‹ Méthode spinoziste et méthode hégélienneChapitre 30 sur 37 · Avant le ruide avis au lecteur rappelé dans Ja note · texte numérisé non relu

Avant le ruide avis au lecteur rappelé dans Ja note

Livré sëcond

en vue de voiler le plus possible ce qu'il a de plus grossièrement choquant. Hégel nous a défini la Logique « la science de l'Idée pure ; » comment donc se fait-il qu'au début de sa théorie , il supprime le mot principal, le mot essentiel? Il nous parle bien d'être pur; mais l'être pur n'étant, comme il le dit, qu'une pure abstraction, il faut nécessairement par cette expression Fêtre pur, entendre l'idée d'être, et même entendre cette idée comme l'entend tout le monde : on ne voit nullement quel autre sens on pourrait lui donner. Pourquoi donc Hégel, malgré ses prétentions

précédente, il avait commencé, pour le mieux tromper, par lui faire d'apparentes concessions, et lui accorder qu'au premier abord, ses scrupules, s'il en a, semblent spécieux; « la proposition Vétre et le néant sont une seule et même chose, paraît si absurde à la faculté représentative et à l'entendement, qu'on ne saurait croire qu'elle puisse être prise au sérieux. Et, en effet, c'est là le point le plus difficile que la pensée ait à franchir. Car Tétre et le néant constituent l'opposition dans sa forme tout-à-fait immédiate, ce qui fait croire qu'il n'y a pas encore dans l'un des deux termes une détermination qui puisse le mettre en rapport avec l'autre. Mais nous avons démontré dans le paragraphe précédent que cette détermination existe... » (p. 16). Or il n'a rien démontré du tout, si ce n'est que Vétre pur et le nonêtre sont des « abstractions vides, » ce qui n'est nullement suffisant, comme nous allons le voir, pour que ces abstractions soient identiques.

à nous faire assister au développement de l'Idée, oublie-t-il au point de départ de nous la présenter sans voile, et semble-t-il s'efforcer plutôt de l'éloigner de la pensée du lecteur? Ah ! c'est que le seul mot Idée porte en lui-même une clarté funeste qui rendrait sa tâche absolument impossible. Pas plus que tous les thaumaturges, Hégel ne saurait opérer en pleine lumière : qu'à la place de Yêtre pur, Hégel nous présente l'^We d'être, et tout est perdu : œuvre de la nuit, le palais fantastique s'évanouit aux rayons du jour.

Il est facile de s'en convaincre. D'abord, il peut bien dire sans doute que l'être pur n'étant qu'une abstraction, n'a pas d'existence concrète, qu'en réalité ce n'est pas un être. Au point de vue concret, il est certain que l'être pur n'existe pas : c'est un néant ; mais il en est tout autrement au point de vue abstrait, le seul qui nous intéresse en Logique. Or, voici le tour de passe-passe. Après avoir raisonné au point de vue concret, il conclut au point de vue abstrait : de ce qu'au point de vue concret, l'être pur n'est pas, c'est-à-dire de ce que l'être pur n'est pas un être concret, Hégel en conclut traîtreusement que l'être pur, au point de vue abstrait, est identique au nonêtre ; autrement dit, que l'idée d'être est l'idée de non-être. Gomme il s'est bien gardé de

distinguer le double point de vue (1), il espère que le lecteur confiant ou superficiel ne fera pas luimême cette distinction, et , que sa conclusion : « l'être pur est le non-être J), ne trouvera point d'esprit récalcitrant. Il faut en convenir : le moyen est subtil, et la conclusion lestement enlevée. Malheureusement, l'habileté de l'opérateur ne suffit pas à imposer l'admiration de l'œuvre : autrement il nous faudrait admirer aussi les hauts faits de Cartouche.

Le tour de gobelet serait loin d'être aussi facile, si conformément à la définition même de sa Logique, Hégel eût mis le lecteur en présence de l'idée d'être. En effet, il saute aux yeux de tout le monde que cette idée est absolument simple et indécomposable : on aurait donc beau la tourmenter, on n'y saurait trouver incluse l'idée de non-être: celle-ci est donc tout-à-fait distincte et séparée de la première, et pour l'amener sous le regard du lecteur, il faut la lui présenter dans cet isolement, et pour ainsi dire parallèlement à celleci. De là, pour Hégel, un premier grave inconvénient : l'impossibilité certaine de faire accepter

L On sait, d'ailleurs, que la prétention d'Hegel est qu'ils sont identiques, comme tous les contradictoires. Mais qu'il le prouve donc une bonne fois.

au lecteur l'identité de ces deux idées. Il eût eu beau dire que l'idée d'être étant une abstraction, n'a pas d'existence concrète, il n'eût pu faire admettre, si ce n'est peut-être à ces esprits qui ne comptent pas, que l'idée d'être, par cela seul qu'elle est abstraite, est identique à l'idée de nonêtre. Si pour être identiques, il suffisait à deux idées d'être abstraites, c'est-à-dire de n'avoir point pour objet un être concret, il faudrait admettre alors que toutes les idées abstraites, quels que soient leurs objets, sont identiques par cela seul qu'elles sont abstraites. Or, énoncer une telle proposition suffit pour qu'elle soit immédiatement jugée. Si donc, au lieu de dire : « cet être pur n'est qu'abstraction pure, et par conséquent est le non-être », Hégel eût dit : « L'idée d'être n'est qu'une pure abstraction, et par conséquent est l'idée de non-être », il est parfaitement clair qu'une telle conclusion, même de la part des esprits les plus légers, eût inévitablement soulevé les plus invincibles résistances.

Si donc, à l'origine même, la théorie d'Hégel n'avait pas, pour se dissimuler, le voile de l'équivoque, elle viendrait se heurter, dès le premier pas, contre un insurmontable obstacle. Et cet ' obstacle, il ne semble pas qu'il eût pu le tourner, au moins sans un grand désavantage pour le

caractère général de sa doctrine. En effet, s'il fût parti de l'idée d'être, nous savons déjà qu'elle n'eût pu lui suffire : vu sa simplicité parfaite, il eût été totalement impossible au maître d'en extraire l'idée de non-être. Tout au plus eût-il pu dire que la première éveille la seconde dans la pensée : dans la pensée de qui toutefois ? Ce qui peut se passer dans notre intelligence ne saurait en rien justifier un tel langage relativement au commencement des choses, alors que l'esprit n'est pas. Mais en admettant même ce non-sens, n'eût-on pas pu lui répondre que réciproquement l'idée de non-être éveille tout aussi bien l'idée d'être, qu'en conséquence il n'y a point de raison pour accorder à l'une de préférence à l'autre un brevet de priorité (1)?

1. Sans doute, on peut dire que dans notre esprit l'idée d'être précède l'idée de non-être, comme l'idée du moi pré" cède celle du non-moi. Mais encore une fois l'esprit n'existe pas à l'origine, et ce qui se passe en lui ne peut en rien nous renseigner relativement à une idée qui lui est préexistante. Ne pourrait-on pas même, avec plus de raison, soutenir que dans le système hôgélien l'idée de non-être devrait avoir la priorité? En effet, ce système a la prétention de nous montrer l'idée allant toujours du moins au plus par une marche progressive : donc l'idée de non-être devrait précéder l'idée d'être. Seulement, accepter franchement cet ordre, ne serait-ce pas tuer la doctrine à sa naissance même? Le moyen

Mais si l'on peut ainsi sans inconvénient logique renverser l'ordre d'antériorité, ne s'ensuit-il pas que l'exposition qu'il nous fait, du commencement des choses, est entachée d'arbitraire, et que de ces deux origines également possibles, la véritable nous restera toujours inconnue ? Que devient alors cette connaissance absolue dont Hégel se prétend en possession parfaite ? Sauf erreur, il n'eût pu se tirer de là qu'en présentant simultanément les deux idées d'être et de nonêtre dans leur indépendance réciproque au point de vue de l'origine, sauf à tenter ensuite de les rapprocher par ce moyen scabreux consistant à considérer chacune d'elles comme ofjposée à l'autre. Mais en outre de la difficulté plus grande à nous montrer la contradiction unifiant par sa seule puissance deux idées sans origine commune, ne vous semble-t-il pas qu'un tel procédé donnerait à l'univers un double point de départ, et qu'au heu de l'unité absolue tant poursuivie par le système, unité dont la recherche est sa seule raison d'être, celui-ci se trouverait ainsi

d'espérer faire explicitement admettre que le non-être absolu peut, par sa seule puissance, par sa vertu propre, se féconder lui-même et devenir l'être absolu ! Bon gré malgré, il faut à l'origine, pour tromper le lecteur , un semblant d'être.

nécessairement marqué du cachet le plus évident de la dualité ?

Arbitraire ou dualité, voilà, croyons-nous, l'alternative où, dès son début, so débattrait l'Hégélianisme, si son grand prêtre, à la façon d'un Dieu antique, ne marchait enveloppé d'un nuage. Toutefois, il a beau faire : la suppression du mot Idéc^ en permettant l'équivoque, peut bien masquer le résultat redouté, mais ne saurait nullement l'empêcher d'être ; et si Ton prend la peine d'aller au fond des choses, il est parfaitement clair qu'on y découvrira tout ce qu'il s'efforce de cacher. C'est en vain qu'il nous parle seulement d'être pur et de non-être ; comme ce sont, d'après lui-même de pures abstractions, ce ne sont donc que les idées d'hêtre et de non-être ; et dès lors tous nos raisonnements précédents s'y appKquent. Mais sa façon de présenter les choses lui offre ici un avantage qu'il apprécie fort, celui de lui permettre de dissimuler cette duahté dont la mise en évidence serait la ruine du système. En effet, si l'on veut bien prendre garde aux habitudes de l'esprit humain, l'on verra sans peine que pour lui, Vêtre compte seul dans la formation des choses, et qu'il répugne absolument à regarder le néant comme un principe de fécondité. Or voici la conséquence de cette vue spontanée de

rentendement : se laissant aller à la pente naturelle de sa pensée, le lecteur, sans en avoir conscience, oublie de tenir compte de l'indispensable intervention du non-étrc dans la doctrine Hégélienne, pour n'y voir qu'un principe unique, l'être pur. Or, c'est là justement ce qu'espère Hégel, exploitant ainsi un mode de la Raison pour la mieux tromper.

Enfm, pour compléter notre étude de la première triade Hégélienne, disons quelques mots sur le Devenir. Ce qui devient est déjà, mais n'est pas encore ce qu'il sera : Hégel conclut de là que le Devenir est un produit de l'être et du non-être. Il est facile de voir que rien n'est plus superficiel et plus faux qu'une telle notion du devenir. Qu'on puisse la rencontrer chez un philosophe de l'époque d'Héraclite, cela se comprend, alors que la science de la Nature n'en était qu'à ses premiers bégaiements ; mais aujourd'hui qu'elle est nubile, elle sait trop bien comment les choses deviennent, pour admettre une telle conception. L'idée du Devenir ne saurait se définir à priori : ce n'est pas un produit de la Raison pure. Si l'expérience ne nous donnait les idées de mouvement et de changement, l'esprit ne les posséderait pas : abandonné à lui-même, il ne concevrait que l'immobilité absolue, et n'aurait aucune idée de ceis

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transformations mystérieuses qui sont la vie de l'univers, et par conséquent aucune idée du devenir. A cette question : qu'est-ce que le devenir? l'expérience seule peut donc répondre: par suite un quart d'heure de promenade dans la forêt de Saint-Germain vous en apprendra plus à ce sujet que tous les gros volumes de la métaphysique d'Outre-Rhin. En effet, pour peu que vous regardiez à vos pieds, vous y trouverez en abondance des glands en train de devenir des chênes. Prenez-en un : ce gland, gonflé de sucs, et montrant sa tigelle munie de ses deux feuilles, n'est déjà plus une simple graine, et n'est pas encore un arbre ; il le deviendra toutefois, si la terre et le ciel lui sont propices. Mais pensez-vous donc que son devenir se compose uniquement de son être actuel et du néant ? Évidemment non : pour devenir un chêne, tout le monde le sait, à. son être actuel il ajoutera toutes les matières que ses racines puiseront dans le sol, et tout le carbone que la respiration de ses feuilles extraira de l'atmosphère ; en un mot : à son présent être, il ajoutera une somme d'êtres extérieurs actuellement existants comme lui-même ; et quand sa cime atteindra la nue, la totalité de la substance matérielle n'aura nuUement varié dans l'Univers : sa répartition seule aura changé, comme aussi le

point d'application des forces. Il y a dans l'infini de l'Espace une perpétuelle transmutation des choses, mais rien ne vient de rien. Rien ne se perd, rien ne se crée dans le monde ; tout se transforme : tel est le résumé, comme aussi le principe fondamental de la science moderne. Qu'est-ce donc que l'idée du Devenir ? C'est une idée complexe où l'analyse scientifique découvre l'idée d'un certain être actuel, l'idée d'une somme d'êtres qui lui sont présentement étrangers, puis l'idée (1) d'un échange incessant d'éléments entre le premier et les derniers, échange où le premier gagne ou perd selon le jeu même des forces de la Nature.

Le Devenir est donc loin d'être une idée aussi simple que veut bien le supposer Hégel : si c'est niaiserie pure d'y faire entrer le néant comme élément générateur, en revanche combien d'autres idées s'y trouvent qu'il ne s'est pas soucié d'y voir ?

En résumé, à cette question : qu'y a-t-il de sérieux et de vrai dans cette première triade sur laquelle repose l'édifice entier de la métaphysique Hégélienne ? Il nous semble que présentement,

1. Idée complexe elle-même, car elle contient entre autres les idées de temps, d'espace, de forces.,..

sans courir le risque d'un démenti de la part du lecteur, nous sommes parfaitement en droit de répondre : rien n'est moins sensé que ce point de départ d'Hégel ; et malgré ses prétentions à la construction d'une Logique concrète, rien n'est plus futile et plus absurde que ce faux ménage des idées d'être et de néant, d'où, selon lui, doit naître avec le temps l'immense ensemble des choses.

Le reste de l'ouvrage est-il moins creux et moins vide de sens ? Un simple coup d'œil sur la manière dont est construit l'ensemble du système suffira pour édifier le lecteur à ce sujet. Ici nous allons tout d'abord retrouver quelque chose du procédé même de Spinosa ; et cela ne doit en rien nous surprendre, car toute métaphysique à priori est fatalement condamnée à suivre plus ou moins la même voie.

Il est évident pour quiconque étudie la Logique d'Hégel avec quelque sérieux, que dans un travail préUminaire il a, tout comme Spinosa, commencé par classer les idées générales à peu près suivant une échelle ascendante d'après leur plus grand degré d'extension, et par suite d'après leur moindre compréhension : nous disons à peu près, car d'abord il a commis plus d'une omission volontaire ; puis l'ordre réel, outre la difficulté

de l'établir rigoureusement, l'eût souvent beaucoup gêné ; aussi l'a-t-il plus ou moins arbitrairement modifié suivant les exigences mêmes du système qu'à l'aide de ces matériaux tout préparés, il se proposait de bâtir. C'est ainsi que nous l'avons vu placer l'idée du devenir, malgré sa complexité, tout à côté de l'idée simple d'être. Il va d'ailleurs sans dire que ce premier travail, il le dissimule au lecteur, pour ne lui en montrer que la contre-partie. Une fois son tableau fait, et dès lors qu'on ne se piquait pas d'exactitude, la chose était aisée, puisqu'il suffisait par des soustractions successives, d'éliminer chacun des éléments constitutifs d'une idée complexe, pour arriver finalement à l'idée simple, la plus extensive, contenue dans l'idée primitive ; une fois son tableau fait, disons-nous, il s'est demandé comment il poiirrait le présenter au lecteur en ordre inverse, et restituer à l'idée simple les éléments mis successivement de côté, afin de récomposer l'idée complexe et vivante pour ainsi dire, et de retrouver ainsi pour termes extrêmes, l'Univers et l'Esprit. Toute sa méthode de construction se résume, en effet, dans ces mots : retourner ce tableau; et cela pour donner à son système l'apparence d'une marche progressive, en harmonie avec les idées de progrès occupant alors les

esprits. Le seul moyen logique d'y réussir, c'était évidemment de restituer un à un les éléments éliminés ; la compréhension de chaque idée ayant été réduite par soustraction, il faut nécessairement, pour la reconstituer, recourir à l'opération inverse, c'est-à-dire à l'addition. Mais cette addition ne pourrait se légitimer qu'appuyée sur l'Expérience : il faudrait constater que la nature nous offre réalisée l'adjonction de tel élément à l'idée générale antérieure. Or l'Expérience est chose trop humble pour être du goût d'Hégel : elle ne faisait pas son compte, et ne pouvait le conduire à ses fms. Il lui fallait, à lui, un à priori retentissant, propre à faire sensation, et capable d'étonner le monde en lui donnant le simulacre d'une représentation grandiose dont les actes divers ne devaient être ni plus ni moins que la série complète des phases successives de la Nature, et la reproduction du cours éternel des choses. D'ailleurs, trouver un tel à priori ne l'embarrassait guère : nourri de la moelle même de la vieille sophistique, et n'éprouvant en aucune façon cet honnête besoin, si vif chez Spinosa, de se convaincre lui-même, et de croire à sa propre doctrine, il n'était pas homme à reculer, par scrupule, même devant le plus . choquant nonsens. Atteindre le but, pour lui tout est là : aussi

n'a-t-il pas hésité à proclamer ce prétendu principe de l'identité des contradictoires avec lequel nous avons fait connaissance, principe au moyen duquel il va féconder chaque idée, lui faire enfanter l'idée plus complexe qui la -suit, puis au bout de cette série d'idées, abstraites par l'origine, mais devenues concrètes sans doute par la grâce et la vertu de l'absurde, nous faire assister à l'éclosion de l'Univers, et pour finale suprême, à la naissance et au développement ilUmité de l'Esprit.

Par ce simple aperçu de la marche générale de l'œuvre, on peut aisément, après nos études antérieures, se rendre compte que dans cet interminable amphigouri se déroulant si lourdement devant nous, il ne saurait se trouver un seul mot de sérieux : partout c'est l'absurde voilé sous l'ininteUigible. Pas plus que dans la première triade précédemment examinée, ce serait en vain que le lecteur chercherait dans tout l'ouvrage une seule proposition dont il pût vraiment tirer quelque profit. Aussi, c'est sans la moindre hésitation, c'est avec la conviction la plus profonde que nous nous permettrons de formuler notre jugement sur l'œuvre entière : en dépit des airs hautains et du ton tranchant de l'auteur, malgré ses dédains et sa morgue, rien n'est plus vide^

rien n'est plus insensé que ce long chapelet de pédantesques niaiseries ayant nom la Logique d'Hégel.

Et cette audace dans l'absurde, on la sentira mieux encore si l'on prend la peine de rapprocher deux choses ; d'une part, le but qu'il a l'impudence de prétendre atteindre ; puis d'autre part, les pitoyables procédés dont il fait usage et le néant des résultats obtenus. Ceux-ci nous paraissant assez connus, rappelons, pour en finir, quel est ce décevant objet dont il nous leurre, vain mirage qu'il fait briller à nos yeux dans le seul but, en nous éblouissant, de nous troubler la vue.

Déjà, nous l'avons çà et là fait entrevoir : pour Hégel, la Logique n'est pas seulement la science des lois de la pensée^ ces expressions étant prises dans le sens que tout le monde leur donne : une telle Logique, œuvre de <.< l'entendement », n'est pour lui que le vide (1) ; et pour mieux indiquer

1. « Les développements que la logique a reçus par l'accumulation de matériaux psychologiques, péd^igogiques et même physiologiques, au lieu de la perfectionner, n'ont fait que l'altérer et la défigurer. Ces règles, ces lois pédagogiques, qu'on a introduites dans la logique, sont insipides et vulgaires. De telles règles, comme par exemple, qu'il ne faut pas admettre sans examen et sans preuves ce qu'on lit, et ce qu'on nous transmet oralement, et d'autres semblables

combien elle sonne creux, il' la désigne dédaigneusement sous le nom de Logique Formelle : c'est tout au plus le premier moment de la vraie Logique ; qui s'arrête là ne comprend rien aux choses. C'est qu'en effet, au-dessus de VEntcndement, inhabile à rien saisir en dehors « de déterminations immobiles » et « d'abstractions limitées » (§ LXXX), incapable de suivre Vidée dans son mouvement dialectique, source de l'éternel progrès ; enfin complètement impropre à concilier ces innombrables contradictoires qui font l'essence et la vie des êtres ; au-dessus de cette faculté intellectuelle tout-à-fait inférieure, bornée et condamnée au fini, s'élève une faculté souveraine et jusqu'alors inconnue, la Raison Spéculative (1), à qui nous devons déjà, nous l'avons

qu'on rencontre dans la logique appliquée, sont de véritables puérilités, et elles prouvent seulement que l'auteur ou le maître s'évertue pour animer, par une matière factice, par des remplissages, le contenu mort et desséché de la Logique » (2« vol. p. 203, note). — Ces règles si puériles (tout ce qui gêne Hégel est puéril), il nous semble pourtant que lecteurs et auditeurs d'IIégel se fussent bien trouvés de les connaître, et surtout de les mettre en pratique : l'oracle eût fait moins de dupes.

1. Au lieu de nous borner à la question de méthode, si nous avions en vue une étude complète de l'Hégélianisme, UQUS aurions à présenter au lecteur, dans ses lignes princi-

VU plus haut, de si sublimes révélations, et qu'il ne faut pas confondre avec la petite raison de ces petits hommes ayant nom Descartes et Arnauld, Pascal et Newton, Leibnitz et Kant : organe de la

pales, toute cette face du système, face que jusqu'ici nous avons pu seulement entrevoir. Malgré l'intérêt qu'elle peut offrir, même au point de vue de la méthode, nous ne pouvons que la lui signaler brièvement, sous peine de trop nous attarder en route. — Voir les g 21. 23, 2i. — 79, 80, 81, 82. — 160, 161, 1C2, avec les remarques et les notes qui les accompagnent. Pour être complet toutefois, il faudra!^ citer tout l'ouvrage, car tout l'ouvrage est imprégné de la^ même idée, et c'est surtout dans ses applications continuelles qu'elle se fait mieux saisir. Gomme échantillon, nous transcrirons seulement ici cette définition de la notion (§ 160) . « La notion est la puissance libre, substantielle, et qui n'existe que pour soi. Elle forme une totalité où elle se trouve dans chacun de ses moments, comme un tout, et comme une unité indivisible ; elle est par conséquent identique à elle-même; et déterminéè en et pour soi. » Ainsi, la notion est non-seulement une puissance, mais la puissance, c'est-à-dire la seule puissance libre et substantielle qui soi* au monde ! Faudra-t-il s'étonner de rencontrer ensuite dans la Science de la nature, qni constitue la troisième partie de la Logique Hégéhenne, deux chapitres consacrés au mécanisme et au cliimisme, séries de non-sens ou chimistes et géomètres, ainsi qu'Hégel, ne comprendront jamais rien (du g 195 au § 203) ; puis un autre sur la vie, où entre autres découvertes la différence des sexes est posée comme une nécessité logique ?

méthode: hégélienne: 313

•pensée transcendantale, cette Raison supérieure, incarnée dans Hégel comme le Verbe en Jésus, peut seule atteindre les hautes cimes où l'œil vulgaire est pris de vertige, comme aussi descendre aux insondables abîmes où se cachent ces germes mystérieux dont tout doit sortir, Nature, Esprit, Absolu même. Par suite, la Logique Hégélienne, vrai miroir de l'Idée devenue consciente et se contemplant elle-même dans son mouvement éternel, est le tableau vivant des évolutions sans nombre du Cosmos, et la reproduction rigoureuse des lois qui président à ses destinées depuis l'origine première des choses jusqu'à leur entière consommation dans l'Espace et le Temps. Douée de l'omniscience, elle devance ainsi l'avenir infini dont elle possède tous les secrets, et nous présente avec ■la plus entière assurance l'image fidèle et parfaitement adéquate de cet absolu qui, pour se réaliser, ayant besoin de l'Éternité même, ne sera par conséquent jamais. En deux mots qui résumeront toutes les prétentions d'Hégel, sa Logique est en même temps une Ontologie, non pas un essai plus ou moins heureux, non pas une œuvre humaine avec ses qualités et ses défauts, mais une Ontologie parfaite, une Métaphysique absolue, où le maître ne permet pas de soupçonner la moindre lacune, et devant laquelle la simple

hypothèse d'une erreur possible, si mince fûtelle, serait un blasphème contre l'Absolu.

Est-il maintenant bien nécessaire d'insister pour faire ressortir aux yeux du lecteur le contraste étrange qui existe entre ces ambitieuses visées dont la prétention touche à la démence, et le misérable résultat auquel on arrive, résultat digne sans doute de compassion, si la tentative eût été loyale, mais propre seulement à faire naître le dégoût, quand une fois on connaît les inavouables procédés de l'auteur?

Et lorsqu'on s'est ainsi rendu compte et de la folle témérité du but mis en avant pour éblouir, et des audacieux artifices employés pour voiler tous les non-sens du système et imposer l'absurde, n'eston pas en mesure de formuler un jugement sur le caractère même d'Hégel en tant que métaphysicien ? Et ce jugement, n'a-t-on pas le droit de le porter sévère? Quant à nous, nous ne saurions dissimuler la fâcheuse opinion qu'a fait naître en nous une persévérante étude de sa Logique.

Nous croyons pouvoir, d'après notre expérience personnelle, l'affirmer sans crainte : toutes les fois qu'au lieu de lire du pouce ce texte d'une obscurité voulue, on le serrera lentement et péniblement de près en faisant effort pour tâcher de comprendre, à chaque instant l'on arrivera nécessairement

â cette désagréable découverte qu'on est en présence d'un trompeur (1). En dépit du titre de Philosophe dont il s'affuble, Hégel n'est nullement un poursuivant de la Vérité : dépourvu de tout scrupule, ce n'est qu'un cherclieur de succès à tout prix. Le nébuleux et l'ambigu sont ses moyens favoris ; c'est par excellence l'homme de l'équivoque, et chez lui tout est disposé, pesé, calculé en vue d'un but unique : égarer le lecteur. Jamais cet homme, dans l'intimité de sa propre pensée, ne s'est pris un moment au sérieux ; et personne, nous en avons la plus profonde conviction, personne ne fut jamais moins hégélien qu'Iîégel : certes, il était doué d'une intelligence trop subtile, et connaissait trop bien tous les vains artifices, tous les sophismes éhontés dont il avait fait u&age dans la construction de son système, pour croire à un seul mot de sa doctrine. Aussi, ce n'est certainement pas sans une ironie cachée qu'il a dû tenir ce propos, lequel n'a de la plainte que l'apparence : « De tous mes disciples, un seul m'a compris ; encore m'a-t-il mal compris » ; et, nous n'en

1. Ce n'est qu'après l'avoir faite que l'on parvient à s'orienter dans cette nnit profonde où il plonge le lecteur. Hégel est inintelligible pour quiconque le prend au sérieux; On arrive seulement à le deviner, alors qu'on soupçonne en lui le sophiste.

saurions clouter, le trop heureux mystificateur devait bien rire au fond de son âme des ridicules enthousiasmes que son livre excitait du nord au sud de la docte Allemagne, car mieux que personne il savait que, du premier mot au dernier, l'Hégélianisme est une duperie.

CONSÉQUEiNCES MORALES

DU PRINCIPE DE l'iDENTITÉ DES CONTRADICTOIRES.

Ce qui est plus triste, c'est qu'après tout, si l'on considère les conséquences morales de l'Hégélianisme, le vide et le non-sens sont encore ses moindres défauts. Ce n'est jamais impunément, en effet, que l'on s'attaque à la Raison pour mettre en doute, ou ce qui pis est, pour nier et renverser ses principes les plus universellement reconnus, ses lois les plus certaines. Quand la règle n'est plus la Raison, où donc est la règle? Évidemment, il n'en saurait plus être. Surtout, ici, pas de subterfuge: il n'y a pas dans la Raison, comme le veut Hégel, deux degrés opposés de puissance inégale, deux juridictions contradictoires, l'une inférieure ét servile, l'autre transcendante et magistrale; non, la Ra<isonestune, et cette Raison, notre seul guide, ce n'est pas la Raison soi-disant supérieure de quelque mauvais plaisant à la recherche de dupes ; c'est la Raison de tous, c'est

la Raison universelle : hors d'elle, il n'y a que mensonge. Or, qui ne le sait? Chaque fois que du domaine de la théorie pure le mensonge passe dans les faits, et s'insinue dans la pratique de la vie, son œuvre fatale, c'est la falsification de la loi morale, et l'oblitération des consciences.

Si cette vérité avait besoin d'être démontrée, l'histoire de l'Hégélianisme serait là pour lui servir de preuve ; car jamais doctrine n'a plus profondément atteint la moralité d'un peuple. On ne s'attend pas à nous voir entreprendre ici le récit détaillé de ce délire intellectuel et moral (1)

1. On en trouvera le résumé dans une étude des phis intéressantes publiée par M. Schérer sous ce titre ; Hégel et l'Hégélianisme (Revue des deux Mondes^ 15 février 1861). Écrite longtemps avant les derniers événements, elle ne peut être suspecte d'exagération, d'autant plus que l'auteur était visiblement alors — comme nous tous — un ami de l'Allemagne. Toutefois, nous regrettons vivement de nous trouver, sur des points importants, en désaccord complet avec l'éminent écrivain: ainsi nous ne saurions, comme lui, voir en Hégel un rival d'Aristote, et moins encore un rival heureux. Ces deux hommes ne sont nullement comparables; à défaut d'autres raisons, celle-ci nous suffirait : sur toutes les questions fondamentales, il n'y a pas un mot de faux dans la Logique d'Aristote, tandis qne, dans celle d'Hégel, il n'y a pas un mol de vrai. Selon nous, le prototype d'Hégel dans l'antiquité grecque, ce n'est pas le philosophe de Stagire, mais bien un de ceux qu'il a passé sa

où l'Allemagne est tombée à la suite d'Hégel ; nous ne pouvons cependant passer entièrement sous silence ce triste déchaînement d'audacieuses

vie à combattre, un Gorgias,par exemple, ou mieux encore un Protagoras. Hé gel n'est dogmatique que faute d'être conséquent, et Protagoras est souvent dans le même cas. Outre un fond commun d idées,il y a similitude complète de procédés : même insouciance de la vérité, même recherche du succès à tout prix, môme hardiesse de sophisme, même exploitation du faux et de l'absurde, même prétention de savoir le dernier mot de toutes choses. Un point, il est vrai, les distingue : l'élégance du Grec a fait place à la lourdeur du Barbare ; mais ce n'est là qu'un détail accessoire que peut aider à expliquer la différence des milieux. Et quand Hégel, dans son Histoire de la philosophie, prend en main la défense et la réhabilitation de ses devanciei^s dans l'art de tromper, n'avoue-t-il pas ainsi qu'il sent fort bien lui-même sa parenté d'esprit avec eux? En dépit de puissantes facultés que nous n'entendons nullement lui contester, Hégel ne saux^ait être à nos yeux qu'un fort habile et trop heureux sophiste. Le caractère principal du vrai philosophe nous paraît lui faire entièrement défaut : la loyauté. M. Schérer reconnaît lui-même le rôle « équivoque » qu'il a joué dans les controverses religieuses suscitées par sa doctrine, et se refuse à croire « à la sincérité de son attitude. » Après toutes les preuves de mauvaise foi que nous avons rencontrées dans son œuvr^ nous ne saurions accorder plus de confiance à la sincérité de ses doctrines métaphysiques. Hégel a débité sa philosophie comme Mangin débitait ses crayons. Nous n'ignorons pas que l'on parle

folies, par la raison qu'il est tout simplement la conséquence forcée du sujet principal de la présente étude, de cet absurde principe de l'identité des contradictoires dont nous a gratifiés la sophistique Hégélienne : ne fût-ce que pour notre justification, si l'on était tenté de croire que nous avons perdu trop de temps à combattre ce semblant de principe, il nous semblerait important de

parfois de la bonhomie d'Hégel : ses procédés de bateleur, comme aussi le ton rogue et méprisant dont il affecte d'écraser ses contradicteurs, ne nous permettent nullement d'y croire. D'ailleurs, nous l'avons vue à l'œuvre, la bonhomie Allemande l et d'assez près pour savoir que les délicatesses de conscience du Germain n'entravent jamais en rien ses petites affaires. M. Schérer nous objecterait peut-être encore la grandeur de l'entreprise Hégélienne : « Il fallait qu'il eût, nous dit-il, le cœur porté aux grandes choses pour entreprendre une pareille tâche. » L'objection serait valable, si comme celle de Spinosa, Tœuvre d'Hégel était sérieuse ; mais nous croyons l'avoir suffisamment mise à nu devant les yeux du lecteur, pour lui permettre (pardon de l'expression) d'en saisir toutes les ficelles. Œuvre de Titan, soit : mais singée par Guignol. — Où toutefois nous nous éloignons le plus des idées de M. Schérer, c'est sur la valeur même du principe de l'identité des contradictoires : selon lui, ce principe est la gloire la plus solide d'Hégel, tandis que, pour nous, ce rajeunissement d'une proposition de l'ancienne sophistique est une monstruosité logique, et de plus, une peste morale.

constater la pernicieuse influence qu'il a eue, et qu'il continue d'exercer sur l'esprit germanique ; mais un motif plus sérieux encore, c'est l'opiniâtreté des efforts tentés pour introniser en France la soi-disant philosophie Allemande, efforts qui nous font, croyons-nous, un devoir de la montrer sous ce nouveau jour.

Hégel n'a pas pu s'y tromper : en ressuscitant cette fausse loi pour donner une apparence de vie à son système, il est impossible qu'il se soit mépris sur sa portée. Comment penser qu'il se soit fait l'illusion de croire à la possibilité d'asseoir un dogmatisme quelconque sur un principe qui proclame implicitement l'identité de toute doctrine avec sa négation même? La seule conséquence logique qu'on en puisse déduire, c'est évidemment un scepticisme absolu. Pyrrhon l'avait parfaitement compris ; le mode de penser de Protagoras : « il est vrai qu'il y a du mouvement, il est également vrai qu'il n'y en a pas, car tout est vrai, » ce mode de penser, identique au fond à celui d' Hégel, conduisit Pyrrhon tout droit au doute ; et si les sophistes, tant anciens que modernes, suivent une autre voie, la raison en est facile à saisir. En effet, pour tout esprit de bonne foi, comme Tétait Pyrrhon, la conséquence obligée du doute absolu, c'est, au moins dans le domaine B. 18.

spéculatif, l'abstention absolue. Or une telle conséquence, on le sent aisément, ne saurait plaire à tout le monde ; pour quelques-uns même, elle ne laisserait pas d'être des plus gênantes : si s'abstenir peut parfois convenir au sage, ce mode de philosopher n'a jamais été, pas plus qu'il ne sera jamais, du goût des sophistes. Inconciliable avec leur intérêt, il n'entre point dans le tempérament de ces hommes, tempérament fait d'audace et de fourbe, et se complaisant, en dépit des prémisses posées, dans le ton dogmatique et l'affirmation tranchante. Les mêmes circonstances étant données, ce caractère permanent de l'ancienne sophistique devait nécessairement reparaître de nos jours, peut-être même avec plus d'intensité : en effet, au milieu d'une société vivant, comme la nôtre, de mouvement et d'action, l'idée sceptique avec sa conséquence nécessaire, l'abstention, ne peut vraiment offrir la moindre chance de succès, -et selon toute apparence, jamais trafiquant de métaphysique n'en voudra plus gâter son enseigne : ne serait-ce pas prendre maladroitement plaisir à discréditer son petit négoce? Donc, tout plutôt que cela : plutôt l'affirmation burlesque, plutôt le non-sens effronté, plutôt l'absurde. Tel a été, surtout de 1830 à 1850, le program- ?ft*é àiTné des discipîê^ ë'Hégél. L'àiidàce des

doctrines pouvant seule en voiler quelque peu rinconséquence, ce fut à qui ferait le plus étrange amalgame de procédés sceptiques et d'affirmations dogmatiques retentissantes ; à qui se griserait des plus choquantes absurdités, à qui, pour étonner le monde, pousserait le plus loin l'extravagance et le délire, à qui pour s'ériger en grand homme, mettrait le feu au temple du bon sens. On peut l'affirmer sans crainte : en ce tempslà, le principe Hégélien de l'identité des contradictoires donna tous ses fruits. Ici toutefois, de peur d'être soupçonné d'exagération, nous préférons, pour dépeindre rapidement l'état mental de l'Allemagne durant cette triste période si inopportunément vantée, emprunter quelques traits à l'un de ses meilleurs amis d'alors : « La contradiction logique, nous dit M. Schérer, ayant cessé d'être un signe du faux pour devenir un élément du vrai, rien n'était plus admis à moins qu'on ne pût en dire à la fois le oui et le non... La pensée avait perdu sa loi. Tout sembla également possible et impossible. Il y eut comme une fièvre de paradoxe. C'était à qui jetterait au sens commun les défis les plus éclatants. » N'y a-t-il pas dans ces quelques mots la peinture d'un vrai chaos intellectuel?

Tout pourtant n'est pas dit encore : c'est qu'en èftet, un telle perversion de la pensée ne pouvait

32i LIVRE SECOND

rester enfermée dans l'étroit domaine de la Métaphysique. Toujours la folie de l'esprit, quand elle devient épidémique, a sa répercussion dans les faits, et la Raison ne saurait s'abandonner à de telles orgies, sans que l'ordre moral en soit ébranlé jusque dans ses derniers fondements. Pour comprendre ici l'excès du mal, il faut se rappeler l'enthousiasme universel avec lequel l'Allemagne avait salué l'Hégélianisme naissant, comme aussi l'immense propagande que firent pour lui toutes les Universités d'Outre-Rhin ; durant plus d'un tiers de siècle, c'est avec profusion qu'elles ont semé cette doctrine au sein des jeunes générations, si bien que l'esprit Hégéhen envahissant jusqu'aux classes moyennes, a pénétré la nation même. Un fait bien digne de remarque par son étrangeté, c'est qu'il a pu s'infiltrer jusque dans les sanctuaires protestants ; et l'on a vu, grâce à la commode distinction de l'Idée et de son image, les dogmes chrétiens faire assez bon ménage, dans les régions théologiques, avec l'Absolu d'Hégel, lequel pourtant, à jamais irréalisable par essence, équivaut réellement à la négation même de Dieu : n'y a-t-il pas là, nous le demandons en passant au lecteur, comme un signe frappant que la conscience allemande n'est pas tout-à-fait taillée dans la commune étoffe? Quoi quil en soit, THégélianisme,

en se répandant dans la partie la plus intelligente et la plus instruite de la société germanique, s'est montré le plus actif agent de démoralisation, et cela, grâce à ce principe même des contradictoires sur lequel il repose : impossible, en effet, de condenser en un moindre volume un plus puissant ferment de putréfaction morale. Il suffit d'ouvrir les yeux pour le voir : comblant l'abîme entre le faux et le vrai, il conduit tout droit à la perversion des consciences. Sa conséquence immédiate, son résultat forcé, n'est-ce pas, non-seulement l'indifférence, mais encore le dédain pour tout ce qui est loi de la pensée, règle absolue, vérité, et partant obligation morale? 11 est parfaitement clair que si dans toute question, comme le veut Hégel, le oui et le non sont identiques, il ne saurait y avoir ni vérité ni erreur, et par suite ni juste ni injuste, ni bien ni mal : il n'y a plus que des opinions et des goûts, des convenances personnelles et des intérêts. Aussi le dernier mot, le vrai couronnement de l'Hégélianisme, n'est-ce pas cette proclamation par la voix de Gaspard Schmidt, de la seule loi qui puisse subsister quand tout est détruit, quand le devoir est effacé de la conscience, « la loi sacrée de l'Égoïsme » ? Évidemment, lorsque la pensée a perdu sa règle, lorsque le monde moral s'est une fois écroulé, le Moi reste

seul avec ses avidités. Il est donc facile de le voir : au dernier terme de la doctrine, il n'y a plus vraiment trace de métaphysique ; suivant l'expression fort juste de M. Schérer, il y a simplement « décomposition putride. »

Depuis ce temps, la philosophie allemande, au point de vue moral, ne s'est pas relevée : lassée de l'idéalisme et dégoûtée de son néant, elle n'a su que se jeter, à la suite des docteurs Biichner et Moleschott, dans le matérialisme le plus grossier, méconnaissant les lois rationnelles du devoir, pour ne voir dans les mœurs qu'un produit du temps et des milieux. Toutefois, pour opérer cette métamorphose, elle n'a pas eu besoin le moins du monde de répudier le fond même de la pensée Hégélienne ; si la métaphysique d'Hégel, après un long enthousiasme, est tombée dans le plus profond discrédit, l'esprit qui l'animait, survivant aux ruines du trop fantastique édifice, trouve parfaitement son emploi dans la nouvelle doctrine, laquelle n'est à vrai dire qu'une évolution de la précédente; et le principe commode qui permet le rapprochement et la fusion des contradictoires, est trop l'ami des consciences faciles pour que celles-ci ne continuent pas de le cultiver avec un pieux amour. D'ailleurs, par suite de l'éducation tout Hégélienne qu'ont reçue le^ vreillfes générations, il fait pàrtie

intégrante d'elles-mêmes, et s'est comme incarné en elles ; de là, natm^ellement, il est passé dans le sang des plus jeunes, marquant à leur insu tous les cerveaux de son empreinte, et présentement, dans la science comme dans la politique, chez les hommes de religion presque autant que chez les porteurs de sabre, partout, si l'on veut prendre la peine de le chercher, on peut aisément le retrouver, toujours oblitérant le sens moral et faussant la Raison, en même temps que toujours docile à servir soit l'intérêt particulier, soit la passion commune. Qui ne le sait? Depuis un demi-siècle, l'érudition germanique n'a qu'un but en histoire : chercher dans le passé, pour la plus grande gloire et le plus grand profit de la patrie Allemande, des sujets de haine contre tout voisin, comme aussi des titres de propriété sur tout pays avoisinant, et des droits quelconques à sa conquête. Le sentiment du juste est même si profondément altéré dans les régions scientifiques, que le savant d'Outre-Rhin regarde naïvement l'impartialité comme une faute, et la simple recherche de la vérité serait à ses yeux un péché contre la patrie. Naguère encore, M. de Giesebrecht ne craignait pas de le proclamer : « La science ne doit pas être cosmopolite, elle doit être nationale, elle doit être Allemande. » Ainsi pour les compatriotes de Képler et de Leibnitz, le vrai,

de leur aveu même, n'est plus la fm cherchée ; par suite, le faux et le vrai, que nous autres Welches avons la naïveté de croire incompatibles sous le ridicule prétexte qu'ils sont contradictoires, le faux et le vrai se marient fort bien ensemble sur la terre Allemande , et leur mariage , produisant d'heureux fruits, est par cela même des plus légitimes : ne satisfont-ils pas, en effet, de la façon la plus complète à la théorie Hégélienne, et n'ont-ils pas, pour les unir et constituer leur synthèse sacramentelle, un trait-d'union parfait, l'utile ? En présence de ces faits (1) connus de tout le monde,

1. Qu'on veuille bien y faire attention: ce n'est pas seulement chez les historiens politiques que l'on peut constater cette absence de la qualité première de la véritable histoire. Comme nous le faisait récemment remarquer un ami, savant professeur au collège de France, les ouvrages de physique, de chimie, de physiologie.... sont à peu près tous construits sur un même modèle, et dans la même pensée: généralement, ils commencent chaque question, comme souvent les nôtres, par un résumé succinct de son historique, où sont cités les noms des savants, tant étrangers qu'Allemands, dont les travaux ont pu contribuer à son avancement. Mais cela fait, semblables à ces mauvais coucheurs qui tirent à eux toute la couverture, les auteurs allemands, une fois entrés dans l'exposé même de la solution, s'empressent d'en faire disparaître au plus vile les noms étrangers pour ne laisser place qu'aux noms germa- \ niques ; ou s'ils mentionnent par hasard quelques Français,

pourrait-on donc nous accuser de forcer la conclusion, si nous disions que chez les historiens Allemands, même les plus sérieux, la conscience scientifique est vraiment fille d'Hégel ?

Et si nous passons à un autre ordre de faits plus concrets encore et plus positifs, mis en évidence par les derniers événements, ne sont-ce donc pas des Hégéliens pratiques ces bons soldats Allemands, dont le sac, trop étroit à leur gré, renferme dévotement à la fois et la bible sainte et le butin, fruit du pillage ? Eux aussi, pour concilier les contradictoires , ils ont su , tout aussi bien que les profonds métaphysiciens de la Germanie, découvrir ce merveilleux Tertium quid qui fait de la contradiction la source même de toute vie : avec la

c'est pour avoir l'occasion de rappeler une erreur par lui commise. Le procédé, s'il n'est pas très-scrupuleux, est en revanche très-habile: le lecteur, une fois à la fm de sa lecture, en garde évidemment cette impression que les étrangers n'ont rien pu faire de sérieux, que si l'on conserve leurs noms, c'est seulement par charité pure, et que seuls les savants allemands ont fait avancer l'œuvre. — Il est même des écrivains qui se gênent moins encore, et tout récemment l'on a vu des mémoires reçus à l'Académie de Berlin sans protestation sérieuse, mémoires dont le but était d'établir la parfaite médiocrité de l'homme que tout le monde s'accorde à regarder comme le principal créateur de la chimie, de Lavoisier lui-même.

HVRET SÊCOJXÛ

candeur dont ils sont doués, ils se sont dit que c'est le Dieu des armées lui-même qui livre au peuple élu le bien des Philistins.

N'avait-il pas encore un âme tout hégélienne ce pieux pasteur mihtaire qui, deux jours ajjrès Varmistice, surpris en flagrant délit d'emballage par le propriétaire de la demeure qu'il habitait , lui demandait avec humilité et componction « la permission d'emporter comme iiouvenirs » les plus précieux échantillons d'une riche collection d'ornithologie, fruit de cinquante années de patientes et laborieuses recherches ? Déconcerté par un refus digne et sévère (1), il hésita quelque peu. Mais durant la nuit, l'ombre d'Hégel le visitant

1. « Vous avez la force, lui répondit vertement le maître de la maison : si cela vous suffit, libre à vous. Quant à mon consentement, Monsieur, n'y comptez pas. » Ce fait, dont nous garantissons la parfaite exactitude, s'est passé dans une des riches villas qui bordent le lac d'Enghien. Nous ne croyons pas tout-à-fait inutile d'en conserver la mémoire, en voyant les écrivains allemands s'elforcer déjà de transformer en vaines légendes toutes les scènes de pillage et de froide cruauté, comme aussi tous ces actes immondes, au-dessous de la bête (car la bêle évite de souiller le lit de paille où elle couche, et plus encore l'auge de pierre où elle mange), et dont les armées allemandes, officiers autant que soldats, nous ont donné, toujours au nom de la civilisation, l'ignoble et révoltant spectacle.

pour le réconforter, lui fit aisément comprendre que le septième commandement n'a qu'à se taire devant une vérité supérieure incontestable, à savoir que la Science, avec toutes ses annexes, étant une province allemande, c'est œuvre pie d'enlever un trésor scientifique au barbare ignorant, incapable de l'utiliser jamais. Et le lendemain, le saint homme expédiait pour la patrie de la Science, aigles, grands ducs et condors.

S'il a su pénétrer au sein même des sanctuaires, l'esprit d'Hégel a fait mieux encore : il est monté jusqu'au trône. Ce roi dévot, qui chante incessamment l'éternel Hosanna, tout en signant l'ordre de fusiller des hommes désarmés dont le seul crime est d'avoir osé, sans le képi d'usage, défendre leur patrie contre un envahisseur pillard et incendiaire, ce roi qu'il le sache ou l'ignore, est un pur Hégélien. Guerrier sans peur, les contradictoires les plus hostiles n'ont rien qui puisse effrayer sa vaillance : il est de force à les réduire. Lui aussi ne sait-il pas, à la façon du maître, les fusionner dans un troisième terme que vous seriez mal venu de lui contester ? Pour concilier, en effet, les saints élans de l'âme et le besoin du sang, un roi n'a-t-il donc pas toujours son royal intérêt? Certes, il faut bien le reconnaître : Hégel lui-même a fait peu de triades mieux réussies.

335f LIVRÉ SECOND

Après tout, ce n'est pas absolument à tort que les sectaires d'Hégel l'ont appelé « le Christ de la pensée : » en dépit des apparences de religiosité dont se pare la vertueuse Allemagne, si la doctrine du fils de Marie n'est pas tout-à-fait morte dans les âmes, elle y dort au moins d'un fort lourd sommeil ; et tel piétiste allemand qui de nos jours se croit chrétien, est par ses œuvres un Hégélien de race pure. Il est donc vrai : dans la conscience Allemande, Hégel a détrôné Jésus. En ce sens, mais en ce sens seulement, Mareinecke a raison. Reste une question : qu'y a gagné l'humanité ?

On nous objectera sans doute qu'il n'est pas au pouvoir d'une doctrine philosophique quelconque de changer de fond en comble le caractère même d'un peuple : c'est bien aussi là notre pensée ; et nous sommes convaincu que la mystérieuse question de Joad :

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé?

serait ici tout-à-fait hors de place. Il est parfaitement certain que la conscience germanique n'a pas eu de violence à subir : et pour nous servir du langage Hégélien, ce qu'elle a éprouvé, ce n'est pas une transformation véritable, mais seulement une simple évolution. Depuis Marins , c'est-à-dire depuis vingt siècles, le caractère du Teuton s'est

toujours montré semblable à lui-même: mécontent d'une terre ingrate et pauvre (1), il a toujours convoité le champ plus fertile du voisin, comme aussi les rayons plus chauds de son soleil. Toujours sa concience lui a dit que le bien d'autrui, dès qu'il passe en sa main, devient son bien propre, inalié nable et sacré, et pour peu qu'il ait -une seule nuit dormi sur un sol, il le regarde ingénument comme à lui pour l'éternité : aussi voyez sa colère, quand

i. Le portrait suivanl, Uacé par Tacite un jour qu'il ne songeait pas à faire la satire do Kome, n'a rien perdu de sa fidélité. Voici les paroles qu'il met dans la bouche de Ccrcalis : « Toujours une mémo cause porta les Germains à passer dans les Gaules, la cupidité, l'avarice, et ce désir de changer de demeures, de quiilerdes marais et des solitudes pour s'emparer et de vo is et de votre sol fécond. Du reste, ils prétextent et la libei té et d'autres noms spécieux ; quiconque a vo slu la domination pour soi, la servitude pour autrui, a toujours niis en avant ces mêmes dénorr,inations (Trad. Panckoucke) ,. a Eadem sempor causa Germanis Iranscendendi in GaMias, libido atque avaritia, et mufanda? sedis amor, ut relictis paladib'is et solitudinibus suis, fecundissimumhoc solruïi vosq.îo ipsos po>siderent, G;ieterùm liberlas et speciosa nomina praîtexuntur : nec quisquam alienum servitium et dominationem sibi concupivit, ut non cadem ista vocabula usurparet. » Historiarum lib. IV, C. LXXIIL — Aujourd'hui, c'est encore au nom de la liberté que l'Allemand pille, brûle et conquiert . No faut-il pas délivrer les frères d'Alsace du joug odieux des Welches 'l

VOUS le refoulez en ses forêts ! Le chassez-vous de la maison qu'il a pillée, de la province qu'il a envahie et dévastée? Plein d'une sainte indignation, le vertueux Germain crie au voleur.

Accuser Hégel d'avoir produit un tel caractère national, marque profonde d'une race spéciale, alors que l'histoire nous le montre se manifestant de nombreux siècles avant lui, ce serait évidemment une flagrante injustice. Toutefois, pour être moindre, sa responsabilité ne laisse pas d'être encore énorme ; car, s'il n'a pas créé ce naturel éminemment sophistique, ce que nous reconnaissons volontiers impossible, il l'a du moins, pour un temps plus ou moins long, laissé sans aucun contre-poids, en lui donnant une sorte de consécration scientifique, en le légitimant au nom d'une prétendue raison, supérieure à la raison commune. En proclamant que les contradictoires, loin de s'exclure, sont la vie de toutes choses, en arrachant ainsi l'éternelle barrière qui sépare le vrai du faux, le bien du mal, il a donné la sanction d'une fausse science, d'une métaphysique faite de dol et d'imposture, à toutes les perversions de conscience comme à tous les abus de la force qu'elles engendrent, aux savanLs mensonges de l'historien comme au brigandage brutal du soldat, aux sophistications des juristes en matière de

droit des gens comme aux avidités natiireile» ou factices des masses sans scrupule, aux comprom.is scandaleux des théologiens comme aux cruautés intéressées des rois. Malgré ses prétentions à la production d'une philosophie de l'absolu, prétentions qui se détruisent d'elles-mêmes, puisque sa métaphysique du devenir proclame non-seulement que l'absolu n'est pas, mais encore qu'il no sera jamais, Hégel a, par son principe même, tué l'absolu dans la pensée allemande. Depuis lui, sur le sol germanique, plus de vérité absolue, plus de droit absolu : il n'y a plus au monde qu'une loi écrite, non dans les profondeurs de l'àme humaine, mais seulement à la surface du papier, loi dictée par le glaive, et que le glaive peut à son gré modifier ou détruire ; et ces relations entre les peuples, relations dont le perfectionnement fait ki préoccupation constante des vrais philosophes, un seul code aujourd'hui les régit, et ce code se résume en un mot : la force (1). Si pour^méuager

1. Que le nouvel axiome : la force prime le droit, \\ m{ pas été prononcé, cela n'importe guère, et ce n'est pas sans un certain dégoût que le public Européen accueille de pareilles rectifications : il s'agit vraiment Lien du mot, quand la chose existe ! Le dire serait une sottise, sans doute : est-ce contre elle qu'on proteste? A la bonne heure! Mais le mettre en pratique, ce n'e&t pas seulement une honte et un

la pudeur des vieilles chancelleries, la politique n'ose pas encore avouer tout haut la maxime qui est la règle évidente de tous ses actes, la science, plus libre dans ses expansions, n'a pas de ces scrupules, et chaque fois qu'un nouveau coup dï'pée détruit un ancien droit, c'est à qui, parmi les penseurs Allemands, élèvera le plus haut la voix pour' applaudir. Pour eux, tout est bien qui réussit ; Je succès est la règle unique, et la loi morale, c'est le canon d'acier. Tel est en somme le dernier mol de la philosophie d'Hégel, le résultat le plus élevé des méditations transcendantes de la Raison : toute autre conception du droit n'est qu'une idée fausse et plate, œuvre de l'entendement vulgaire, et qu'il faut laisser à l'ignorance des génération,s passées. Croire au droit absolu, croire à la vérité absolue, c'est appartenir au moyen-Age. Écoutez plutôt ces paroles, relativement anciennes, du meilleur des Hégéliens:

crime, tlei% choses assez légères, parait-il, pour une conscience d'iiomme d'État allemand : ce dont on ne semble pas se douter à Varzin, c'est que c'est une sottise aussi. L'on s'en apercevra, mais un peu tard, au jour de la mauvaise fortune; car c'est surtout en fait de batailles gagnées que le vieil Heraclite pourrait à bon droit répéter à ses petitslils en Hégei sa maxime favorite: Tout passe! Comme l'eau du tleuve, tout coule !

« Aujourd'hui rien n'est plus pour nous vérité ni erreur, il faut inventer d'autres mots. Nous ne voyons plus partout que degrés et que nuances. Nous admettons jusqu'à l'identité des contraires. Nous ne connaissons plus la religion, mais des religions; la morale, mais des mœurs; les principes, mais des faits. Nous expliquons tout, et, comme on l'a dit,resprit finit par approuver tout ce qu'il explique. La vertu moderne se résume dans la tolérance, c'est-à-dire dans une disposition qui eût paru à nos ancêtres le comble de la faiblesse et de la trahison. » On le sent bien en lisant la suite de ce passage (1) : ce n'est pas sans un profond frémissement intérieur que l'éminent philosophe a écrit ces lignes : certe il en a mesuré

1. « Ah ! pour moi, je l'avoue, contiuue t-il, je ne puis considérer la révolution dont je parle, et ce monde ancien qu'un mot a fait crouler, tant d'esprits désorientés , tant de croyances déracinées, tant d'obscurité et de deuil dans les cœurs,la fin de tant de choses fortes et grande«,je ne puis penser à ton t cela sans me rappeler cette voix qui retentit jadis sur les mers, et annonça aux liommes éperdus que le grand Pan était mort... Oui, la voix a de nouveau résonné à travers les espaces pour nous annoncer la fin (l'un autre âge, le dernier soupir d'un autre Dieu : l'absolu est mort dans les âmes, et quile ressuscitera ? » (M. Schérer, Revue de? De. x-Mondes, 15 fév. 1861),

toute la portée, et ce qu'il nous annonce ainsi, ce n'est rien moins, il le sait et il le dit^ que l'écroulement même du monde ancien de la pensée. Mais si son cœur est ému, son esprit est ferme : nonseulement c'est sans hésitation, c'est même avec une sorte d'orgueil qu'il nous livre ces conséquences dernières de la métaphysique Hégélienne ; et quand il nous donne le spectacle de cet immense et lugubre chaos de ruines, c'est pour en faire honneur au maître, à l'homme de destruction dont le souffle puissant a tout jeté par terre. Ainsi plus de doute possible : de l'aveu même d'un disciple d'Hégel, « l'absolu est mort dans les âmes, » et c'est Hégel qui Ta tué.

Eh bien ! non, cela n'est pas vrai : l'absolu n'est pas mort, car l'absolu ne peut pas mourir. Quoi qu'on en dise, l'absolu n'est pas à la merci d'un sopl|istp. Qu'qne race soi-disant supérieure ait le sens assez perverti pour le bannir de sa vie intellectuelle et morale, le fait, bien que monstrueux, est malheureusement exact ; mais après tout, tant pis pour elle; un peuple n'est pas Tliumanité. A nQUS de travailler résolument à préserver notre pays de cette peste Hégélienne qui s'attaque à l'homme pour détruire en lui la plus précieuse de ses facultés, celle-là même qui fait sa force et sa noblesse, sa faculté de connaître, de connaître

parfois avec ceviiinàe, ei, dans des limites déterminées^ de posséder la vérité même.

Si le lecteur n'était déjà suffisamment édifié sur tout le burlesque de la doctrine Hégélienne, l'occasion serait belle ici de mettre en évidence le ridicule d'un système dont la conséquence finale est la destruction complète de la thèse même qu'il développe : quelle est, en effet, la prétention d'Hégel ? C'est de connaître, on le sait, la loi suprême des choses et leur parfait développement au sein de l'éternité tout entière : c'est de pouvoir lever le voile de tous les mystères ; c'est d'être à même de nous livrer le dernier mot de l'univers ; c'est de posséder la vérité dans sa plénitude et son universalité ; c'est de contenir, ô démence ! l'absolu dans sa main ! Et pour finir, l'Hégélianisme est forcé d'aboutir à cet humble aveu : qu'il ne sait rien, et ne peut rien savoir d'absolument certain, que « le vrai n'est pas le vrai en soi, » que « tout est vrai (1), tout est bien à sa place ; » qu'en un mot l'absolu n'est qu'une chimère, un fantôme insaisissable, le rêve de l'ignorance et de la folie. Fut-il jamais plus piteuse déconvenue?

Et voyez encore combien l'Hégéhanisme jouede malheur ! De ces deux thèses opposées dont chacune est la négation de l'autre, il n'a pas même la

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