‹ Méthodes nouvelles de traitement des maladies articulairesChapitre 8 sur 10 · DISCUSSIONS DANS LA PRESSE · texte numérisé non relu

DISCUSSIONS DANS LA PRESSE

Mes communications à l'Institut et à l'Académie de médecine ont été le sujet de comptes-rendus dont les auteurs se sont bornés, en général, au rôle d'historiens. Je crois cependant pouvoir dire que le petit nombre des rédacteurs de journaux qui assistaient à la séance de l'Institut ont été frappés des faits que j'ai produits pour démontrer la puissance de l'art dans la guérison des difformités. N'écoulant pas seulement la lecture d'un mémoire, dans lequel on peut toujours soupçonner quelque exagération, mais ayant sous les yeux les photographies des malades et les figures en plâtre faites avant et après le traitement, ils ont trouvé complète l'évidence des preuves sur lesquelles j'appuyais mes assertions. Les articles du Siècle, du Cosmos et de Y Union médicale témoignent de cette impression, qui a été exprimée avec trop de bienveillance à mon égard pour que je ne m'empresse pas d'en remercier les auteurs.

Cependant, la plupart des savants, des médecins

ou des gens du monde qui assistaient à l'Institut et à l'Académie de médecine étaient étrangers, par la spécialité de leurs travaux, aux méthodes de diagnostic et de traitement que j'exposais devant eux. Ils étaient témoins de démonstrations qui pouvaient les intéresser, mais qui ne devaient, dans aucun cas, modifier leur manière d'agir. Il n'en était pas de même à la Société de Chirurgie. Les hommes spéciaux de cette Compagnie savante avaient, en entendant développer des idées nouvelles sur les coxalgies, à examiner s'ils avaient à persister dans leurs opinions et dans leur pratique, ou s'ils devaient adopter en tout ou en partie les méthodes qui leur étaient recommandées. Ce n'était pas pour eux une question de curiosité ; c'était une question de conduite à maintenir ou à modifier. Dans ces conditions, on pouvait prévoir que ma communication ne serait pas suivie seulement de quelques comptes-rendus dans les journaux, mais qu'elle soulèverait une ardente polémique. L'événement a justifié cette prévision.

s Dans quatre séances successives, la Société de Chirurgie s'est occupée des maladies de la hanche. Parmi les orateurs qui ont pris la parole, soit à l'occasion de mon travail, soit à propos du jugement à porter sur deux coxalgies que M. Bouvier-

avait soumises à l'examen de ses collègues, les uns ont combattu les assertions que j'avais émises, les autres ont paru les adopter.

M.Michon a soutenu que les appareils pouvaient être suffisants, et qu'il avait dans son service, à la Pitié, des malades soumis à l'emploi de celui qu'a imaginé M. Martin, et chez lesquels il réussissait à guérir les difformités coxalgiques.

M. Legouest a prétendu que les sections tendineuses étaient inutiles, pour le redressement des mêmes difformités, et que les faits dont il avait été témoin , lorsqu'il suivait ma clinique, ne l'avaient pas convaincu de l'utilité de cette opération.

M. Bouvier a publiquement approuvé la méthode d'exploration que j'avais recommandée; et, résumant l'impression que lui avaient laissée les trois opérations de coxalgies pratiquées sous ses yeux, il a dit qu'il lui était démontré que le redressement immédiat pouvait réussir et n'entraîner aucun danger, lors même qu'on y joignait la section des adducteurs , et qu'il conservait seulement des doutes sur le succès définitif.

En examinant les opinions des orateurs qui m'ont combattu, je ferai d'abord cette remarque que MM. Michon et Legouest n'avaient assisté ni l'un ni l'autre à la séance de la Société de Chirurgie

où j'avais fait mes démonstrations, et qu'ils n'avaient pas non plus vu opérer les malades de la Clinique et de la rue du Bouloi. Les preuves expérimentales que j'avais fournies en si grand nombre étaient donc comme n'existant pas pour eux. M. Legouest avait suivi, il est vrai, ma clinique en 1850 et en 1851 ; mais quoique ma pratique à cette époque dérivât des mêmes principes que celle que je suis aujourd'hui, cette dernière s'est enrichie de perfectionnements assez nombreux pour donner, comme je l'ai déjà fait observer dans ma réponse à M. Bouvier (t), des résultats supérieurs à ceux que j'obtenais à cette époque. On voudra bien remarquer, du reste, que je ne vante beaucoup ces résultats que chez les enfants au-dessous de 12 à 1 5 ans, et que M. Legouest n'a pu voir opérer à ma clinique que des adultes, chez lesquels les difficultés sont toujours grandes et sont souvent insurmontables.

Je regrette d'autant plus que M. Michon n'ait pas suivi mes démonstrations sur la véritable méthode de diagnostiquer les difformités de la hanche, que s il eût appliqué cette méthode , il aurait trouvé, j'en ai du moins la conviction, que chez

(1) Voyez p. 89.

ses malades les difformités coxalgiques persistaient en très- grande partie. Tant qu'on n'aura pas étudié la direction de la cuisse pendant que la colonne vertébrale repose dans toute son étendue sur le lit et que les deux épines iliaques sont exactement sur le même plan , on ne pourra reconnaître avec précision les résultats obtenus. Du reste , il y a quelques années , j'ai mis à l'épreuve l'appareil que recommande M. Michon. Il avait été construit par M. Chavanon, ancien chef d'atelier de M. Martin, et j'ai reconnu expérimentalement, comme les notions d'anatomie normale et pathologique le démontrent suffisamment, qu'il est impossible de réussir, à son aide, à moins d'avoir affaire à des lésions très-légères et très-récentes.

M. Legouest a constaté les avantages des sections sous-cutanées des muscles de la hanche , et il a prétendu qu'il vaudrait mieux rompre ces muscles que les diviser. S'exprimer ainsi, c'est avouer d'abord qu'il est des résistances que l'on ne peut surmonter par l'allongement progressif des muscles, et qui exigent, pour être vaincues, une solution de continuité. Mais, après avoir ainsi concédé le principe , pourquoi rejeter la méthode et préférer une rupture qui n'a pas été soumise à l'expérience, dont rien ne démontre la possibilité

et qui exige des violences capables peut-être de fracturer les os , à des sections d'une innocuité incontestable quand elles sont bien faites , et qui font cesser la résistance musculaire avec autant de certitude que de rapidité?

Bien des préventions accueillent encore la méthode sous - cutanée appliquée aux grandes sections qu'exige le redressement des pieds , des genoux et des hanches. Je ne peux m'expliquer ces préventions qu'en remarquant combien sont peu connus les véritables principes suivant lesquels on doit pratiquer les opérations souscutanées. Il n'est pas un fabricant d'instruments de chirurgie, à Paris, chez lequel on trouve des ténotomes assez longs et assez forts pour ées grandes sections, et l'on ne sait pas combien le bandage inamovible en assure la réussite. Je suis convaincu que si un plus long séjour me l'eût permis , j'aurais dissipé expérimentalement toutes ces préventions ; j'aurais montré comme un fait constant ce que j'ai obtenu dans le seul cas où j'ai fait la section des adducteurs, c'est-à-dire l'absence de toute hémorrhagie, de toute inflammation , de toute douleur et une innocuité telle, que huit jours après son opération",

la malade a pu être transportée à plus de cent lieues sans aucun accident.

Ainsi, les discussions de la Société de chirurgie n'ont rien apporté qui pût modifier mes opinions , et j'y ai seulement enregistré l'adhésion de M. Bouvier, à laquelle j'attachais la plus haute importance , d'une part , à cause de l'autorité que je me suis toujours plu à reconnaître à ce savant auteur, et de l'autre, parce que, ayant suivi avec une attention scrupuleuse toutes les démonstrations que j'avais faites à Paris, il avait droit plus que personne d'émettre une opinion.

Les discussions de la Société de chirurgie ont été, à leur tour, le sujet de plusieurs articles. J'ai remarqué surtout ceux de M. Jules Guérin, dans la Gazette Médicale, et de M. Verneuil , dans la Gazette hebdomadaire.

Suivant M. Jules Guérin, la coxalgie n'est pas une maladie de l'articulation de la hanche , mais une difformité produite par divers états des muscles, qu'il distingue sous le nom de spasme, de contracture et de rétraction.

Certes, il existe indubitablement des difformités de la hanche qui sont dues, comme les pieds bots, à divers changements dans les conditions vitales et analomiques des muscles. M, Jules

Guérin a eu raison d'insister sur l'existence et les caractères de cet ordre de lésions. Ce n'est pas moi qui en méconnaîtrai l'importance ; car ce fut une déformation de ce genre , dont j'ai cité les détails, à la page 306 du tome n de mon Traité des maladies des articulations , qui, m'ayant induit , il y a plus de vingt ans , dans une erreur de diagnostic qui me froissa vivement, fut le point de départ des recherches que je poursuis depuis cette époque sur les maladies des jointures.

Mais, de ce qu'il existe des coxalgies primitivement nerveuses et musculaires, en conclure que les lésions habituelles de la hanche ne débutent pas par l'articulation, que ce n'est pas dans la jointure même que se produisent primitivement les congestions sanguines , les sécrétions de sérosité , Me plasma , de pus , et les ulcérations qui forment les caractères anatomiques des coxalgies, c'est nier des faits si évidents et si nombreux que je crains de n'avoir pas bien compris ou d'exposer imparfaitement la pensée d'un observateur aussi judicieux que M. Jules Guérin.

Suivant le même auteur, ce n'est qu'en adoptant sa manière de voir que l'on peut comprendre l'amélioration que le redresseme&t produit dans

les coxalgies aiguës. Il m'est difficile aussi d'admeltre cette proposition ; car c'est précisément la relation intime que j'apercevais entre les causes d'aggravation de l'arthrite et la torsion des jointures qui m'a conduit à opérer le redressement. Dès l'année 1840, j'ai démontré (1) que les directions vicieuses que prend le fémur dans les coxalgies entraînent la distension et la compression de certaines parties de la synoviale et de la capsule, et préparent les luxations spontanées; que dès lors il est naturel d'attendre une diminution des douleurs et un arrêt dans la marche du mal d'un redressement qui fait cesser toute distension , toute pression , et toute crainte de déplacement.

Les articles de M. Verneuil ont surtout fixé mou attention sons le rapport de l'importance que fauteur attache à l'anesthésie comme moyen de faciliter le diagnostic et le redressement, et des distinctions qu'il établit entre les diverses maladies de la hanche.

On ne peut douter que l'on apprécie mieux pendant le sommeil anesthésique le degré de fixité de la cuisse et du bassin, et l'existence ou l'ab-

ri) 3Iémoire sur les positions des membres dans les maladies articulaires. Gazette médicale de Paria, année 1840, p. 721, 737.

sence du craquement, indices de l'ulcération des cartilages. Mais il importe d'aller plus loin et de ne pas se contenter des mouvements qui s'exécutent sans efforts, et auxquels on se borne, si l'on n'a en vue que le diagnostic. Il faut recourir à l'assou plissement complet et aux efforts qu'exigele redressement. C'est clans le cours de cette opération qu'on peut lever tous les doutes que laisse l'examen du malade éveillé. Comme on l'a vu plus haut, j'ai fait l'application de cette méthode sur le coxalgique qui a fait le sujet de ma première clinique. C'est à son aide que l'on aurait pu sortir de toutes les incertitudes dans lesquelles sont restées les membres de la Société de chirurgie au sujet des malades que leur a présentés M. Bouvier.

Si pendant l'anesthésie on eût imprimé au fémur les mouvements de va-et-vient décrits plus haut, on aurait 'vu si la tête fémorale pouvait monter et descendre alternativement, le bassin restant solidement fixé : l'existence de ce mouvement n'eût pas laissé de doute sur l'ascension de la tête fémorale dans sa cavité agrandie en haut et en dehors; son absence eût éloigné l'idée de luxation.

Passant à la question thérapeutique, M. Verneuil se demande quel est l'auteur qui le premier s'est servi de la chloroformisation pour faciliter le

redressement des membres déviés. Il est porté à croire qur la priorité sous ce rapport appartient à M- Langenbeck. Il se réserve, du reste, de consulter des documents à cet égard.

Pour moi, je considère que l'application de l'anesthésie au redressement des membres découlait si naturellement, si nécessairement même de la découverte de l'éthérisation, qu'elle appartient aux inventeurs de cette méthode elle-même.

Cependant, si l'on attache quelque importance à savoir quels sont ceux qui les premiers ont fait celte utile application, je répondrai que M. Palasciano la fit sous mes yeux, il y a onze ans à peu près, et qu'il en a parlé dans son Mémoire sur la rupture de l'ankylose angulaire du genou, publié en 1847 ; depuis cette époque, je l'ai employée un très-grand nombre de fois, et pour toutes les jointures, comme on en voit la preuve dans des faits cités dans mes mémoires publiés dans la Gazette médicale de Paris, en 1848 et 1849, sur les appareils de mouvement, et en 1850 dans mon Mémoire sur la rupture de l'ankylose. L'ouvrage le plus ancien à ma connaissance qui parle des opérations de M. Langenbeck, est celui de M. Grocq sur les tumeurs blanches, qui a paru, à Bruxelles, en 1853. M. Crocq, qui dans son livre

m'a fait l'honneur de citer fréquemment mes travaux, ne paraît pas avoir eu connaissance de mon mémoire de 1850.

Tout en adoptant en principe le redressement immédiat dans les difformités coxalgiques, M. Verneuil a parfaitement compris qu'il est des circonstances dans lesquelles il serait imprudent de tenter cette opération, et que, dans les cas mêmes où elle est praticable, le degré de succès que l'on peut obtenir offre de nombreuses différences suivant la nature des lésions auxquelles on a affaire. Il a été conduit dès lors à établir combien est erronnée l'opinion généralement admise que la coxalgie chronique est une affection toujours la même, et, par suite, à rechercher les diverses variétés que l'observation permet d'y découvrir.

J'applaudis à ces distinctions ; mais je ne peux laisser'supposer qu'elles existent d'hier et qu'on ne les retrouve point dans tous les écrits où j'ai pu développer ma pensée, sans être limité par le temps, comme on l'est toujours en présence d'une Société savante. Ce qui caractérise tout ce que j'ai écrit sur les maladies de la hanche, soit dans mon Traité des maladies des articulations , soit dans ma Thérapeutique des maladies articulaires ', ce n'est pas seulement la préoccupation constante*

de la forme et des fonctions à connaître dans leurs déviations, et à rétablir dans leur normalité, c'est la distinction des diverses espèces de coxalgies intra-articulaires etpéri-articulaires, aiguës, chroniques, de nature rhumatismale ou scrofuleuse, avec ou sans abcès , compliquées ou non d'hydarthroses, de luxations ou d'adhérences.

Je suis très-reconnaissant de la bienveillance avec laquelle M. Verneuil et plusieurs de ses confrères ont accueilli mes dernières communications ; mais je ne peux m'empêcher de remarquer que tous ces auteurs les citent comme' si elles constituaient l'ensemble de mes travaux, et que je n'eusse rien publié d'analogue sur les maladies articulaires. Une telle supposition serait loin de la vérité : mes travaux actuels ne sont que la continuation, le couronnement pour ainsi dire, de ceux que je poursuis depuis plus de vingt ans; tous reposent sur les mêmes méthodes d'analyse , sur les mêmes principes d'anatomie et de physiologie.

SUITE DE L'OBSERVATION DES TROIS MALADES QUI ONT FAIT LE SUJET DES CLINIQUES REPRODUITES PAGE 95 ET SUIVANTES.

Je vais compléter, autant que je peux le faire,

aujourd'hui 3 novembre, l'observation des trois malades que j'ai opérés à Paris.

Le jeune coxalgique de la clinique de M. Nélaton ne tarda pas à pouvoir se lever et à marcher avec des béquilles après le pansement que je lui fis le 30 août. Sa santé resta toujours excellente, et il n'eut aucune perte d'appétit ni de sommeil.

En réappliquant le bandage amidonné, le 1er octobre , un mois après la deuxième opération, M. Adolphe Richard crut devoir faire encore des efforts pour compléter le rétablissement de la rectitude, le membre lui paraissant un peu entraîné dans l'adduction. Le 15 octobre, il plaça l'enfant dans un grand appareil bien matelassé que je lui avais envoyé ; et depuis cette époque, il jugea convenable d'empêcher le malade de se lever, et il se borna à rétablir la mobilité de la hanche, en fixant le bassin et en faisant mouvoir la cuisse à l'aide de cordes réfléchies par des poulies mises en mouvement, tantôt par un aide, tantôt par le malade lui-même.

Aujourd'hui, 3 novembre, la rectitude est parfaite ; les deux membres sont symétriques ; la hanche n'est douloureuse ni au toucher, ni sous l'influence de mouvements peu étendus ; la santé générale est bonne. Il resterait à obtenir un peu

plus de mobilité, résultat auquel on n'arrive que très-incomplètement après les vives inflammations, et à donner au membre assez de force pour qu'il pût supporter le poids du corps et servir à la marche. Il serait à désirer que l'enfant eût un tuteur et qu'il marchât chaque jour avec cet appareil. Au début, il soutiendrait encore le poids du corps avec des béquilles, et plus tard il se passerait de cet appui.

J'ai obtenu peu de détails sur les phases par lesquelles a passé la petite fille dont le genou , fléchi et luxé en arrière , avait été redressé et réduit. Je sais seulement, qu'au 3 novembre, la bonne direction du membre s'était parfaitement maintenue, mais que le gonflement n'avait pas diminué.

J'ignore si l'on a mis en usage les pansements et les injections iodées indiqués dans ma troisième clinique, et si l'on a veillé à ce que la malade sortît du lit et se promenât dans les cours , aidée de ses béquilles , et son membre continuant à être soutenu par le bandage. Quoi qu'il en soit, la persistance obstinée d'une tuméfaction considérable me conduirait à prescrire une nouvelle cautérisation sous le bandage amidonné ; mais je ne me conten-

terais plus de quelques pastilles de potasse caustique ; j'emploierais des traînées de caustique de Vienne et l'application, sur les escharres, de la pâte de chlorure de zinc, afin d'agir profondément et avec énergie.

Dès que les douleurs produites par cette nouvelle cautérisation seraient entièrement dissipées , je m'appliquerais à faciliter la marche , sans empêcher le pansement des plaies extérieures. Le tuteur qui , à mon sens , permettrait le mieux d'atteindre ce but serait formé d'une gouttière en cuir de vache , embrassant toute la circonférence du membre , fendue et lacée en avant, s'étendant du sommet, de la cuisse jusqu'au-dessus des malléoles, où deux montants en fer, ajoutés latéralement à la gouttière, s'articuleraient avec un étrier engagé dans la chaussure.

Pouri*aire ces gouttières, il faut mouler les membres, et sur ce moule façonner et assujétir jusqu'à dessicalion complète le cuir mouillé et ramolli.

Après bien des essais sur les diverses espèces de tuteurs du genou , je n'en ai vu aucun qui donnât aussi complètement que celui-ci une force artificielle à la jointure malade et qui rendît la marche aussi facile. Les tuteurs qui se composent de montants latéraux unis entre eux par des colliers

placés de distance en distance préviennent , il est vrai, la torsion des membres ; mais ils ne font pas corps assez intimement avec le genou.

Quant à la malade opérée le 19 août, rue du Bouloi, et qui fut transportée huit jours après dans son pays , à Daspich , département de la Moselle , j'en ai reçu d'abord des nouvelles par des lettres datées du 2 septembre et du 6 octobre. Dans la première de ces lettres, écrite par le père de la malade, douze jours après l'opération, se trouvait le passage suivant : -

« Conduite à Daspich dans le coupé d'un trainposte, ma fille n'a éprouvé aucune douleur ni pendant le voyage ni pendant les trois jours suivants. Mais depuis cette époque elle souffre dans le genou du côté qui s'était le plus raccourci. Nous avons attribué ces douleurs au petit dérangement qu'elle a éprouvé après que nous l'avons eu sortie de la gouttière pendant quelques heures. Hier, la pauvre petite a voulu que nous l'y laissassions , car elle s'y trouve beaucoup mieux que lorsqu'elle est simplement étendue sur son lit. »

Comme on le voit, les douleurs étaient dues à des mouvements prématurés. Le voyage dans la double gouttière n'en avait produit aucun.

Dans sa lettre du 6 octobre, M. Lambert me disait :

'< Depuis mon dernier avis , la santé de mon enfant est devenue meilleure ; son appétit est trèsbon , et la nourriture qu'elle prend lui profite. Les douleurs que j'indiquais dans un genou n'ont pas eu de suite. Nous avons pu continuer des essais de marche tous les deux jours , et mon enfant s'en trouve bien ; elle s'appuie sans crainte sur l'une et l'autre jambes, et chaque soir nous la remettons dans sa gouttière. Le bandage amidonné s'est assez bien conservé. Quarante - six jours sont maintenant écoulés depuis l'opération ; il ne reste plus que quatorze jours à garder le bandage. Vous voudrez bien nous dire si les soixante jours indiqués dans votre consultation sont suffisants , tout paraissant dans un état parfait, et l'enfant n'éprouvant aucune douleur, pas même de sensibilité. M. Chollot, médecin distingué de ma localité, est venu hier ; il a trouvé ma fille très-droite.

« J'écris à M. Blanc pour qu'il m'adresse le tuteur double que vous avez ordonné, et pour lequel il a pris mesure à Paris.

« Un cultivateur de mes voisins, âgé de 35 ans, me prie de vous demander s'il vous est aussi facile de réduire les luxations anciennes. »

On le voit , tout s'était passé chez cette malade de manière à faire croire au père que sa fille était guérie, et, comme l'indique sa dernière phrase, qu'il m'était facile de réduire des luxations comme celle dont elle était atteinte. Il y avait dans ses appréciations beaucoup d'optimisme. Je dus le désabuser. Je lui écrivis que le redressement était obtenu , mais que la luxation n'était pas réduite ; que j'avais besoin de revoir sa fille pour compléter le traitement, et que, pour faire un tuteur convenable, il fallait l'essayer et le modifier après avoir jugé sur place de ses imperfections.

M. L..., se rendant à mes désirs, m'amena sa fille à Lyon, le 19 octobre, précisément deux mois après l'opération. Le bandage amidonné était intact ; et tant que les deux membres en furent entourés, ils parurent également longs et également droits : mais une fois débarrassés de toute entrave, ils se comportèrent différemment. Celui du côté droit conserva sa rectitude, et l'examen le plus attentif ne put y faire reconnaître qu'une raideur notable dans les mouvements ; tout était parfaitement régulier sous le rapport de la direction, des saillies et des distances du corps du fémur, du trochanter et du bassin. Le membre gauche, au contraire, se raccourcit de 2 centimètres environ,

s'inclina et se tourna légèrement en dedans, dès qu'il fut abandonné à lui-même. On put sentir distinctement la tête du fémur sous le muscle fessier.

En présence d'états aussi différents à droite et à gauche, je crus devoir adopter un traitement consécutif également différent de l'un et de l'autre côté.

En ce qui regarde le membre droit, je pensai que la forme étant parfaitement rétablie, il fallait s'occuper de la fonction : d'une part, s'appliquer à rétablir la mobilité ; de l'autre, habituer le membre à soutenir le poids du corps pendant la marche, sans que la déviation put se reproduire. Pour remplir la première indication, je fis placer au-dessus du lit une corde dont une extrémité s'attachait à un mouchoir placé autour du genou, et dont l'autre, munie d'un manche, devait être saisie par la malade. Je lui recommandai d'imprimer à l'aide de cet appareil des mouvements à sa cuisse, trois fois par jour, pendant une durée croissante de dix à vingt minutes. Ce conseil put être suivi sous mes yeux pendant trois JGurs; les mouvements artificiels ne produisirent aucune douleur et rétablirent en peu de jours une certaine mobilité.

Quant au membre gauche, il me parut nécessaire de le soumettre à des tractions chaque nuit, pendant tout le temps qu'il aurait de la tendance à se dévier; ces tractions furent faites suivant des procédés que j'ai décrits et figurés ailleurs. Elles suffisaient pour rendre momentanément le membre gauche aussi long et aussi droit que celui du côté opposé.

Un tuteur double devant soutenir les membres pendant la station et la marche, comme le faisait la double gouttière dans le décubitus dorsal, fut construit par M. Blanc. Une ceinture passée autour du bassin s'articulait de chaque côté avec deux tuteurs ordinaires des membres inférieurs munis de branches latérales internes et externes , de colliers de distance en distance, d'articulations au niveau de la hanche, du genou, du pied, et tels, en un mot, que je les ai figurés à la page 345 de mon Traité de thérapeutique des maladies articulaires. Cet appareil ne fut prêt que le 28 octobre. Dès qu'il fut appliqué, les deux membres parurent de nouveau bien conformés, la malade put faire quelques pas sans douleur, soutenue à droite et à gauche par des aides. En la voyant parfaitement droite et ne souffrant pas, on ne pouvait douter qu'elle n'arrivât un jour à marcher

avec une très-faible claudication. Le père, impatient de retourner à ses affaires, partit le soir même pour son pays. C'était le 28 octobre, dix jours après son arrivée à Lyon.

Le traitement a été ici complet ; les soins consécutifs sont venus consolider les résultats obtenus dans une première opération : double gouttière pour assurer la rectitude et favoriser le transport ; moyens d'extension et de contre-extension ; mouvements artificiels ; tuteurs spéciaux ; bonne hygiène ; soins empressés et assidus des parents : tout a été mis en œuvre.

Un ensemble analogue de moyens est habituellement indispensable. Il est malheureusement difficile de le réaliser dans les hôpitaux et surtout de s'y procurer les tuteurs, qui ne servent qu'aux malades pour lesquels on les a construits et dont le prix* peut être élevé (le tuteur de M1,fi Lambert a coûté 130 francs). Cependant on peut souvent réussir à se procurer ce complément si nécessaire et sans lequel on ne peut entreprendre la cure d'aucune tumeur blanche grave, avec le concours des familles, celui des administrations hospitalières, et surtout avec l'assistance de personnes charitables touchées de la situation de malheureux estropiés qui resteraient incapables de gagner leur

vie, si on ne leur donnait pour quelque temps un soutien artificiel.

En résumé , l'observation de nos trois malades confirme les assertions que j'avais émises sur la possibilité de rétablir , sauf dans quelques cas exceptionnels, la direction et la forme des membres dans les tumeurs blanches, par une opération rapide et sans danger. Elle démontre aussi que le rétablissement d'une bonne direction , associée à l'immobilité, fait disparaître les douleurs et les inflammations qu'entretenait la mauvaise direction des jointures.

Quant aux résultats définitifs , c'est-à-dire à la guérison de la maladie et au rétablissement de la marche , les dix semaines qui se sont écoulées depuis l'opération ont été insuffisantes pour les obtenir. Mais on a lieu d'espérer qu'après quelques mois encore , surtout si l'on peut s'aider de toutes les ressources que fournissent la mécanique et l'hygiène , on réussira chez les deux malades atteints de coxalgies. On ne s'étonnera pas que nous soyons encore loin du but chez la petite fille affectée d'une tumeur fongueuse avec abcès du genou : ce n'est pas en quelques semaines et après l'emploi de quelques moyens seulement que l'on peut réussir dans des cas aussi difficiles. Nous

avons dit tout ce qu'il resterait encore à faire , et tout ce qu'il serait permis d'espérer en ne négligeant aucune des ressources que la science met à notre disposition.

Tous les traitements qui m'ont procuré des cures véritables , dans des cas difficiles , ont exigé au moins cinq ou six mois.

OPÉRATIONS FAITES A PARIS d'aPRÈS LES PRINCIPES

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