auxiliaire, un valet plus utile?
Personne, hélas! n'est parfait en ce monde, pas même Scapin ; et le potentat, tout comme l'amoureux, doit fermer l'œil sur les imperfections du personnage, s'il veut mettre à profit ses talents.
c Tout ce qui est a le droit d'être. » Non, cela n'est pas vrai : le fait est absolument insuffisant à constituer le droit. Etre ne suffit pas à la tyrannie pour avoir le droit d'être. Il n'y a pas de droit pour la violation du droit ; il n'y a pas de droit pour le mensonge; il n'y a pas de droit pour le mal.
C'est en vain que pour justifier une aussi monstrueuse doctrine, on nous oppose les jugements étroits ou faux d'un passé où tant de fictions, maîtresses de l'intelligence humaine, ont durant des siècles constitué pour elle la mesure même du vrai. Que nos pères aient souvent erré dans l'appréciation des choses, nous l'accordons pleinement; qu'ils aient trop longtemps fait usage d'un faux critérium, ce n'est pas nous qui le nierons, et certes ce n'est pas pour sa résurrection qu'on nous verra combattre ; mais est-ce donc un motif suffisant pour nous tromper plus lourdement encore, et pour rejeter tout principe et toute règle ? C'est à juste titre que nous leur reprochons d'avoir aliéné
les droits souverains de la Raison jusqu'à la faire esclave ; mais la constatation de leur erreur n'aurait-elle donc pour but que de nous autoriser à commettre une erreur toute pareille, et même plus grave encore ? Ce qu'on nous demande, n'est-ce donc pas une nouvelle abdication de la Raison, et plus irrévocable que la première, puisqu'on la proclamant le dernier mot de la science, on semble la consacrer pour l'éternité ? Doctrine vraiement admirable! Pour avoir a l'intelligence des faits, j> il nous faudrait renoncer à les juger! Livrant notre voile au souffle d'un nouveau fatalisme, nous devrions nous abandonner à « leur courant, » et nous laisser emporter par eux, au lieu de les contempler du haut de la Raison pour les dominer et les dompter? Si nous voulons être des hommes, gardons-nous d'en croire un mot. Ne nous faisons pas les adorateurs du fait ; repoussons loin de nous la nouvelle idolâtrie, car le fait doit être le serviteur de la Raison, jamais son maître ; et quand il se produit sans l'aveu de la Raison, c'est un esclave révolté qu'elle a le droit de châtier.
On le comprend bien d'ailleurs : il ne s'agit nullement, nous l'avons déjà dit, de renouveler, pour la mise en jugement des faits ou des idées, les règles étroites d'un vieux formalisme que la science a brisé, de remettre au jour ces moules
usés, produits de la convention, de l'erreur ou de la force, où l'on coulait violemment les choses pour en juger soit le droit ou la vérité, soit la noblesse ou la beauté. Loin de là : acceptons le vrai dans toutes ses manifestations, le beau sous toutes ses formes, le bien, n'importe d'où il vienne, sans capricieuse exclusion, sans préjugés d'éducation, sans parti pris d'École ou de Race. Soyons larges d'idées, mais sous cette réserve expresse qu'elles se placeront d'elles-mêmes sous l'œil de la Raison ; n'élevons point de fausses barrières au développement de l'esprit, mais, sous prétexte d'ampleur intellectuelle, ne dressons jamais d'autel au faux ou à l'ignoble : soyons toute indulgence envers l'erreur involontaire, puisqu'errer est le lot de tout homme ; mais par faiblesse ou honteuse complaisance, ne laissons point bâtir de temple au mensonge ; soyons pleins de respect pour l'autorité qui puise son droit aux sources rationnelles, mais n'allons point par lâcheté ployer les genoux devant les brutalités " de la force. Depuis d'assez longues années, par mollesse de caractère, nous avons trop souvent peut-être déserté l'âpre chemin de la vérité, qui cependant est aussi le chemin de devoir : il nous faut y revenir. Il nous faut sortir de cet aveugleï3^e-nt qui, 'dans , l'extravagance, dans la folie de
l'esprit, dans l'absurde même, ne vent voir que le dédain de la vulgarité, le goût des aventures titanesques, et la noble audace des grandes choses, au lieu d'y voir ce qui vraiment s'y trouve, le besoin du bruit, l'ambition sans frein, souvent la soif de l'or, toujours le plus profond mépris de la vérité. Il nous faut rompre avec ce dilettantisme, banal en somme à force d'être facile, vide à force de viser à l'étendue, immoral à force d'être lâchement complaisant, qui n'entend reconnaître que des degrés et des nuances entre le faux et le vrai, entre la nuit obscure et la clarté du jour ; qui ne veut voir qu'une ride de l'onde là même où s'ouvrent des abîmes ; qui joue négligemment avec le mal comme l'enfant avec l'aspic, prenant son extrême imprudence pour la clairvoyance d'une faculté supérieure ; qui sous prétexte de souplesse, commence par fausser les esprits, et finit toujours, le plus souvent même sans s'en douter, par dépraver les consciences, par énerver et corrompre les âmes. Enfin, gardons-nous avec le plus grand soin de cette fausse science, de cette science menteuse et perverse, qui prétend, pour développer et grandir les intelligences, éprouver le besoin « d'affaisser les caractères (1). » Eh quoi I Les erreurs de nos