Sous quelle forme et bans quelles limites
s'e;cerce le contrôle bes "Crabes-Unions
sur les apprentis
Les mandataires du Parti ouvrier belge favorisent, avec un remarquable entrain, le développement de l'instruction technique ; mais, en dehors de quelques cas particuliers, nous n'avons pas encore pu enregistrer la moindre manifestation collective d'une sympathie pratique envers cette instruction, de la part des associations ouvrières de la grande industrie. Les ordres du jour et les compte-rendus de leurs réunions et de leurs congrès, leurs publications et rapports sont muets en ce qui regarde les écoles destinées au relèvement moral et économique des populations ouvrières.
A quoi faut-il attribuer cette abstention ?
Est-elle due au fait que les représentants des associations ouvrières ne sont pas, en règle générale, admis à participer à la direction de ces institutions comme membres des commissions administratives ?
Procède-t-elle de l'indifférence du public en général envers ces mêmes institutions, apparemment, parce qu'elles sont trop enfermées dans la seule protection officielle de l'Etat, de la Province et de la Commune, trop séparées de la vie du dehors, fermées qu'elles sont au contrôle public ?
L'opinion qui règne dans les associations, sans être hostile.
lp:s institutions d'enseignement professionnel 49;j
se méfic-t-elle d'une jeunesse mieux préparée au travail par une éducation scientilique et technique? ou craint-elie qu'un enseignement, placé liors de son plan d'action, n'attire artificiellement vers les métiers un afflux anormal de recrues qui viendraient en dernière analyse peser sur le plateau de la demande du travail?
Toutes ces questions qui préoccupent ceux qui voudraient voir se réaliser la cliaine d'union autour d'un enseignement si fécond, nous incitèrent à examiner le mode d'intervention des Trades-Uiiions américaines dans l'apprentissage et dans l'éducation professionnelle.
La politique des Trades-Unions, sans être active et positive, tend avec ténacité vers la conservation d'un ctiage p7'ofessionnel élevé parmi les ouvriers. Les résultats d'une récente enquête faite par le Bureau du Travail de l'Etat du Massachusetts, corroborés par des constatations nombreuses que nous avons eu l'occasion de faire, donneront, par généralisation, une idée suffisamment nette de leur action.
En 1904, le "Bureau of Labor» en question, adressa aux emploj'eurs et aux ouvriers, membres des bureaux des Trades-Lînions des principaux métiers, un questionnaire relatif à l'apprentissage. Des réponses fournies et des statistiques très méticuleusement dressées, se dégagent quelques faits importants qu'il importe de souligner (l).
Des réponses à la première question posée : Votre 'profession possède-t-elle un système d'apiwentissage? résulte ce fait étonnant, que 53,45 °/o des métiers manuels possèdent un sj'stème d'apprentissage.
La 2'"® question porte sur un point extrêmement délicat des situations américaines; voici son libellé: le système d'apprentissage est-il placé sous le contrôle iimiiédiaf des Trades-Unions, c'est-à-dire, le nombre d'apprentis que les patrons peuvent accepter et la durée de l'apprentissage sont-ils réglés par les Unions ?
Suivant les patrons 36,21 ° o, et suivant les ouvriers consultés 44,35 % des professions sont, au point de vue de la formation des apprentis, sous le contrôle des Unions.
M) The Apprcnticeship System. Animal Report for JUOG. MassachuselU Bureau of Stalistics of Labor.
A une question suivante 8,(32 ° o des patrons et 68,27 ° o d'ouvriers sollicités répondirent que la "tendance des Trades- Unions à délimiter le nombre d'apprentis, était favorable; 17,31 ° o des ouvriers et 70,09 "',, des patrons exprimèrent au contraire l'avis que le contrôle était défavorable aux intérêts des jeunes gens.*
Les Trades-Unions tendent à augmenter la durée de l'apprentissage. Dans les métiers du bâtiment elles imposent, en général, un apprentissage de 3 années ; dans quelques métiers de nature plus complexe, tels que celui de constructeur d'ascenseurs, de marbrier, tailleurs de pierres, etc, 4 années ; dans la plomberie, 5 années. Les Unions des industries du métal prescrivent 3 ou 4 années d'apprentissage d'après la spécialité ; dans les industries de l'imprimerie, 4-5 années d'apprentissage.
Les Unions n'accordent pas les privilèges de leurs corporations aux ouvriers qui n'auraient pas satisfait aux conditions formulées par elles en ce qui concerne la durée de l'apprentissage ; elles cherchent ainsi à entraver l'accroissement trop rapide du nombre d'ouvriers travaillant sous leur contrôle, à empêcher l'introduction dans la profession des journaliers, des hommes de peu d'éducation technique. Si dans les industries, moins affectées par le machinisme, telles que les industries du bâtiment, les règles sont rigoureusement observées, elles le sont de moins en moins dans hi grande industrie, dont la spécialisation multiplie à l'extrême le nombre de mécaniciens ou conducteurs d'outils, et rend difficile l'exercice de la juridiction des Unions intéressées.
Les Trades-Unions tendent à lijniter le nombre d'apprentis. Leur intervention dans l'apprentissage se manifeste encore par la limitation du nombre d'apprentis qui peuvent être admis dans les usines et chantiers se trouvant sous leur contrôle. Les ouvriers américains disent : "Un nombre illimité d'apprentis signifie pour nous des salaires illimités vers le bas." Les Unions ont édictés des règles qui ont leur origine dans les préoccupations économiques.
Celle des maçons et des carreleurs limite à trois le nombre d'apprentis par maitre-maçon ; les peintres et décorateurs de Boston fixent la proportion d'un apprenti par six ouvriers; les
LKS INSTITUTIONS d'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL 495
plafonneurs, deux par atelier ; les plombiers de Boston, un apprenti par cinq.ouvrrers; l'Union internatiooale des zingueurs, un apprenti par patron ; ITnion des constructeurs de ponts et charpentes, un apprenti sur sept ouvriers ; l'Union des peintres de lettres, un apprenti par atelier ; l'Union des fondeurs de l'Amérique du Nord, un apprenti par atelier, plus un par huit mouleurs.
L'Association des modeleurs industriels accepte, dans les ateliers qu'elle contrôle, un apprenti sur sept ouvriers, deux pour douze ouvriers et un maximum de trois apprentis par atelier.
Les Unions iendènt à ?'églemenler l'âge d'admission des o.pprentis. Certaines Unions limitent aussi, là ou s'étend leur juridiction, c'est-à-dire dans les «Closed shops" ou ateliers fermés aux non-syndiqués, l'âge maximum des apprentis à leur admission.
Les statuts des Unions des menuisiers fixent à 18 ans l'âge maximum d'admission des apprentis ; pour l'Union des peintres et tapissiers cet âge maximum est de 21 ans ; les statuts de l'Union des constructeurs d'ascenseurs s'opposent à ce que les ateliers admettent des apprentis âgés de moins de 18 ans et de plus de 21 ans ; pour l'Union des marbriers l'âge maximum est de 18 ans ; l'Union des travailleurs du bois fixe l'âge d'admission des apprentis entre 16 et 19 ans ; en général pour toutes les industries de l'imprimerie, les Unions n'admettent pas les apprentis de moins de 15 ans. Pour les industries du métal nous ne relevons, dans les statistiques, aucune Union qui fixe l'admission des apprentis à l'usine avant l'âge de 16 ans.
Voici du reste un tableau résumant les règles des Unions en ces matières :
période ^'apprentissage exigée par les Trabes^Unions améri» caines et âge auquel cet apprentissage peut être commencé.
Nom de l'Union
Durée
Année
Age auquel l'apprentiseage peut commencer
minimum
maximum
Fraternité Internationale des Forgerons . .
16 ans
21 ans
Union des maçons et entrepreneurs ....
A la discréilon des
Fraternité des chaudronniers et constructeurs
Unions locales
de navires
Fraternité des relieurs
Fraternité des charpentiers et menuisiers . .
L'nion des fabricants de cigares
Association des souffleurs de bouteilles . . .
" des tailleurs de pierres ....
Les chapeliers unis de l'Amérique du Nord .
Polisseurs de métaux, planeurs, fondeurs et
ouvriers du laiton
Plombiers-zingueurs
Union des modeleurs industriel?
Ligue des mouleurs industriels ......
Union typographique internationale ....
Les diverses formes sous lesquelles les Unions interviennent dans les questions des apprentis ont pour effet de fortifier les conditions d'apprentissage ; elles tendent à maintenir les métiers qualifiés à un niveau élevé et favorisent la conservation d'une génération d'ouvriers complets. L'âge d'admission des apprentis étant, en général, reculé à 15-16 ans sous la pression de l'Union, les pères de famille ont la latitude de laisser leurs enfants plus longtemps à l'école. De fait, les classes des "Grammar grades» et les cours élémentaires des "High School" sont bondés de fils d'ouvriers qui attendent l'âge d'admission dans les ateliers et acquièrent, entretemps, une solide instruction générale. Les Américains, patrons et ouvriers, considèrent unanimement cette instruction générale comme de toute nécessité pour les fils d'ouvriers qui veulent devenir supérieurs dans leur profession et collaborer intelligemment à l'expansion industrielle.
La nécessité de maintenir l'habileté technique à un niveau élevé est ressentie par les Unions et par tous les ouvriers
LKS INSTITUTIONS d'ENSEIGNËMENT l'ROFFlSSIONNEL 497
organisés en Amérique. (Test cette raison qui les fait a^ir pour o])tenir le renforcement des règles et le i)rolongement de la diii-ée du stage des a[)prentis et qui les j)orle à exclure des bénélices de leur corporation ceux qui n'ont pas accompli complètement leur terme d'a[)[)renlissage.
Le reproche fait aux Tuions d'être hostiles à l'apprentissage semble non fondé; en maintenant leurs règles ({uant à la durée et à l'âge d'admission, là où s'étend leur inlluence, elles contribuent largement et efficacement à la formation et à la conservation d'une classe ouvrière instruite et habile.
3. Dispositions légales relatives a l'apprentissage bans certains Ctats
Certains états possèdent une législation intéressant l'apprentissage. Dans aucun, le contrat d'apprentissage ne peut lier le jeune homme ou la jeune fllle au-delà de l'âge de la majorité (21 ans pour les garçons et 18 ans pour les filles). Pour les jeunes filles, le contrat est rompu par le fait du mariage.
Dans l'Etat de Massachusetts, le jeune homme, âgé de plus de 14 ans, que son père ou tuteur engage dans l'apprentissage, doit donner son assentiment en contresignant le contrat.
Dans l'Etat de New-York, la durée de l'apprentissage doit être de 3 ans. Le contrat doit porter que le patron s'engage à apprendre au jeune homme, ou à lui laisser apprendre, toutes les parties de la profession. Le maître est tenu de délivrer un certificat à l'apprenti qui achève l'apprentissage conformément aux conventions.
Le contrat doit stipuler, dans tous les cas, le dédommagement qui sera payé au patron, ainsi que le nom de la personne, patron, parents, tuteurs, qui est chargée de pa3Tr l'entretien, le logement et les soins médicaux du jeune apprenti.
Le maitre peut au besoin infliger des peines morales légères à l'apprenti fautif.
498 LES INSrnUTIONS D ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL
Dans le New-Jersey un enfant mineur ne peut s'engager lui-même comme apprenti. Il lui faut l'assentiment de son père, mère ou tuteur.
Dans le Rhode-Island, le maître est tenu légalement de donner à l'apprenti l'occasion de recevoir l'enseignement dans la lecture, l'écriture, le calcul et dans d'autres branches utiles.
Dans les Etals d'Ohio, du Mississipi, du Texas, le maître doit (mvoyer l'apprenti pendant toute la durée de son apprentissage à l'école, à raison d'au moins 12 semaines par an, lui faire cadeau d'une bible et de deux bons costumes de laine.
Dans certains Etats, la loi spécifie expressément, que l'argent ou les effets que devra recevoir l'apprenti, ne pourront servir qu'à son usage personnel.
Il est illégal pour un apprenti d'abandonner l'apprentissage. Il est défendu également d'occuper un apprenti qui s'est soustrait à ses obligations en abandonnant le patron chez qui il était en apprentissage.
Dans le Kentucky un apprenti qui, contrairement aux stipulations du contrat, a quitté l'apprentissage, peut être arrêté et ramené à son atelier ou condamné à 20 jours de prison au maximum.
Dans les Etats de New-York, de Wisconsin, de Dakota-Nord et Sud, les clauses du contrat d'apprentissage ne peuvent interdire à l'apprenti, ni par serment, ni par contrat, ni par promesse, l'exercice de son métier dans un lieu déterminé, après terminaison de son apprentissage. Cette stipulation protectrice est intéressante.
Les dispositions légales de tous les Etats tendent à favoriser l'apprentissage dans l'industrie et les métiers, à lui assurer une durée assez longue ; elles obligent l'apprenti à rester dans l'apprentissage pendant le temps convenu ; elles imposent au patron l'obligation de donner à l'apprenti une éducation professionnelle complète, et de lui laisser l'occasion de se perfectionner dans les écoles techniques. En fait, ces contrats sont rares et ne sont nullement entrés dans les pratiques courantes.
LES INSTITUTIONS d'kNSKIGNEMENT I'HOKESSIONNKL 199
CHAinïUK II
Ces SYstèmes b^opprentissage bépenbant bes usines
1. Cq formation be mécaniciens aux fabriques be locomotives Dalôwin à pbilabelpbie
Certaines grandes linnes industrielles ont instauré dans leurs usines mêmes l'ancien mode d'apj)rentissage et complètent ainsi l'action des écoles techniques.
La fal)rique de locomotives Baldwin à Philadelpliie, la fabrique universellement renommée de Rrown et Sharpe à Providence, les "Westinghouse Electric WorkS" prèsdePittsburg, ont notamment créé un régime d'apprentissage qui fait revivre l'ancien système, modernisé, dont nous esquisserons les traits essentiels.
La visite aux "Baldwin Locomotive Works-, qui occupent 14 acres, emploient 16.000 ouvriers, fabriquent 35 locomotives par semaine et constituent la plus formidable usine cyclopéenne du monde, est de rigueur pour tout Européen. Consacrant à l'usage et en vue de nous rendre compte de l'organisation de leur service d'apprentissage, nous nous y rendîmes lesté des recommandations les plus hautes, car les Baldwin Works ont la réputation de mal recevoir, ou plutôt, de recevoir sous des formes un peu rudes, que nos écrivains-voyageurs prennent volontiers pour le «genre américain-'. (>omme tout le monde nous sommes introduit auprès du Chef, (fui, le cigare aux lèvres, le chapeau sur la tète, malgré les 30 degrés de chaleur, et le crachoir au coté, n'a pendant quelques instants pas l'air de nous voir, et nous demande enfin, sans se servir d'aucune formule de politesse: "What's the matter-' ? "Quel est le but"? Il écoute juste le temps de saisir notre pensée, nous plante
500 LES INSTITU'IIONS d'EX.SEIGNEMENT l'ROFESSIONNEL
là, téléplione et se remet à ses travaux, rejeté dans son rockingchair. S'introduit un monsieur froid et grave, le directeur d'apprentissage, M. Semple, Le but étant expliqué, la question de l'éducation technique entamée, la glace se rompt instantanément ; les traits las et froids de l'éminent interlocuteur s'animent ; le chef, de son coté écoute, intervient, soulignant un fait, évoquant un essai tenté, un résultat remarquable constaté. Voilà déjà que le masque impénétrable de nos Américains tombe ; ils apparaissent comme des gentlemen affables, empressés, prévenants, expliquant de bonne grâce, pour la millième fois peut-être, l'organisation de leur service d'apprentissage dont ils sont fiers, à juste titre, et, inlassables, ils pilotent pendant des journées le visiteur intéressé et charmé.
Suivant les conceptions de M. Samuel M. Vauclair, Directeur des Etablissements Baldwin, le but des usines, nous dit M. Semple, est d'assurer l'éducation systématique des apprentis, autant dans les connaissances manuelles que dans leur instruction technologique, ces deux ordres d'études marchant de pair. Nous sommes, dit-il, dans cette situation extrêmement heureuse d'avoir des lois d'Etat (Pensylvanie) qui interdisent l'entrée dans les usines aux enfants de moins de 16 ans ; sauf les enfants de veuves et ceux qui obtiennent, exceptionnellement, une autorisation formelle des magistrats, peuvent être admis dès l'âge de 14 ans.
Les usines ne donnent pas de cours théoriques ; elles se bornent à organiser dans leurs ateliers un régime d'apprentissage systématique en faveur des jeunes gens, qu'elles rangent en trois classes d'après leur instruction première et le but spécial qu'ils poursuivent.
Les apprentis de première classe, les enfants des masses, d'éducation ordinaire, sont admis à 17 ans ; ils sont engagés sur la foi d'un contrat qui les lie pour 4 années, et ils sont astreints à suivre pendant 3 années, le soir, les cours de géométrie, d'algèbre et de dessin, dans une des nombreuses et excellentes institutions d'enseignement industriel de Philadelphie, notamment : le "Spring Garden Institute-, le «Drexel Institute", le "Franklin Institute", les cours de la «Young Men Christian Association", l'école moyenne technique du soir.
LKS INSTITUTIONS D ENSEIGNEMENT PROFESSIONNPJL 50Î
Los jeunes yens do celle catégorie sont, en général, des lils d'ouvriers et de contremaîtres de l'usine même qui clierclient à se l'ornier coninu^ ouvriers accomplis.
Pour ({uols motifs reculez-vous l'âge d'admission do ces jeunes gens à 17 ans, demandons-nous à M. Semple ? "Ils sont, nous dit-il, censés suivre jusqu'à cet àg-e les cours dans^ une écolo d'enseignement secondaire classique ou technique. Nous désirons beaucoup ({u'ils le fassent, car nous voulons des ouvriers instruits, éveillés, capables de collaborer intelligemment avec nous et de nous aider dans le perfectionnement constant de notre outillage et de nos méthodes du travail. Un ouvrier peu instruit est le frein du progrès industriel. Nos ouvriers, ajoute-t-il, gagnent des salaires suffisants pour ne pas avoir besoin de l'appoint qu'apporterait le travail de leurs enfants».
Nous trouvons dans l'atelier de modelage, une vingtaine d'apprentis attachés cliacun à un ouvrier expert; ils exécutent^ d'après leur degré d'avancement, les uns des travaux élémentaires de tournage, ou d'ajustage à la main; les autres aident à la construction de modèles plus compliqués; leur travail est soigneusement réglé par leur contremaître qui en est responsable vis-à-vis du Directeur et doit veiller à ce qu'ils ne perdent pas de temps, qu'ils changent d'occupation et exécutent graduellement tous les travaux. Il est de règle de les faire changer d'occupation et d'atelier tous les ans. Nous en trouvons dans la fonderie et dans l'atelier de rivure et ceux, qui sont dans leur 4™'' année, dans les ateliers de montage, où ils participent successivement à tous les travaux d'ajustage, d& montage et d'essai.
L'apprentissage fini, ils reçoivent un certificat, qui est leur diplôme, et une gratification de 625 francs; il ne dépend plus dès lors ({ue d'eux-mêmes et de leurs qualités personnelles d'avancer; ils entrent dans les brigades d'ouvriers de l'usine que forment les entrepreneurs de travaux. 90 " „ du travail de l'usine se fait par adjudication et de la manière suivante : lorsque l'usine reçoit une commande de 50 locomotives, par exemple, on adjuge 50 châssis à un entrepreneur, 50 chaudières à river à un autre, 50 cloches avertisseuses à un ciiKjuième, le parachèvement (peinture) à un sixième, etc, etc.
502 LES INSTITUTIONS D'ENSEIGNEMENT l'ROFESSIONNEL
L'usine fournit évidemment le matériel et les outils, et surveille l'exécution par ses contremaîtres.
Nous avons vu des jeunes gens qui, à peine leur apprentissage terminé, se sont fait reconnaître comme entrepreneurs par leur habileté et leur intelligence; à la tête de leur brigade, ils dirigent maintenant l'exécution de leurs travaux avec la fermeté et l'adresse des anciens.
Les apprentis de la deuxième classe sont admis à 18 «ns. Ils ont généralement terminé leurs études dans les écoles secondaires et possèdent donc une forte instruction scientifique; comme ils ont à leur actif une année d'études scolaires de plus que ceux de la première classe, la durée de leur apprentissage est réduite à trois années. Ils ne sont astreints qu'à suivre pendant 2 années les cours de dessin dans une école industrielle du soir.
La firme voit en eux des futurs hommes de direction et cherche à les former professionnellement et moralement pour occuper dans l'usine des postes de responsabilité comme brigadiers, contremaîtres, chefs-d'ateliérs. A notre passage dans les BaldAvin Works, il y avait cent soixante-cinq apprentis dans cette classe.
Ils sont soumis au même régime d'apprentissage que les apprentis de la première classe, mais passent plus rapidement par les divisions, en raison de leur préj)aration antérieure par les travaux manuels dans les écoles secondaires techniques. A la fin de la période d'apprentissage, ils reçoivent avec leur certificat et une gratification de 500 francs qui leur permet, éventuellement, d'aller ailleurs ou de s'éta])lir pour leur compte.
Les apprentis de la troisième classe sont les élèves diplômés comme ingénieurs-mécaniciens des écoles techniques supérieures. Ils possèdent l'instruction teclinique nécessaire et l'usine leur apprend à s'en servir. La durée du stage est de deux années. Ils sont placés sous la direction des contremaîtres, qui leur imposent des tâches bien réglées, fixent le temps de leur stage, règlent leur salaire, et leur évitent toute perte de temps. Dans le courant de la première année ils travaillent systématiquement comme ouvriers dans toutes les divisions de l'usine; ils conduisent successivement tous les outils et
leniiinent g-énéraleinoiit leur seconde année dans l'atelier de montage. Tne grande latitude leur est laissée dans le choix des occupations, qui sont toujours manuelles. Ils reçoivent à la lin do leur stage un certificat. (Test parmi ces jeunes gens (|ue l'usine recrute son personnel supérieur ; les autres catégories d'apprentis fournissent néanmoins aussi de forts contingents de chefs d'équipe et d'atelier, et même de directeui's de divisions. Dans l'industrie américaine la voie aux postes supérieurs est ouverte à tous ceux qui s'en rendent capables par leur instruction, acquise même dans les écoles industrielles du soir, et qui en sont jugés aptes par leur valeur personnelle. Le Directeur des "Baldwin works" lui-même en est un exemple vivant ; à la suite d'un perfectionnement ({u'il apporta au mécanisme d'un moteur à gaz et après s'être distingué comme ouvrier par ses capacités d'oi-ganisateur du travail, il fut élevé d'emblée au poste de directeur général de ces immenses usines. Pour autant qu'on puisse juger de son âge sur sa face glabre, il doit avoir trente-cinq ans tout au plus.
"Nous avons grand souci de recruter un personnel instruit, insiste M. Semple. Plus nos ouvriers seront instruits, plus nous aurons de chance de l'emporter dans la compétition avec les industriels étrangers, et plus il nous sera facile d'étendre notre marché dans le monde ; c'est par la supériorité de notre personnel que nous somme sûrs de triompher-.
"En nous efforçant d'élever la capacité de nos apprentis, nous travaillons pour notre usine et pour l'Amérique, dit M. Semple ; nous ne conservons que les meilleurs d'entre eux, de valeur inestimable ; nous haussons leurs salaires pour les conserver ; les autres s'en vont et chantent les louanges et la gloire de Baldwin-.
L'apprentissage qui évolue dans cette usine, la plus puissante du monde, et qui initie les futurs ouvriers méthodiquement à la conduite de l'outillage merveilleux dont les Baldwin Works se servent dans la construction des locomotives est, faut-il le dire, productif et organisé sur une base commerciale (in a business-like manner).
Lorsqu'on voit dans les ateliers bruj'ants et animés répartis dans les six ou sept étages des "Baldwin WordS" les centaines-
d'apprentis à IV/'uvre, on conçoit la préoccupation des dirigeants de peupler leurs usines d'ouvriers instruits, d'intelligence •éveillée ; quel travail utile peuvent faire des ouvriers purement manuels qui ne sont pas suffisamment formés pour comprendre les phases /Complexes de la construction et le mécanisme des engins formidables qui façonnent le métal ?
L'apprenti se distingue immédiatement parmi les groupes d'ouvriers par son agilité, son adresse, son ardeur à accomplir sa tâche sous l'œil de son aine. Nous en voyons dans les ateliers des chaudières qui dirigent les bancs à forer qui percent cinq tôles superposées, qui manœuvrent les leviers des presses hydrauliques de 300 à 400 T, pour emboutir d'une passe les fonds de chaudières les i)lus bombées ou qui ont un rôle à remplir dans le soudage électrique.
Une brigade d'apprentis est répartie dans l'atelier de fonderie ; ils conduisent les grues transportant des poches de coulée chargées des 4.000 kilos de fonte nécessaires pour couler d'une ])ièce les cylindres.
D'autres encore, p3"gmées à coté des géants, surveillent la marche des machines énormes à aléser et à raboter les ■cylindres, les tours pour roues et bandages, les fraiseuses façonnant les bielles, les marteaux-pilons triturant les masses formidables d'acier.
Les ateliers de montage sont le ternie final des études professionnelles des apprentis ; c'est vers ce but que convei'gent les matériaux façonnés ; c'est là aussi que les apprentis acquièrent la vue d'ensemble sur leur profession et reçoivent le parachèvement final de leur quatre années d'apprentissage.
Le directeur de Vap^rrentissage, M. Semple, notre aimable cicérone, parle avec enthousiasme et foi de ses apprentis et explique avec une visible satisfaction les soins, les attentions, dont ils sont l'objet et les préoccupations qu'il a de leur avenir. Son seul rôle à l'usine est la surveillance des apprentis dans l'établissement et au dehors; il les guide, les encourage et veille à ce que leurs travaux soient variés, systématiques, donc profitables à leur instruction professionnelle. Le but à atteindre est d'en faire, vers l'âge de 21 ans, des hommes techniquement complets capables de travailler avec intelligence et énergie et rien n'est négligé pour atteindi-e
LF,S INSTllTTIONS I) KXSKIGXEMEN'I' ]*R0FKSS10.NXKL 505
ce résultat. M. Seiiiplc suil ses ijpi)renti.s daii.s leurs cours du soir, voit leurs prolessours, fait rai)poi1 sur leui's progrès dans les études,
I)ans les ateliers, il veille à ce que les apprentis lassent des travaux i)roductirs et s'instruisent en travaillant ; il les soustrait à l'arbitraii'e i)ossible des contremaîtres, ({ui pourraient les tenir trop lonj^tenips aux mêmes travaux, nuire à leur formation ou les décourager.
Sous sa direction [)aternelle et avisée, ra[)prentissage des Haldwin Works produit des résultats absolument supérieurs; il reloi-me la catég'orie des ouvriers complets que la sp('cialisation à outrance tend à raréfier.
2. C'apprentissûge à la Brown anb 5barpe (Danufacturing C a provibence R. I.
Dès son origine la firme universellement connue de Brown et Sliarpe a oi'ganisé un système d'apprentissage qu'elle a modifié en 1897 pour lui donner la forme actuelle.
"Dans toutes les divisions de notre usine, nous dit M. le Directeur des apprentis, la bonne marche de notre fabrication exige des hommes de haute habileté technique et de culture théorique et scientifique, étant donné les problèmes nombreux et compliqués que soulève constamment la construction de nos outils de précision.
Les ouvriers, que nous formons dans nos usines, deviennent des spécialistes et ne sauraient acquérir des connaissances complètes de leur profession, vu l'extrême division des opérations. Il nous est même impossible de soigner particuhèrement la formation de ceux de nos jeunes ouvriers qui monti-ent les plus brillantes qualités en les plaçant successivement dans les diverses divisions, car la pression de la concurrence et la nécessité de produire à bon marché nous fait porter tous nos efforts sur la production,-
Et en nous guidant dans ses ateliers, dont l'ordonnance
506 LES INSTniTIONS D ENSEIGNEMENT PROFESSIONNKL
est admirable, il nous montre, devant des machines-outiis qui accomplissent chacune une opération, maint ouvrier ne sachant conduire que le seul outil auquel il est attaché depuis des années. Si même, dit-il, les conditions de production nous laissaient la latitude d'agir autrement, la méthode serait mauvaise, car le travail progressif à tous les outils ne donnerait pas les connaissances scientifiques et techniques qu'un ouvrier complet de nos usines doit posséder, et il nous en faut un certain nombre à tout prix."
Les jeunes gens sont engagés comme apprentis suivant les termes d'un contrat dont voici les principales clauses:
Les apprentis ne peuvent être âgés de moins de 15 et de plus de 18 ans; ils doivent être de constitution saine, de bonne conduite et posséder au moins les connaissances d'une -'grammar school».
Les 490 premières heures de service constituent la- période d'essai ; après ce terme, l'apprenti, s'il est admis, signe conjointement avec son père ou son tuteur, un contrat d'apprentissage.
Les apprentis sont tenus de rester au service de l'usine pendant 4 années, chaque année comprenant 2050 heures de travail, soit, à raison de 10 heures de travail par jour, un total de 295 jours de travail par an; les jours restants constituent des vacances.
Les diplômés de "l'Ecole secondaire technique" recommandés par le directeur, pourront voir leur période d'apprentissage abrégée, suivant l'appréciation de la Compagnie.
Les apprentis sont tenus d'accomplir leurs devoirs avec ponctualité, diligence et fidélité et de se conformer aux règlements qui sont, ou pourraient être adoptés par la direction des ateliers.
Les apprentis parfairont le total du temps perdu par suite d'absences, même légitimes, à la fin de cliaque année, au taux du salaire qui leur est pa3'é, et ne commenceront pas une nouvelle année avant d'avoir terminé la précédente.
La Compagnie se réserve le droit, lorsque l'état des affaires l'exige, d'abréger les heures de travail, et, au cas ou, pour un motif quelconque, elle arrêterait les travaux,
i.IiS INSTITUTIONS I) ENSEIGNEMENT l'KOEESSIONNEL ÛU7
de suspendre partiellement ou tolalenient l'apprentissage; elle fera à son gré le compte du U;inps ainsi perdu par l'apprenti.
Le salaire des a[)prentis est fixé comme suit, par heure de travail (non compris les vacances et le temps d'arrêt des ateliers) :
En l'"'" année : six cents ou 30 centimes.
En 2'"'' année : huit cents ou 40 centimes.
En 8'"'' année : dix cents ou 50 centimes.
En 4™® année : quatorze cents ou 70 centimes.
Si la Compagnie juge utile de renvoyer l'apprenti au cours de sa période d'essai, elle lui paiera un salaire calculé à six cents ou 30 centimes l'heure.
Le paiement des salaires se fera aux jours réguliers de paie.
La Compagnie s'engage à instruire complètement l'apprenti dans l'art et le métier de mécanicien dans ses ateliers pendant toute la durée de l'apprentissage.
L'apprenti paie, en compensation des soins qu'il reçoit, une somme de 50 dollars ou 250 frs au moment de la signature du contrat.
La Compagnie s'engage dans ce contrat a payer, en considération de ses services, à l'apprenti qui a exécuté fidèlement son contrat, la somme de 150 dollars soit 750 francs.
L'apprentissage comporte l'étude systématique et la conduite des outils, pendant des périodes d'une durée déterminée approximativement comme suit :
6 mois de tj-avail au tour.
«3 mois aux machines à fraiser.
6 mois aux machines à rahoter.
6 semaines à la machine à forer.
3 semaines aux machines à mortaiser.
6 mois dans l'atelier d'ajustage.
6 mois dans l'atelier de montage.
Pendant le temps qui reste, l'apprenti est occupé dans les l)ureaux de dessin et dans les travaux généraux d'atelier ({ui n'entrent pas dans les catégories spécifiées ci-dessus.
Les apprentis passent ainsi pendant une période plus ou moins longue sous la surveillance de tous les contremaîtres de l'usine, et ils acquièrent une connaissance complète de tous les détails de la fahrication. Tous les quinze jours ils sont réunis
pendant une heure dans une salle de l'usine, pour y écouter une conférence ou y discuter un sujet d'ordre professionnel.
\'ne hibliothèque circulante d'ouvrages et de revues techniques, appartenant à l'usine, aide les jeunes gens dans leurs études.
Le soir, en semaine, ils sont astreints à suivre pendant la durée de leur apprentissage, les cours de l'école de dessin de Providence, ou à se faire inscrire comme élève à l'Ecole internationale de Correspondance de Scranton, Pa. pour le dessin et la construction mécanique.
Les contremaîtres et chefs d'atelier de l'usine ont tous été apprentis sous ce régime. Lors de notre visite il y en avait 150, dont un certain nombre d'Allemands et de Français.
L'expérience a démontré la supériorité des jeunes gens formés par ce S3-stème qui combine l'apprentissage pratique sous la forme commerciale avec l'éducation technique par les études à l'école. La plupart s'élèvent à des postes de responsabilité et un certain nombre d'entre eux sont devenus directeurs d'usines et même administrateurs de o-^osses firmes.