‹ Méthode spinoziste et méthode hégélienneChapitre 33 sur 37 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il y a longtemps, en apparence au moins, que nous n'avons entretenu le lecteur de la méthode à priori, et pourtant c'est elle, on le sait, qui doit faire le sujet de la présente étude. Nous serionsnous donc par mégarde éloigné de notre but? En aucune façon.

En effet, le genre d'à priori que nous voulons combattre, c'est celui qu'à Torigine môme nous avons qualifié de sophistique, celui qui, loin d'appeler la Raison à son aide, et d'invoquer sa puissance d'intuition pour la solution des questions d'origine, commence au contraire par la battre en brèche, et renversant ses axiomes les plus certains, a la prétention d'élever sur ses ruines l'édifice entier de sa cosmogonie. Pour déterminer l'exacte valeur d'un tel à priori, que fallnit-il faire ? Examiner la portée de ses attaques contre les lois rationnelles; étudier les phénomènes naturels sur lesquels il prétend s'appuyer pour

établir la nécessité d'un nouveau mode transcendental de penser ; juger enfin ce prétendu principe qu'il oppose aux règles immuables de la Raison, et dont il fait le moteur même de tout le système. Or, n'est-ce pas là le chemin que nous avons parcouru? N'avons-nous pas rais à nu, non-seulement tout le néant de l'argumentation Hégélienne, mais encore son caractère éminemment sophistique et son manque absolu de loyauté? N'avons-nous pas établi qu'au lieu de nous offrir tous ces faits de contradiction dont, suivant Hégel, la nature est si prodigue, celle-ci, sérieusement consultée, se refuse absolument à nous en montrer un seul? Mais alors, si la vanité des assauts livrés à la Raison est mise ainsi hors de doute, s'il est prouvé que le principe de l'identité des contradictoires, base de tout l'Hégélianisme, a pour seuls fondements réquivoque et l'absurde, n'est-il pas par cela même démontré que Vâ priori Hégélien, valant ce que vaut son principe, est simplement une œuvre de sophiste, dépourvue comme telle de tout sérieux, et parfaitement indigne de l'attention du philosophe? Nous n'avons donc en rien dévié de la voie où nous devions marcher, et la tâche que nous nous sommes proposée, nous pouvons dire qu'elle est maintenant remphe, car le jugement porté sur la fausse loi de la contradiction frappe en plein et du

même coup Và priori Hégélien tout entier. En conséquence, si nous voulons serrer de plus près encore le but final que nous poursuivons, lequel est, on se le rappelle, de poser les bases de la vraie méthode en métaphysique, nous sommes en droit de tirer ici de notre longue étude la conclusion suivante : le mode d'à priori dont Hégel s'est constitué le révélateur, étant un pur non-sens, ce n'est certes pas lui qui saurait nous faire échec, ni opposer le moindre obstacle à l'établissement de cette méthode que nous avons précédemment présentée au lecteur comme la seule rationnelle, partant la seule possible, dans la recherche des causes.

Reste pourtant une question que nous croyons devoir aborder de front : le jugement prononcé par nous sur la doctrine Hégélienne n'est-il point trop rigoureux? Et ne pourrait-on point, sans manquer à la vérité, l'atténuer quelque peu dans sa vivacité ou sa portée ?

Nous ne l'ignorons pas : les habitudes de la critique contemporaine, en matière de philosophie, sont devenues si molles, que plus d'une personne nous reprochera sans doute trop de sévérité dans notre appréciation de cette prétendue métaphysique. A cela nous pourrions répondre que, pour certains esprits, la mansuétude est facile, vu que

chez eux, c'est simplement le résultat, soit d^une insouciante légèreté, soit d'une étude moins que superficielle des choses: combien de gens, en effet, parlent d'Hégel de confiance, et sans avoir jamais eu le courage de le lire? Car il faut bien qu'on le sache, c'est une tâche pour laquelle il est vraiment besoin de courage, de beaucoup même, à moins que par lire on n'entende seulement tourner du doigt les pages. Que ceux-là nous trouvent trop rigide, et même injuste, nous le comprenons sans peine; mais nous croyons être en droit de nous attendre à une tout autre appréciation de la part des personnes qui, mieux avisées, ont coutume de né prononcer un jugement qu'en parfaite cgnnaissance de cause.

En tout cas, de ce fatigant tête-à-tête, dont nous avons subi l'ennuyeuse longueur, avec la Logique d'Hégel, il est résulté pour nous une conviction que nous n'avons pu cacher au lecteur : c'est que d'un bout à l'autre, cet interminable entassement de non-sens n'a jamais été pour son auteur même qu'une mystification bien réussie. Absurdité, mensonge, immoralité, voilà en trois mots, selon nous, le résumé complet de cette soi-disant philosophie ; çn dépit des enthousiasmes réels ou factices qui l'ont tant célébrée, voilà certainement ce que penseront d'elle les générations à venir, à moins qu'elles

île fassent mieux encore, et que préoccupées de travaux plus sérieux, elles ne se bornent à la condamner à un oubli aussi profond que parfaitement mérité.

Oui, du premier mot au dernier, la Logique d'Hégel est absurde. C'est la destruction systématique de toutes les règles éternelles qui président à la direction de la pensée ; ce n'est pas autre chose qu'une machine de guerre destinée à ruiner de fond en comble la faculté la plus précieuse de l'esprit humain, celle-là même qui, lui permettant de distinguer le vrai du faux, le beau du laid, le bien du mal, fait toute sa noblesse et constitue son excellence : comment dès lors assister avec indifférence à pareille besogue? « Le plus grand des malheurs, disait Socrate (1), c'est de haïr la Raison. » Qu'on nous permette d'ajouter : la plus grande des perversités, c'est de s'acharner à la déformer, à la fausser, à la détruire ; car détruire la Raison, qu'est-ce donc, sinon briser le gouvernail du navire, et jeter le pilote à la mer ?

Nous n'ignorons pas que certaines personnes prétendent découvrir dans la Logique d'Hégel des vues mystérieuses et de profondes révélations sur

i. « O'jz, èjT'.v, è'<pT^, 0 TL à'v [I'jXo^) tojto'J xaxov TuaOol Xô^ouç [JM^Y^^aç. » (Phédon, § 39 ).

la nature des choses. Quant à nous, sans rechercher si par hasard elles ne lui prêtent point des idées qu'il n'a jamais eues, nous ne pouvons que leur porter envie. Malgré les plus sérieux efforts, en dépit de la meilleure volonté du monde, nous n'avons jamais pu voir dans ces prétendues profondeurs de la pensée Hégélienne, que de vains simulacres se heurtant dans le vide au sein de la nuit noire (1). A nos yeux, de telles élucubrations sont à la métaphysique ce que le délire est à la santé ; et si nous voulions, comme certains dramaturges, exposer aux regards une scène de folie, nous ne croirions pouvoir mieux faire, pour produire une illusion complète, que de prendre au hasard et de mettre sur les lèvres de quelque malheureux une de ces pages idéalement ténébreuses qui, sous le prétentieux nom de philosophie transcendante, présentent assez de non-sens et d'extravagances pour étonner et confondre la raison la plus calme. Les partisans enthousiastes de l'Hégélianisme sont devenus assez rares ; mais

4. Que de fois, en lisant la Logique d'Hégel, cette exclamation de Socrate, à propos des sophistes nous est revenue à la pensée : « Au nom des Dieux, Théétête, as-tu jamais rien compris à ce qu'ils disent?» Tc'jtwv, o) ©sadyjTS,

(Sophiste, § 30).

s'il s'en trouvait que notre franchise dût scan« daliser , notre réponse serait bien simple : nous refusons , quant à nous , d'admirer ce que nous ne comprenons pas ; l'inintelligible , surtout quand il se donne ces airs solennels de dogme indiscutable et de vérité suprême, nous paraît simplement ridicule et burlesque. Il est un fait certain , c'est qu'en comparaison de l'Hégélianisme , les plus bizarres mystères des religions les plus étranges sont d'une digestion relativement facile; et s'il nous fallait choisir, nous aimerions cent fois mieux écouter sans rire les ébouriffantes légendes du Lalitavistâra, comme aussi les merveilleux récits des neuf incarnations de Vichnou: ici du moins, on se sait d'avance dans le domaine de la fantaisie, et personne ne se croit tenu de comprendre. Mais admettre comme le dernier mot de la science, comme la plus haute expression de l'investigation philosophique, cette théorie insensée de l'identité des contradictoires, et l'absurde chapelet de ces tours de passe-passe où, sous prétexte d'évolutions, on nous promène, du néant à l'absolu, à la suite de l'Idée, non, jamais nous ne pourrons concevoir comment un homme à jeun peut abdiquer à ce point sa raison : pour laisser passer sans protestation, sinon pour applaudir

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pareille avalanche d'insanités, il faut vraiment, comme rideau devant l'œil, les vapeurs de la bière et la soporifique fumée des tabagies. Aussi, devant cette métaphysique de brasserie Allemande, devant cette ténébreuse accumulation d'énigmes mille fois plus impénétrables que l'inconnu même dont elles prétendent nous apporter la complète révélation, nous ne pouvons, pour l'honneur de la Raison et la santé des esprits, que formuler un vœu : c'est qu'en réponse aux efforts tentés chez nous pour introduire ces tristes élucubrations du Transcendantalisme germanique, nous mettions plus de zèle encore à cultiver, avec le dégoût inné du non-sens et de Tamphigouri, cet amour si français de l'idée claire et du style limpide, amour que de Montaigne à Descartes et de Pascal à Voltaire, nous a transmis, à titre d'héritage national, la longue et glorieuse série de nos grands écrivains et de nos profonds penseurs. Comme eux, fidèles au génie de la France, restons bien convaincus que la lucidité de la Pensée et la transparence de l'expression sont les plus sûrs garants de la vérité ; et sincères amants de la Lumière, laissons sans regret à nos heureux voisins, si tel est leur bon plaisir, le culte de l'inintelligible et du burlesque, du jargon transcendantal et de Fineptie solenaelle, de l'eau trouble et de la nuit noire.

Encore si tout cela était réellement pensé, Ton pourrait par pitié se laisser aller à Tindulgence, car enfin folie n'est pas crime. Mais il n'en est rien : s'il est un fait qui ressorte avec la dernière ^vidence d'une lecture sérieuse de la Logique d'Hégel, c'est que cet homme est un de ces impudents sophistes qui se font un jeu de semer sur le monde l'erreur et le mensonge. Nous l'avons vu, en effet, donner exprès au principe d'identité un sens ridicule pour nous reprocher ensuite sa banalité ; nous l'avons vu fausser à plaisir l'énoncé même du principe de contradiction pour se ménager par là le facile avantage de le trouver en défaut; nous l'avons vu, brouillant tout avec audace, identifier effrontément l'être et le non-être, l'égal et l'inégal, l'identique et le différent, le positif et le négatif, le fini et l'infini, le possible et fimpossible ; et ce n'est pas tout, tant s'en faut : pour quiconque voudra bien prendre la peine de déchiffrer chaque page de ce livre avec la patiente ténacité que l'on met à fouiller une question d'algèbre, il sera évident que chaque ligne, que chaque mot sue le sophisme, que fimpénétrable obscurité du style est une obscurité voulue, que l'écrivain en use à dessein pour cacher à tout regard ce qu'il sait fort bien lui-même n'être qu'un long ramassis

d'absurdités (1), et pour tout dire en un mot, que son but permanent et sa seule préoccupation, c'est de tromper. En effet, devant ce monstrueux amas de non-sens et d'extravagances, on ne peut que se poser ce dilemme : ou l'auteur est un sot ne sachant ce qu'il dit, ou c'est un artisan de mensonge. Or, il est clair que la première hypothèse est absolument inadmissible : il y a là beaucoup trop d'habileté dépensée pour que l'on puisse douter un seul instant de la valeur intellectuelle du personnage; il ne reste donc que la seconde partie de l'alternative, et l'on arrive à cette conclusion forcée : Hégel est un trompeur.

Avec Hégel, nous sommes donc bien loin de la Philosophie ; car si nous voulons nous reporter à la définition du philosophe telle qu'on la peut lire au sixième livre de la République, nous y verrons que l'essence même de son caractère, c'est avec la

1. Hégel connaissait bien son milieu et se connaissait bien lui-même : « Dans un temps de critique et raisonneur comme le nôtre, dit-il, il ne faut pas une bien grande pénétration pour trouver une bonne raison à toute chose, à ce qu'il y a même de plus mauvais et de plus absurde. Tout ce qu'on détruit et on corrompt dans le monde, on le corrompt et on le détruit avec de bonnes raisons (Logique, 2« vol. p. 116. -r^ Citatioji eippruptée pairie trad. à la grandp |avcyclqp). Toute Idt méthode d'Hé^el est d?gis ces ligues».

passion de la vérité la suprême horreur du mensonge (1). La condition est de rigueur absolue. Quand on se donne la mission de révéler aux humains les mystères de l'Infini, de dévoiler à leurs yeux tous ces impénétrables secrets que l'Éternité cache en son sein, secrets recueillis sur les hauts lieux dans de sublimes entretiens avec l'Esprit Universel, il faut de toute nécessité que la bouche soit pure, que les lèvres soient saintes. Et si, plus humble, on reste les pieds sur la terre, simple explorateur de l'inconnu, encore faut-il se souvenir que la Philosophie n'est pas un vain jeu de la Pensée où l'on puisse tout se permettre, moins encore une officine où se fabrique les poisons de l'àme ; qu'elle doit être une science ou n'être pas; que son unique mobile, sa seule passion doit être la recherche désintéressée de la vérité ; qu'enfin, suivant un mot souvent redit, mais aussi parfois oublié, si la loyauté, si la bonne foi, si la

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