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Elle empêche parfois l'élision, même au temps faible

Si pereo, / hominum inanibus periisse juvabit. (V.)

Ter sunt conati / iraponere Pelio Ossam. (V.)

Et vera incessu patuit deâ. / Ille ubi matrem. . . (V.)

14. La césure et le sens. — Il n'est pas nécessaire pour la césure que la coupe de sens soit très marquée. Ainsi la césure est suffisante dans des cas comme les suivants :

Saepius et tectis / penetralibus extulit ova Angustum formica terens / iter. . . (V.)

Continuo, ventis / surgentibus, aut fréta ponti. . . (V.)

Et Cererem clamore vocent / in tecta... (V.)

Montibus audiri / fragor- ; aut resonantia longe. . . (V.)

Hic inter densas / corylos, modo namque gemellos. . . (V.)

1. Cet allongement de que est fréquent au premier membre des énumérations où il se répète comme ici, mais dans ce cas le mot suivant commence d'ordinaire par deux consonnes :

Terrasquë tractusque maris, cœlumque profundum. (V.)

2. Cet exemple est à la limite, et je doute que le vers fût strictement régulier, si le mot suivant n'était un monosyllabe, et s'il n'y avait une recherche d'harmonie imitative.

En général, il y a césure dès que le mot finit. D'ordinaire cependant on évite de rapprocher à la césure des mots étroitement unis entre eux et séparés de ce qui précède ou de ce qui suit. 11 ne faut donc pas imiter ce vers d'Horace :

Oratus inulta / precc, //Vini, nitere porro.

A plus forte raison ne dira-t-on pas :

Inflatus magna / spe, fortia debilis audet.

15. La césure avant ou après les monosyllabes. — Les monosyllabes offrent à cet égard quelques particularités :

1. Le monosyllabe enclitique ou proclitique peut toujours être considéré comme faisant partie du mot qui précède ou qui suit : virisque, ah oris sont comme des trisyllabes, in pat?"iam est comme un tétrasyllabe.

Est (sous sa forme réduite st) se met ainsi comme enclitique à la fin d'un mot terminé par une voyelle ou par m, quoique l'usage ordinaire soit d'écrire est à part : Utendum est, fama est, comme s'il y avait utendumst, famast. Cette dernière orthographe a prévalu pour potest (de pote et de est) ; et quelques-uns l'adoptent pour les textes archaïques.

2. Un monosyllabe, dans le même membre de phrase, peut généralement se rattacher à un autre monosyllabe, ou à un disyllabe pyrrhique (- -) : sat est équivaut à pcdem, saîis est à refcram :

Jara salis est : / ne me / Crispini scrinia lippi. . . (H.)

Jura, fuies, ubi nunc, / commissaque dextera lœvœ. (0.)

Sed nunc non erat his / locus : et fortasse cupressum. . . (H.)

Nota. Cette union, comme nous verrons, se faisait même ou était censée se faire d'un membre de phrase à l'autre :

Tuni ferri rigor, atque / argutœ lamina serrœ. (V.) At si, cum / referetque diem condetque relatum. (V.)

3. Au contraire, un monosyllabe se rattachait difïïcilement à un spondée précédent, plus difficilement encore à un dactyle, même quand l'union de sens était étroite. C'est une des raisons qui rendent disgracieux un vers dont le second pied finit avec un mot spondaïque ou dactylique :

Si tibi pallens mors minitetur, parce timere.

Et cum frigida mors anima seduxerit artus. (V.)

Optât ephippia bos, piger optât arare caballus. (H.)

A plus forte raison, ne peut-on louer l'harmonie de vers comme celui-ci :

Prœter cetera, me Romœne poemata censés i. (H.)

Mais on dit très bien :

Mutuaquc inter se lœti convivia curant. (V.)

Si scelus intra se tacitum quis cogitât ullum. (Juv.)

1. Avertissons, une fois pour toutes, que les vers d'Horace sont d'ordinaire excellents, mais dans leur genre, comme vers familiers {sermones), lesquels demandaient un certain abandon et un certain ndgiigé, comme il sied à la conversation. Ce n'est donc pas sur Horace que retombera le blâme quand tel vers de lui sera traité de méchant vers. Gela voudra dire simplement que le vers n'a pas la régularité rythmi([ue. Mais toute irrégularité en ce genre n'est pas un défaut.

Car inter se, mira se font comme un seul mot. De même, l'expression 7iescio quis ne fait, pour ainsi dire, qu'un mot, peut-être par souvenir de la composition ' :

Flebilc ncscio quid / qiicritur lyra, llcbile lingua. (0.)

Et flumina libant Summa levés; hinc ncscio qua / dulccdino lœtœ. (V.)

Remarque. Dans toute cette matière, il faut tenir grand compte des rapports relatifs. Un mot nettement séparé de ce qui suit sera senti comme plus uni à ce qui précède, et réciproquement. Ainsi le vers d'Horace déjà cité sera plus mauvais si Ton rapporte piger à hos que si on le rapporte à caballus :

Optât ephippia bos, / piger optât arare caballus. Optât epbippia bos piger, / optât arare caballus.

10. La césure et l'élision. — L'élision n'empêche pas la césure d'être bonne dans certaines conditions :

a. Quand la syllabe initiale du temps fort s'élide sur un monosyllabe ^ ou sur une particule monosyllabique en composition :

Vere turaent tcrrœ et genitalia semina poscunt. (V.) Dccutiat rorem et surgentes atterat herbas. (V.)

1 . Ce souvenir persiste aussi dans la quantité : nesciô comme sciô. Cf. Pros. lat. 87.

2. Et aussi sur atque et analogues eux-mêmes clidés : Mœnia conspicio alque adverso fornice portas. (V.)

Ilic tibi Noraentww et Gabios iirbemqiie Fidenam. (V.) Conipellarc virwm et nurstas cxpromere voces. (V.) Iiulomilique Daha?, et pontem indignatus Araxes. (V.) Taurus, et incertam excussit cervice securim. (V.)

Remarque. Il n'est pas nécessaire que la syllabe élidée soit longue :

Fœda ministeria, et cœcis se condidit iimbris. (V.) Litora prax'ipere et venicntes pcllere terra. (V.) Longa tibi exsilirt et vastuni maris œquor arandum. (V.) Vulncra dirigere et calamos armare veneno. (V.) Is genus indocile ac dispersum montibus altis. (V.)

Nota. Dans un grand nombre de cas, les vers de ce genre offrent de plus une des césures imparfaites dont il sera question ci-après ;

Mœnia con/spicio atque ad/verso fornice portas. (V.) Navibus in/fandum amissis unius ob iram. (V.) Scptima post/Trojœ excidium jam vertitur œstas. (V.)

La présence de cette césure imparfaite rendait-elle régulière sans autre césure des vers de ce genre où l'élision ne se faisait ni sur un monosyllabe, ni sur un composé, comme seraient :

Is genus in/docile armatoruni montibus altis.

Congregat in /docilem armatorum montibus altis. •

je n'ai pas trouvé d'exemples certains qui me permissent de l'affirmer. Au contraire, le vers est bon si, avec cette élision à la penthémimère, il offre une autre césure trihémimère ou hephthémimère :

Quarum sacra fero ingenti / percussus amore, (V.) Et patiens operwm oxiguo</?/e assueta juventus. (V.)

D'autre part, la césure est suffisante (juand une trihé-

mimère élidée est soutenue d'une troisième trochaïque et d'une hephthémimère :

Aut presso exercere solum sub voraere. (V.)

17. b. Quand l'élision se fait sur une enclitique rattachée au temps fort, cette enclitique peut être regardée comme n'existant pas, ou comme se rattachant au mot suivant, et l'on a une césure quasi-masculine :

Tartara cœruleos/que implexse crinibus angues. (V.) Exiit oppositas/qiie evicit gurgite moles. (V.) Saxa ciet, scatebris/que arcntia tempérât arva. (V.) Dona ferunt cumulant/que oneratis lancibus aras. (V.) Vi propria nituntur opis/que haud indiga nostrce. (V.) Gonsilium/que omnemque domum vertisse Latini. (V.) Sanguineis/que inculta rubent aviaria baccis. (V.)

Nota 1. A vrai dire, cette césure est d'ordinaire accompagnée d'une trihémimère ou d'une hephthémimère, presque toujours parfaite, parfois imparfaite. Nous avons dans les exemples qui précèdent : Saxa ciet, dona ferunt, exiit op-jpositas. Citons encore :

Iraeque in/sidiae que et erimina noxia cordi. (V.) Cseditur, in/ciilti/que exercet cura salicti. (V.) Tuque ades, in/ceptum/que una/decurre laborem. (V.) Fraxinus Herculeae/que arbos/umbrosa coronœ. (V.)

Nota 2. Il semble qu'avec une trihémimère d'appui toute autre syllabe qu'une enclitique puisse s'élider à la même place pour faire césure :

Dives opum variarum; at latis otia fundis. (V.) Thesidœ posuere, atque inter pocula Iseti-. (V.)

D'autre part, les hexamètres qui n'ont que cette césure

sont rares :

Cornua velatarMm obvertimus antemnarum. (V.) Oblitusque mcorum obliviscendus et illis. (H.)

On ne peut pas dire pourtant qu'ils soient désagréables; et beaucoup de vers asclépiades (vers qui exigent une coupe si rigoureuse) n'ont pas d'autre césure :

Exegi monumentum aère perennius.

Vitabit Libiti/m;/t, usque ego postera.

Regnavit populorî<m, ex humili potens. (H. Ode Exegi.)

Nota 3. Après Virgile, tous ces types de vers avec élision à la césure sont devenus rares ; mais Virgile en a maint exemple : ce qui me porte à croire que ces vers n'avaient rien de choquant, dans les conditions que j'ai dites.

18. A côté des césures qui supposent un arrêt plus ou moins sensible à la fin d'un mot, il y a les césures que l'on a nommées imparfaites, et dont les poètes se contentaient parfois.

Elles sont de plusieurs sortes :

1. Une préposition est censée pouvoir se séparer du mot qui la suit pour se rattacher au mot qui précède ;

Atque in se sua per / vestigia volvitur annus. (V.) Velle videmur, et in / mediis conatibus segri. . . (V.)

2. La môme chose a lieu pour les particules en composition, et même peut-être pour d'autres termes d'un composé :

Ut ridentibus ar/rident, ita flentibus adsunt. (H.) Non quivis videt im/modulata poeniata judex. (H.) Cuncta prius tentanda. Sed im/medicabilc vulnus. (0.)

Falleret in/deprensus et ir/remeabilis error, (V.) Nunc caput nh 'joctare frotis, minr oiirrero in iindas. (V.)

3. Les encliti(iucs que, ne, ve, sont censées pouvoir se séparer du mot qui précède pour se rattacher au mot suivant :

Arboribus/qne satisqiie Notus pocorique sinistcr. (V.) Ilaud mora, conversis/que fugax aiifortur liabenis. (V.) In numerum, versant/que tenaci forcipe ferrum. (V.)

4. Une particule monosyllabique de coordination, comme et, aut, sed, ut, ncc (et même atquc, neque, élidés devant une voyelle), est censée pouvoir se rattacher au membre de phrase qui précède :

Labitur et / labetur in oranc vohibilis œvum. (H.) Namque agor ut / per plana citiis sola verbere turbo. (Tib.) Is genus indocile ac / dispersum montibus altis. (V.) Tum ferri rigor, at / que argutœ lamina serrœ. (V.)

La licence s'étend souvent à d'autres monosyllabes, surtout quand ils viennent après un monosyllabe ou après un mot pyrrhique ( - - ) :

Sed nunc non erat his / locus : et / fortasse cupressuin. (H.) Quam sibi non / sit araicus, ita ut / pater ille Terenti. (H.)

Au contraire, des exemples comme le suivant sont rares : Prœter cetera, me / Romœne poemata censés. (H.)

19. Remarque. Chose curieuse, il est rare qu'une de ces césures imparfaites se rencontre seule dans un vers. Le plus souvent elles se groupent, comme pour se soutenir et se fortifier, de façon qu'on ne peut dire à coup sûr où le poète mettait la césure, ni si lui-même avait sur ce sujet des idées nettes. Ainsi quand un monosyllabe ou une particule en composition se détache de ce qui sem-

MANIÈRE DE COUTEIl LES VERS. 33

blerait être son groupe naturel, c'est presque toujours en cas d'clision; et réciproquement, quand il y a élision à la césure, c'est })resque toujours devant un monosyllabe, ou devant une partictde en composition; ou bien encore le vers a par ailleurs les césures suffisantes, ou produit un effet spécial, dont la recherche suffit pour explifpier et excuser une petite irrégularité. Exemples ; Unius ol) noxam ac furias Ajacis Oilei. (V.) Qua^rentcm nulla ad speluncam signa Irahebant. (V.)

Ac peut faire césure, à défaut de noxam; ad, à défaut denw^^a. De plus oh après unius pourrait servir de trihémimère, ce qui, avec l'hephthémimèrc furias, peut dispenser de la penthémimère comptée après noxam ou après ac.

Sternitur exanimisque treraens procunibit humi bos. (V.)

Le vers peut être considéré comme ayant une trihémimère imparfaite après ex-, ou une penthémimère imparfaite devant -que. Il est, du reste, si pittoresque que Virgile a bien pu, pour produire un effet, rompre le rythme régulier au début, comme il l'a fait à la fin.

Nuuc caput objectare fretis, nunc currerc in undas. (V.) Fertur equis auriga, neque audit currus habenas. (V.)

Ici encore l'effet produit nous dispense de chercher une césure quasi-régulière après oh, ou après que considéré avant l'élision.

Plus loin, nous étudierons ces faits de plus près; il suffit ici de les avoir signai,lés.

VI. Ucniarqucs sur la manière de couper les vers latins flans la leeture.

20. Même en français, on ne s'entend pas sur la façon de couper les vers dans la lecture. Les

uns dissimulent le rythme le plus qu'ils peuvent, comme s'ils craignaient qu'on ne reconnût des vers; d'autres le font sentir, aux dépens du sens, avec une régularité monotone et insipide ; parmi ceux-là mêmes qui, mieux inspirés, savent tenir compte à la fois du rythme et du sens, les uns plient le sens au rythme, d'autres le rythme au sens. S'il fallait prendre parti, voici ce qui me semble le plus exact : Il n'y a pas, ou il n'y a guère, de bon vers français où le sens et le rvthme soient vraiment en conflit.

Il faudrait, pour prouver cette conclusion, des développements et des explications qui ne sont pas de mon sujet; mais le môme principe me paraît devoir être appliqué au vers latin; seulement, il faut le bien entendre; ce à quoi aideront les remarques suivantes, dont plusieurs conviennent aussi au vers français.

21. — 1. La césure était sans doute un arrêt de la voix, mais c'était plus encore peut-être la mise en relief du rythme par l'énergie du coup de voix ou ictus métrique détachant une partie du vers et l'opposant à l'autre partie ; le mot saillant, le mot de valeur, comme on dit, y ressortait donc par la pause, sans doute, mais plus encore par l'énergie de la prononciation. Soit le vers célèbre de Lucain :

Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.

L'opposition de sens est entre diis et Catoni, le rythme doit la faire ressortir, la césure principale est donc après diis. Est-ce à dire que l'arrôt y fût plus long qu'après placiiit? C'est possible, et la phrase latine admettrait cette coupe, mais un contraste marqué entre les intonations de voix sur diis et sur placuit, produira le même effet sans que l'arrêt soit nécessairement long. Avec une intonation forte sur diis, faible sur placuit, on peut, après un léger arrêt, rattacher doucement placuit à diis : diis dominera l'hémistiche, et un arrêt notable après placuit ne fera que mieux ressortir le mot principal. Dans tous les cas, la césure principale est après diis.

Il faut dire la même chose du vers suivant, et de cent autres du même type :

Aut Ararini Parthus bibet, aut Germania Tigrim. (V.)

L'arrêt le plus long était-il après bibet, était-il après Parihu?,, je ne saurais le dire; mais la césure principale était après Parthus, l'opposition entre Ararim et Parthus doit ressortir vivement, Parthus est le mot de valeur pour la pensée et pour le rythme; mais que la voix retombât en prononçant bibet, ou qu'il y eût silence complet après Parthus de façon que bibet se rattachât à ce qui suit, ce que permet la construction latine, je ne saurais le dire, et il n'importe guère. Ajoutons que ces impressions de coupe sont

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relatives, comme celles d'intensité. De même qu'un mot paraîtra faiblement ou fortement accentué surtout par contraste avec les mots voisins, de même un mot semblera s'unir au mot précédent ou s'en séparer selon qu'il est plus séparé ou plus rapproché du mot suivant, et vice versa. Dans le vers

Ilic Dolopum inanus, hic sœvus tendebat Achilles. (V.),

hic se rapproche de manus^ parce que, comme nous verrons, il se sépare nettement de sœvus.

22. — 2. Il n'y avait pas qu'un seul type de vers latins. Il est vrai, le vers à césure penthémimère est le plus fréquent, et il est facile de remarquer une préférence pour les coupes masculines. Mais quand le vers offrait plusieurs césures, rien ne prouve que la penthémimère ou une autre coupe masculine dût régulièrement être la principale; il est même très probable que les poètes classiques préféraient une variété souple et facile à une uniformité harmonieuse, mais monotone. Le grand poète, selon le mot heureux de Voltaire,

Fait sentir la mesure, et ne la marque pas.

Pourvu que les césures requises fussent sensibles, Virgile devait laisser au vers certaine liberté d'allure, il devait même chercher plutôt à mettre en relief tantôt telle césure, tantôt telle autre. Ainsi

voulez-vous savoir où était l'arrêt principal dans un vers comme

Infandum, regina, jubés renovare dolorem?

Vous auriez tort de croire sans autre raison, qu'il devait être après jiibes plutôt qu'après infandum^ après infandum plutôt qu'après regina^ pour le seul fait qu'un vers à césure hephthémimère seule est plus tolérable qu'un vers à trihémimère seule, et qu'un vers à seule césure masculine est meilleur qu'un vers à seule césure féminine. Quand il y avait plusieurs césures rythmiques, le choix de la principale était prohablement libre, et il devait se faire moins par des raisons générales de métrique que par des raisons de sens ou d'harmonie. La métrique laissait, dans ces cas, toute liberté aux exigences de la pensée, de l'image, du sentiment; il devait même bien souvent rester place pour les préférences de chacun : deux lecteurs pouvaient couper différemment le même vers, et le bien couper tous les deux.

23. — 3. On ne saisirait guère cette harmonie entre la coupe de sens et la coupe rythmique, et l'on diviserait mal les vers tant pour le sens que pour le rythme, si l'on jugeait de la phrase latine, surtout de la phrase poétique, par la phrase française, et d'après nos habitudes d'analyse grammaticale et logique. Les Latins avaient une manière

à eux (l'agencer et de distribuer les mots, une manière à eux de couper leurs phrases. Quelquesunes de leurs tendances sont bien connues. D'abord ce qu'ils cherchent surtout dans la phrase, c'est moins à séparer les parties et les membres qu'à les unir étroitement, et, pour ainsi dire, à les articuler. Rien ne ressemble moins à notre ordre analytique et grammatical. Dans Tunité de la période poétique, on jette au plus vite des mots appartenant à tous les éléments de la proposition : l'esprit commence par saisir, si j'ose ainsi parler, tous les fils de la pensée ; Técheveau ne sera débrouillé qu'à la fin, quand les nœuds seront déliés par les mots (d'ordinaire substantif et verbe) qui commandent toute la phrase. Dans le vers

Silvestrem tenui musam mcditaris avena,

les deux premiers mots nouent l'intrigue et posent le problème; ils éveillent l'esprit et le mettent en arrêt par la suspension du sens, comme ferait une question dont la réponse se laisse désirer un instant; la solution arrive dans le second hémistiche avec musam qui ex]}lique silvestrem, 3iYec meditaris qui explique silvestrem musam, avec avena qui explique tenui et complète meditaris. Cette raison, à défaut d'autre, suffirait pour mettre la coupe principale plutôt après tenui qu'après musam.

Pour le même motif, il vaut mieux couper, malgré les apparences grammaticales :

Nec mala vicini /// pecoris contagia laedent^.

Tu tamen hanc // mecuni poteras requiescere noctem.

Cui pendere sua /// patereris in arbore poma.

Le rythme est meilleur ainsi, mais on ne peut dire qu'il prime le sens et impose la coupe; car c'est le génie de la poésie latine d'enchevêtrer ainsi les mots de la phrase.

24. A peine différente de cette tendance à l'unité est la tendance à faire ressortir vivement les oppositions et les correspondances de mots et de sens, soit en juxtaposant brusquement les mots, soit en les mettant à des places saillantes et symétriques, d'où ils puissent, pour ainsi dire, se regarder.

L'opposition par juxtaposition brusque est pour beaucoup dans la beauté du fameux quos ego. C'est elle qu'il faudra, à l'occasion, mettre en saillie par la coupe. Nous couperons donc :

Impius hœc // tam culta novalia miles habebit,

Barbarus bas // segetes.

Ipsi te // fontes, ipsa hœc arbusta vocabant.

Les mots opposés par la symétrie ressortiront de même. Souvent donc la présence de mots ainsi opposés nous révélera la présence d'une césure. Dans le vers :

Tityre, tu patulœ recubans sub tegmine fagi,

1. Je ne marque dans les vers cités que les coupes en rapport avec l'observation dont ils fournissent un exemple.

je pourrais songer à mettre les césures principales après tu et après recubans^ mais le rapport de patulœ à fagi rend plus probable la coupe après palulœ. Dans le vers :

Silvostrom tenui musam meditaris avena,

le doute n'est pas possible. Il faut couper après tenui pour opposer symétriquement tenui et avena à la fin des hémistiches, silvestrem et musam au début.

D'après le môme principe, il faudra souvent détacher au début d'un membre, de façon à faire césure, le monosyllabe qui annonce l'opposition :

Hac // rabiosa fugit canis, hac // lutulenta ruit sus. (H.) Ilic // Dolopum manusjhic // saevus tendebat Achilles. (V.)

Le rythme gagne à cette coupe, mais la pensée parlait déjà en sa faveur.

25. En général, du reste, tout monosyllabe mis en vedette par le sens se sépare de ce qui suit, et se rattache à ce qui précède, de manière à faire césure :

Spem gregis, ah! // silice in nuda connixa reliquit. Contigit oppetere. 0 /// Danaum fortissime gentis.

26. Enfin il semble que les vocatifs et les exclamations pouvaient, dans bien des cas, entrer dans le tissu de la phrase sans séparation notable d'avec les mots voisins ; il était permis de les rattacher soit aux mots précédents, soit aux mots suivants,

au gré du rythme ou de la pensée. Ainsi rien n'empêche de couper :

Tityre, tu // patula3 recubans. . .

0 Melibœe, dc'us /// nobis. . .

Spem gi'cgis, ah! // silice in nuda. . .

D'autres raisons font croire qu'en réalité on coupait ainsi : après tu, pour marquer le contraste qui domine toute la pièce, et qui va être exprimé à l'instant :

Nos patriœ fines, et dulcia linquimus arva;

après clcus, pour mettre en vue le mot de valeur, qui va revenir encore au vers suivant :

Namque erit ille niihi scmper deiis : illius aram^ etc.,

et pour nouer dès l'abord le fil de la pensée; après ahl, parce qu'il faut faire entendre vivement ce cri de douleur, échappé soudain de l'âme du malheureux bcriier.

27. — 4. Nous avons vu que la césure est un moyen de faire ressortir le mot de valeur. Mais cela demande une explication. Soit le vers

Dumosa penderc procul de rupc videbo.

La césure principale semblerait devoir être après penderc^ qui fait une image sipittoresque. Je crois pourtant qu'elle est plutôt après procul. Le tableau en effet est plus complet et plus net, si l'on joint pendere procul.

Soit un autre vers, déjà cité plusieurs fois :

Spcm gregis ah! silice in nuda connixa reliquit.

Nous savons déjà qu'il y a coupe après ah! sera-ce la principale? Je ne le pense pas. Pourquoi donc? Parce que ah! annonce un malheur, mais silice in nuda le fait contempler, et il faut que les yeux s'arrêtent avec la voix sur ce rocher nu où gisent ahandonnés les petits chevreaux.

Ainsi une analyse attentive peut modifier la première impression. Remarquons en même temps que la coupe de sens coïncide d'ordinaire avec les césures rythmiques préférées; il faut donc en général tenir compte des indications rythmiques, et voir si le sens bien compris ne suggérerait pas, ou du moins ne permettrait pas les mêmes coupes.

28. — 5. Mais enfin cet accord du sens et du rythme est-il absolu, et s'il y a conflit, faut-il obéir au rythme, faut-il obéir au sens? — Dans les vers réguliers, le conflit ne sera jamais grave, et l'on ne sera guère embarrassé si l'on tient compte des observations qui précèdent. Mais la difficulté devient sérieuse dans les cas d'élision à la césure et de coupe imparfaite. Gomment couper des vers comme :

Protenus spger ago. Hanc etiam vix, Tityre, duco. Atque in se sua per vestigia volvitur annus?

Après ago ou après /lanc, après sua ou après per?

Faut-il faire sentir une césure rythmique dans des vers comme :

Non quivis videt immodulata poemata judex. Dignum mente doinoque legentis honesta Neronis,

en détachant in de modulata pour le rattacher à videt, et que de domo pour le rattacher à legentis? Dans des vers comme :

Telle videmur, et in mediis conatibus œgri. Cuncta prius tentanda, sed inimcdicabilc vulnus. Sternitur exanimisque treraens procumbit humi bos,

les Latins se contentaient-ils de la trochaïque appuyée sur une seule césure masculine, ou bien y avait-il pour eux une autre césure par un arrêt entre in et mediis, in et medicabile, ex et animis^ exanimis et que?

Enfin des vers comme :

Tiim ferri rigor atque arguta} lamina serrcc,

n'avaient-ils qu'une césure rythmique, ou bien en faisait-on sentir une autre en rattachant at à rigor et en appuyant que sur argulx?

Avant de répondre, il faut rappeler encore l'observation faite plus haut : la césure était sans doute un arrêt de la voix, mais c'était plus encore une intonation spéciale destinée à marquer nettement la mesure pour en faire sentir la suspension, et dont Tarret était plutôt la condition que le but. Or une particule initiale, une préposition, pouvaient sans doute, surtout devant un long mot, se détacher assez sous Victus métrique,

pour produire sensiblement reffct d'une césure. Hypothèse d'autant plus plausible si Ton songe que la particule juxtaposée elle-même restait nettement distincte, et pouvait à l'occasion être séparée du mot suivant : l'expression per ego te deos oro était courante même en prose; Gicéron a dit, per mihi, inquam, gratum est, au lieu de pergratum est; et il n'était pas rare que Ton préférât inque méventes à immerentesque. Quelque chose d'analogue était possible pour que. A plus forte raison pouvait-il être facile de rattacher des monosyllabes, conjonctions ou autres mots, soit au mot précédent, soit au mot suivant, selon les circonstances; d'autant plus facile que les membres et les mots n'étaient pas comme chez nous distribués en groupes distincts, et séparés par l'analyse. Si Virgile dit :

Credunt se vidisse Jovem...

Malo me Galatea petit...,

c'est sans doute que se pouvait aussi bien se rattacher à credunt qu'à vidisse, me à malo aussi bien qu'à Galatea.

29. Cependant, pour avoir sur tous ces points la notion exacte, il faut, si je ne me trompe, faire appel à un autre principe que j 'appellerai joî^ncipe de convention ou fiction légale. On sait le génie formaliste des Romains. En poésie comme ailleurs, il leur fallait une régularité absolue ; d'autre part.

MANIÈRE DE COUPER LES VERS. ifj

tout n'était pas fixé dans la dernière rigueur : la tradition, l'usage, le sens rythmique laissaient parfois la règle incertaine. Dès lors, les poètes étaient libres, et ils usaient de ces libertés avec plus ou moins de bonheur. Mais il fallait des conventions ingénieuses, des formules définies, des fictions légales enfin, pour ramener à une règle fixe les inconstances et les libertés de la pratique. Nous avons de ces conventions en français, pour l'hiatus, par exemple, pour l'orthographe, pour la rime. Nous en connaissons quelques-unes chez les Latins, celle, par exemple, d'après laquelle la présence d'un mot grec autorisait et faisait rechercher dans un vers latin toutes les libertés de la métrique grecque. Je crois qu'il faut faire une part à la fiction légale dans beaucoup des cas de césure imparfaite. Souvent ces vers qui ne rentraient pas dans les types rigoureusement réguliers n'avaient rien qui choquât; nubien la légère irrégularité rythmique répondait à un efiet cherché, à une intention esthétique ; ou bien enfin elle donnait à l'allure du poète un certain négligé plus aimable à l'occasion que la régularité tendue et monotone. Virgile devait tenir à des libertés de ce genre. Sans reculer devant la « licence poétique » quand il en jaillissait une beauté nouvelle', il

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