Taine, de V Intelligence
et l'écriture, judicieusement employées, pourront dès le début concourir utilement à la conservation du mot entendu par la vue du signe écrit ou imprimé.
Quant à la suppression ou à l'emploi de la traduction, pourrons nous sans inconvénient user de la même liberté? Pourquoi n'utiliserions-nous pas, pour l'interprétation de la langue étrangère, la langue première que les enfants possèdent déjà? N'est-ce pas le procédé le plus commode ? — Le plus commode pour le professeur peut-être, mais pas le plus court, comme nous allons voir.
Prenons par exemple le mot pomme. Dans l'apprentissage de sa langue maternelle, le petit Français voit le fruit placé devant lui sur la table ou suspendu à l'arbre; en même temps, on prononce devant lui le mot pomme, en accompagnant la prononciation du vocable du geste indicatif. Pour peu que l'expérience se renouvelle, une association indissoluble se formera entre ces deux perceptions. Tune visuelle, l'autre auditive; une équation à deux termes se constituera dans la mémoire de l'enfant : pomme = O . Ces deux termes formeront désormais un couple si intimement lié que la vue de l'objet éveillera invariablement le vocable et que le mot entendu fera immanquablement naître l'image de l'objet.
Supposez maintenant qu'au môme enfant je veuille apprendreplus tard, à l'âge de 1 ans, le moi Apfel. Si je procède, comme dans l'apprentissage naturel, par la voie de l'intuition immédiate de l'objet, il est clair que nous obtiendrons, comme dans le cas précédent, une équation simple; Apfel = O . Si, au contraire, je recours à la traduction, si jedis: le moi Apfel signifie en français pomme, l'opération se compliquera d'une équation nouvelle; au lieu d'une équation à deux termes, nous aurons l'équation à trois termes suivante : Ap^e/ = pomme = O; au lieu d'une opération intellectuelle, nous en aurons deux.
Des deux procédés que nous venons de comparer, c'est donc la traduction qui est la voie la plus longue; elle est représentée par une ligne brisée, alors que le procédé par intuition est figuré par une ligne droite.
Encore avons-nous choisi deux mots isolés, se correspondant exactemenl. Mais les choses ne vont pas aussi simplement, lorsqu'il s'agit de groupes de mots, de locutions et d'idiotismes. Comparez les façons différentes d'exprimer l'heure en français, en allemand et en anglais. Ce ne sont pas seulement des locutions différentes, mais des opérations arithmétiques différentes. Quelle difficulté pour faire entrer dans la tête d'un enfant que midi un quart se traduit par un quart pour une heure ^ que une heure moins le quart se dit en allemand trois
quarts pour une heurel Par l*einpIoi du cadran, tout se simplifie. I/élève oublie la locution française; elle ne l'embarrasse plus.
D'où proviennent les fautes que les étrangers font dans noire langue? Pourquoi disent-ils: je viendrai de nouveau, au lieu de je reviendrai ; je ne suis pas content avec vous, au lieu de je ne suis pas content de vous? Ils traduisent. M. Bréal a donc bien raison de dire que, pour apprendre une seconde langue, il faut commencer par oublier sa langue maternelle.
Conclusion : noire méthode sera basée sur le principe de la suppression de la traduction.
Mais celte suppression est-elle toujours possible?
Ressources d'interprétation de la méthode directe.
Nous possédons tous, à Télat inné ou héréditaire, une langue antérieure à la langue maternelle; la première sert de dictionnaire à la seconde. Celle langue innée, c'est la langue des mouvements d'expression. En effet, tous les mouvements de l'âme, mouvements de la pensée, de la sensibilité, de la volonté ont une tendance à se traduire au dehors par certains gestes du corps, par le jeu des muscles du visage, enfin par les modulations de la voix. Involontaires au début, chez l'individu comme chez l'espèce, ces manifestations extérieures deviennent progressivement voulues et, dès lors, elles constituent un auxiliaire qui permet à des êtres analogues de se communiquer leurs états internes. Car ces signes ne sont pas arbitraires. La nature humaine étant la môme sous toutes les latitudes, toujours des signes analogues seront employés pour désigner des représentations ou des émotions analogues. L'ensemble de ces signes constitue donc une véritable langue universelle, suffisamment intelligible, lorsqu'elle est employée seule, puissant commentaire de la parole articulée, lorsqu'elle accompagne cette dernière*. Les sourds-muets ne connaissent pas d'autre langue. L'enfant la comprend de très bonne heure, instinctivement. Mais cet instinct et le mécanisme de cette langue sont susceptibles de développement. Pour l'enfant de 10 ans, elle n'a plus de secret; elle constituera donc pour notre enseignement un précieux auxiliaire.
Étudions de plus près les ressources que nous off*re ce langage universel. Il nous sera également précieux pour l'interprétation du vocabulaire concret et du vocabulaire abstrait.
VoCABULAmE CONCRET.
Nous appellerons concrets les moLs désignant les choses qui se perçoivent par les sens. Notre plan est loul indiqué: nous passerons