Tainc, de V Intelligence
autour de Tinconnue x, si bien qu'il a fini par la surprendre dans son gîte, c'est-à-dire dans le dernier cercle, le plus étroit de tous, le cercle de l'espèce cheval.
Tous, ces vocables : cheval, bâte de labour, animal domestique, non ruminant, quadrupède, animal, être animé, chose sont autant de vocables abstraits, mais graduellement plus vastes, par conséquent plus abstraits les uns que les autres. Il y a donc une hiérarchie dans Tabstraction.
On voit tout de suite le parti que la méthode directe peut tirer de ce procédé, qui n'est autre que le procédé de la classification. S'agit-il d'interpréter le mot abstrait plante? Je n'ai qu'à puiser dans les subdivisions que commande ce mot : Varbre est une plante, la fleur est une plante. Si l'un de ces deux termes, le mot fleur par exemple, est encore trop vaste pour être compris, je nommerai la rose, le lis, etc.
Voici un autre terme abstrait, emprunté celui-là non plus au monde sensible, mais à l'ordre intellectuel; il est donc doublement abstrait. C'est le mot Bildung = civilisation qu'il s'agit d'interpréter. Le mot civilisation commande un certain nombre de grandes divisions que j'énumérerai : arts, sciences, industrie, littérature, politesse des mœurs. Si l'un de ces mots, le mot science par exemple, est encore trop vaste, je puiserai dans les subdivisions, en nommant la physique les mathématiques, la géographie, etc. ; de même le mot art s'explique parl'énuméralion de la musique, delà sculpture, de \di peinture, etc. Enfin qu'est-ce que la peinture? — Raphaël, Rubens, Corot, sont des peintres.
En d'autres termes, notre procédé d'interprétation consiste dans l'emploi de V exemple. Et ce ne sont pas seulement les substantifs qui peuvent s'expliquer par l'exemple, mais les Verbes, les adjectifs, enfin les vocables de tout ordre. Voici le verbe assiéger qu'il s'agit d'expliquer; je recours aux exemples suivants : Les Grecs assiégèrent Troie pendant dix ans; Jeanne d'Arc délivra Orléans assiégé par les Anglais. En i870 les Allemands assiégèrent Strasbourg, Belfort, Paris. Veux-je interpréter Tadjectif cruel, je dirai : Le tigre est un animal cruel ; Néron était un tyran cruel, etc.
Jusqu'ici, d'après un usage constant, nous avons distingué entre les vocables concrets et les vocables abstraits. Mais eu réalité, il n'y a pas de vocables abstraits; tous les mots sont tirés du monde corporel. Ainsi que l'ont déjà fait remarquer Locke et Leibnilz et, après eux, Max Muller, les faits du monde interne sont désignés par des symboles empruntés au monde externe de l'espace. Toutes les prépositions exprimaient primitivement des relations spatiales. Les opérations de l'esprit empruntent leurs dénominations à celles des
sens ou à des mouvements musculaires : nous entendons, nous voyons, nous comprenons ou nous saisissons une vérité; une idée nous paraît claire ou obscure. Les concepts relatifs au temps s'expriment par les mêmes vocables que les idées d*espace ou de mouvement : le temps est long ou court; le temps marche, s'écoule; il est passé ou il viendra.
Ces transpositions de langage tenant à la forme même de notre intelligence, on les retrouve dans toutes les langues humaines, et par ainsi elles peuvent, dans la majeure partie des cas, se passer d'explicalion.
La conclusion à tirer de cette observation, c'est que logiquement rétude du vocabulaire dit concret doit précéder celle du vocabulaire appelé abstrait. C'est la marche de la nature, la seule conforme aux lois de notre intelligence. Nous étions déjà arrivés à cette conclusion antérieurement par une autre voie.
Par une transition inaperçue, Tétude des ressources d'interprétation des termes généraux nous a fait sortir du domaine de l'intuition directe et indirecte et nous a fait découvrir un nouveau mode d'interprétation : l'explication des mots inconnus à l'aide des mots connus.
Mais l'exemple n'est pas l'unique procédé auquel nous aurons recours. La synonymie, l'opposition des contraires, l'étymologie, la définition nous fourniront d'autres ressources. Il va sans dire que le professeur, qui, à toute heure de l'année, doit avoir présent ii l'esprit l'inventaire exact du vocabulaire que possèdent ses élèves, est le meilleur juge du choix à faire parmi les divers procédés dans tel cas donné.
LA MÉTHODE DmECTE PENDANT LA PREMIERE PÉRIODE (6' et o")
A. Intuition des objets et des actes dans le présent.
Nous voici donc en possession des moyens d'interprétation de la méthode directe : i** intuition immédiate de l'objet ou de l'image, '1'' évocation mentale par le geste, la physionomie et l'intonation, 3* explication des mots nouveaux au moyen des mots connus.
Passons à l'application, en commençant par la 6% la classe des débutants. En quoi consistera notre tâche pendant la première période?
l** Nous aurons à transmettre les vocables à l'élève et à les interpréter;
2* Nous devrons faire reproduire les vocables par l'enfant, en veillant à une articulation irréprochable ;
— lo —
3 La pensée de l'enfant devra prendre possession des vocables, à TefTet d'exprimer ses propres jugements (sans traduction);
4** Enfin, il nous faudra veiller à ce que ces jugements soient exprimés correctement.
En résumé, interprétai ion du vocabulaire, dressage de l'appareil vocal, dressage du jugement, dressage grammatical, telle sera notre tâche.
Acquisition du vocabulaire et de la grammaire. Une première question se pose : Dans quel ordre aborderons-nous l'étude du vocabulaire? La question a été résolue en principe par les instructions ministérielles, qui ont divisé le vocabulaire usuel en un certain nombre de cycles. C'est ainsi que le lot de la 6* comprend : Vécole, le corps humain et ses besoins, la maison et la famille, les nombres, la division du temps et la température. Mais ce ne sont là que des indications générales; elles fixent la matière à enseigner, non la méthode.
Une autre question est celle-ci : Dans quel ordre enseigneronsnous la grammaire? Jetterons-nous les novices d'emblée dans la lecture des textes, au risque de les dérouter à chaque moment par les difficultés de la déclinaison, de la conjugaison, de la construction, qui ne peuvent manquer de surgir, même dans les phrases les plus simples?
Comment résoudre cette double difficulté? — Mais, à y regarder de près, la difficulté est-elle réellement double et les deux questions ne seraient-elles pas plutôt les deux termes d'un même problème?
Consultons un maître de la pédagogie, Pestalozzi.
« L'univers, nous dira-t-il, s'étend devant nous semblable à un océan immense de visions confuses. C'est la tâche de l'enseignement de mettre fin à cette confusion. Ce but, il l'atteindra en présentant à l'enfant les visions d'abord isolément, ensuite en lui montrant les mêmes visions isolées dans leurs états variables, pour les rattacher finalement au cercle complet de nos autres connaissances. »
Ce que Pestalozzi dit de l'univers doit être vrai pour toute fraction de l'univers, par conséquent pour ce monde en petit qui s'appelle la vie scolaire, le premier de nos cycles.
Essayons donc de mettre de l'ordre dans l'ensemble des perceptions que ce petit monde nous présente. Tout d'abord deux grandes divisions nous apparaissent : les choses et les personnes; voilà pour les perceptions dans l'espace. Quant aux perceptions dans le temps, rintuition directe, par définition, nous limitera à la vue de ce qui se fait à l'instant même où nous sommes; forcément, elle nous enferme dans le présent. Nous verrons plus tard par quels moyens nous en pourrons sortir.
Donc les choses et les personnes dans le présent. Nous conformant
au principe de Pestalozzi, nous commencerons par séparer les choses les unes des autres, les personnes les unes des autres.
Le procédé Je plus élémentaire pour distinguer les objets est de leur donner un nom. Nous nommerons donc les différentes parties de la salle, le mobilier, les outils scolaires. — Mais le nom n'est qu'un signe, substitut de toutes les propriétés réunies de Tobjet. Nous ferons donc, pour les attributs des objets, ce que nous avons fait pour les objets eux-mêmes, nous les séparerons : nous distinguerons dans un objet sa couleur, sa forme, ses dimensions, ses parties, la matière dont il est fait; finalement nous compterons les objets de même nature.
Kn d'autres termes, nous dresserons de chaque objet comme une petite monographie. Nous ferons de même pour les personnes, en déterminant leur nom, nom commun et nom propre, leur aspect extérieur, leur âge. (Plus tard, nous préciserons cette monographie des personnes à l'occasion de Pétude des parties du corps).
Après cette analyse individuelle, nous déterminerons les rapports des choses entre elles, en les comparant les unes aux autres, selon leurs qualités et les degrés de ces qualités, enOn selon la place qu'elles occupent les unes par rapport aux autres.
De plus, les choses ont des rapports avec les personnes ; tel objet appartient à telle personne; il est la propriété du professeur, de tel élève.
Enfin ces objets servent à quelque nsage; les personnes les manient. Ceci nous mène à Vaction des personnes, soit : 1° à l'action en soi (se lever, s'asseoir, etc.) ; 2" à l'action exercée sur une chose (je prends un crayon, f essuie le tableau) ; 3" à l'action exercée sur une personne {/appelle l^élève, je récompense ton voisin): 4* à l'action exercée en faveur d'une personne {je donne mon livre à mon condiS" ciple; je parte mon devoir au professeur).
Ces diverses actions sont exécutées tantôt par une personne, tantôt par une autre, tantôt par plusieurs.
Nous venons donc de résoudre la première partie du problème, c'est-à-dire que nous avons mis de la méthode dans l'acquisition du vocabulaire. Mais remarquez que nous n'avons pas appris que des mots; du même coup, nous avons formulé des jugements, tels que : le tableau est noir; le crayon de mon voisin est bleu; je porte mon livre au professeur, etcOv, en exprimant ces jugements, c'est-à-dire en déterminant les attributs des objets, leurs rapports entre eux, les actions exécutées parles personnes, etc., nous nous sommes aperçus que ces rapports des choses et des personnes entre elles s'expriment par certaines modifications des mots : ces modifications des mots constituent la grammaire. Nous avons donc du même coup fait de la grammaire.
Dressons, si vous voulez bien, Tinventaire des notions grammaticales que nous avons acquises parallèlement à Tétude méthodique du vocabulaire.