LES FI.NS DE VEIIS DANS L'INTÉRIEUR DU VERS
AO. En général, les Latins n'aiment pas que le vers paraisse linir deux fois. C'est une règle rigou-
56 CHAPITRE Iir. LES MOTS ET LES PIEDS.
reuse dans les iambes des comiques, et dans ceux de Phèdre, d'éviter l'iambc sur une fin de mot à l'avant-dernier pied, comme serait invôcat Deum. Les lois de la césure et le principe de dissimilation des hémistiches, d'un côté, et de l'autre, la sévérité des règles qui régissent les deux derniers pieds rendent relativement rare dans l'intérieur de l'hexamètre la rencontre du rythme final. Faut-il éviter cette rencontre, quand, du reste, ni les règles de la césure, ni celles des derniers pieds ne sont violées? Quelque-uns disent oui. Les faits ne semblent pas confirmer leur dire.
41. Voici ce que l'on constate à ce sujet : 1 . Le vers peut très bien commencer par un trisyllabe dactylique suivi d'un trochée - ^ ^ - ^ , ou par un disyllabe trochaïque suivi d'un trisyllabe de la forme - - ^ , pourvu que ce groupe s'articule avec un disyllabe iambique : desineplura, puer; sparge, marite, nuccs.
On admet de même les formes équivalentes : cedet et ipse mari, at tibi prima puer. Or toutes ces formes, si l'on supprimait le disyllabe iambique, pourraient aussi finir un vers ' . Il est rare pourtant qu'on trouve, dans ce cas un arrêt notable
1. J'entends qu'elles satisfont aux exigences rythmiques; on remarquera qu'elles ne répondent pas le plus souvent aux exigences du sens.
DERNIERS PIEDS DE l'hEXAMÈTRE. 57
après le trochée, car le mouvement d'ensemble doit être ascendant.
2. Les mêmes formes sont admises au quatrième et au cinquième pied après la penthémimère :
Atque opère in medio dofîxa relinquit aratra. (V.)
Sœpe levi soninum snadebit inire susurre. (V.)
Nos patriam fugimus; tu, Tityre, lentus in umbra. (V.)
J'avoue que ces vers peuvent avoir quelque chose de traînant et d'abandonné, une certaine mollesse qui ne serait pas de mise partout.
Ajoutons qu'ici, bien plus encore que dans le cas précédent, il faut éviter tout arrêt notable après le trochée cinquième ^ , arrêt dont Virgile fait souventun bel emploi dans d'autres circonstances :
Observans nido implumes detraxit : at illa...
Nota. L'important, on le voit, est d'éviter non la succession de mots qui conviennent à la finale, mais le rythme descendant et les césures trochaïques. Comparez ces vers tout grecs d'allure :
Daphnin / ad astra / feremus.///Amavit nos quoque Daphnis. (V.) Dignum mente/domoque 2///legentis/honesta Neronis. (H.)
avec ceux-ci :
Aspice, aratra jugo///referunt suspensa juvenci. (V.) Talia sœcla suis,///dixerunt, currite, fusis. (V.)
vous sentirez vous-même la différence.
1. Moins rigoureusement après le trochée quatrième (cf. GG. 1).
2. M. Plessis émet l'hypothèse que dans ce vers la césure était peut-être avant que, lequel se détachait de domo pour s'unir avec leyentis. La chose n'est pas impossible (cf. 18. 3).
La différence n'est plus la même au second hémistiche, le rythme est nettement descendant; mais le rythme descendant n'a rien (^ui déplaise à cette place; il faut seulement ne pas y tromper l'oreille par un arrêt intempestif, il faut que les mots s'attirent :
Atque opère in me(lio///defixa relinquit-aratra.
Nos patriam fiigimus ;///tu, Tityre, lentus-in-umbra. (V.)
42. Règle pratique. — En pratique, il suffit d'observer les règles de la césure et des deux derniers pieds; il n'y aura guère à craindre, dès lors, que le vers paraisse vraiment finir deux fois.