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CHAPITRE XVI

DE L'AMPLIFICATION HOMOGENE

54. Toute forme métrique élémentaire est susceptible de toutes les amplifications, ce qui nous permet de déduire de chaque mètre primitif onze sortes de périodes générales, c'està-dire onze périodes dans chacune desquelles le pied pourrait avoir les durées suivantes : 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 14. Chaque sorte de période elle-même comporte autant de variétés qu'il y a de formas différentes dans le mètre primitif, et chaque variété embrasse autant de cas particuliers que le pied sur lequel la période est basée prend de formes diverses. Si nous amplifions par 3, par exemple, le mètre tétrasèmetrisème, comme ce mètre comporte douze formes différentes, cela nous donnera douze variétés de périodes, et comme le pied trisème-disème qui résulte de l'amplification par 3 comporte lui-même six formes différentes, il en résulte pour chaque variété six cas particuliers, soit au total soixante-douze formes d'amplification. Si maintenant, nous considérons que dans chacune de ces formes nous pouvons ad libitum employer ou négliger la syncope, on voit quelle infinie variété nous obtiendrons. Mais cela n'est pas tout, car nous avons vu plus haut qu'on peut, pour chaque pied d'une môme période, choisir une forme différente, pourvu que tous les pieds de la période représentent une forme commençant au môme temps de la mesure. Nous trouvons donc, pour une des amplifications les plus simples, un nombre de formes particulières pour ainsi dire incalculable.

55. L'amplification des mètres disèmes donnera des dipodies, celle des mètres trisèmes des tripodies, celle des mètres tétrasèmes des tétrapodies, etc. Ces dipodies, tripodies, etc. seront disèmes, trisèmes, etc., suivant que nous aurons employé l'amplification par 2, 3, etc.

Nous désignons sous le nom d'amplification homogène,

celle qui multiplie également chacune des unités du mètre primitif, et engendre une période dans laquelle tous les pieds composants sont empruntés au môme mètre, c'est-à-dire où tous les pieds sont uniformément disèmes, trisèmes, etc.

L'amplification homogène est très fréquente lorsqu'elle crée des périodes disèmes, trisèmes et tétrasèmes, ou plutôt lorsqu'elle se fait par octaves et par quintes. Ces sortes d'amplification correspondent en effet aux expressions les plus calmes, les plus exemptes de passion, et l'on peut facilement séjourner dans l'une d'elles sans éprouver le besoin de changer de mètre. Mais l'amplification quintuple, qui donne naissance à des pieds pentasèmes, et l'amplification par 7, qui engendre les pieds heptasèmes, marquent un degré de passion de plus en plus grand, l'effort qu'elles exigent pour être comprises les rend généralement impropres à la formation de phrases homogènes. Le besoin d'un rapport plus simple se fait promptement sentir et rend nécessaire le passage à une forme de pied soit tétrasème, soit trisème, soit môme disème, dans laquelle l'oreille, aussi bien que la voix, trouve un repos relatif.

56. Le mètre trisème, lui-même, ne s'accommode pas aussi parfaitement de l'amplification homogène que les mètres disèmes, tétrasèmes et octasèmes. Ces derniers, constituant l'amplification la plus simple, s'emploient sans inconvénient d'une façon continue, sans que l'on éprouve de tendance pour passer à d'autres mètres. Mais cette absence de toute tendance vers une simplicité plus grande, engendrant une grande régularité, est la source d'une grande monotonie. Elle fournit les combinaisons métriques les plus dépourvues d'expression, les plus banales, et la symétrie mathématique qui les caractérise enlève à ces sortes de périodes toute espèce d'originalité.

Cette banalité est surtout sensible lorsqu'on n'a affaire qu'à des dipodies, tétrapodies ou octapodies. Là, comme notes métriques, on ne trouve que l'octave : octave dans la constitution de la période, octave dans le pied. Il n'en est pas moins vrai que l'octapodie, la tétrapodie et la dipodie seront les mètres amplifiés qui viendront toujours le mieux sous forme de conclusion, parce que les pentapodies, hexapodies, etc., fussent-elles composées de pieds tétrasèmes, engendrent une tendance vers une période plus simple, qui, en dernière analyse, ne peut être que la tonique.

57 . L'amplification par quintes, tout en comportant très bien des périodes d'une forme homogène, n'est pas aussi exempte de tendances que l'amplification par octaves : une période composée de pieds trisèmes n'a pas un caractère complètement conclusif, elle nous laisse le désir d'une plus grande simplicité de rapports, et lorsqu'elle est terminée, nous sentons je ne sais quoi d'inachevé qui nous montre que nous n'avons pas affaire à une conclusion normale. Lorsqu'on veut suivre cette tendance engendrée par une période trisème, on se trouve naturellement porté à la faire suivre d'une période tétrasème quelconque qui, à son tour, créera une tendance vers la tonique métrique, laquelle constitue la conclusion normale du discours. Le fait correspondant de l'harmonie s'appelle en musique une résolution.

Dans les valses par exemple, où la mesure à trois temps c'est-à-dire le pied trisème, est employée d'une façon non interrompue, où, par conséquent, se succèdent des périodes trisèmes constamment homogènes, l'emploi de l'amplification par quinte se soutient très bien tant que l'on n'arrive pas à la conclusion du morceau. Néanmoins, il y a dans le mouvement de la valse quelque chose de haletant qui atteste un rapport métrique d'une certaine complication, qui fait désirer un rapport plus simple. Lorsque le morceau se termine, on ne peut passer brusquement de ce mouvement haletant à un repos complet, la tendance vers un mètre plus simple demande impérieusement à être satisfaite, le mouvement s'accélère ou se ralentit au point de se transformer, et de passer effectivement de la mesure à 3 temps à la mesure .à 2 temps, qui correspond à notre mètre octasème, tétrasème ou disème. Tous les finales de valse se trouvent dans le môme cas ; il ne faut pas se laisser tromper par la notation musicale qui continue en mesure à trois temps, les exécutants prennent naturellement le mouvement de la mesure à deux temps. La mélodie est du reste telle, que ce changement peut s'effectuer très facilement. La notation n'est plus qu'une convention, elle n'est à trois temps que pour les yeux, et afin d'épargner un changement de mesure dans l'écriture.

58. Nous trouvons donc deux sortes d'amplification homogène se présentant chacune avec un caractère bien distinct. L'une, l'amplification par octaves, se suffit à elle-même, elle n'a pas besoin de chercher en dehors d'elle sa conclusion

normale; mais, par cela, elle est dépourvue de tendance, le mouvement dont elle est animée a quelque chose de parfait dans sa régularité qui le rend trop semblable à l'immobilité. C'est de toutes les formations métriques la moins complexe, la plus immédiatement saisissable, celle qui coûte à notre oreille le moins d'efforts, celle qui se rapproche le plus de l'idéal de régularité mathématique, mais en môme temps, et par ce fait même, la moins animée, la moins mouvementée, la moins vivante en un mot. La simplicité qui la caractérise est telle que l'oreille se sent immédiatement introduite dans un monde de convention.

Les produits naturels ne se présentent jamais à nous avec cette simplicité tout idéale, aussi nos sens ne s'y trompent-ils pas, et chaque fois qu'ils perçoivent des phénomènes aussi simples et aussi faciles à analyser, reconnaissent-ils immédiatement l'œuvre artificielle de l'homme. Ce n'est pas à dire que des formations métriques plus complexes, telles qu'elles se présentent dans la langue, parlée, ne soient elles aussi l'œuvre de l'homme ; mais elles sont une œuvre naturelle, inconsciente, incompréhensible pour son auteur luimême, dont l'analyse lui paraît comme impossible à faire. Elles ne sont perçues par lui que dans une synthèse générale qui produit sur son oreille un effet saisissant, laisse une impression de vie et de mouvement, et s'associant à toutes les les émotions secrètes de l'âme humaine, communique au milieu qui l'entoure les vibrations intimes dont elle semble agitée. Là nous nous sentons en présence de cette nature que nous percevons sans la comprendre, qui produit sur nos sens une impression indéfinissable, claire par la vivacité des images qu'elle évoque, obscure par la complexité des moyens mis en œuvre pour obtenir des effets si merveilleusement nets. Par conséquent, s'il est vrai de dire que la métrique naturelle du langage est l'œuvre de l'homme, cette œuvre est essentiellement inconsciente et involontaire, elle est un produit naturel de son être, incompréhensible pour lui comme son être lui-même, elle est l'œuvre de l'homme comme les plantes et la verdure sont l'œuvre de la terre, et ne ressemble en rien à ces autres produits humains issus de la volonté de celui qui les crée, et dont la grande simplicité atteste la faiblesse du génie de l'homme. A cette faiblesse se joint un besoin de clarté qui le porte à réaliser le simple dans ses créations, comme à le rechercher, où il n'est pas,

Pibrson. métrique. 3

dans celles de la nature. La simplicité est une invention de l'esprit humain, un idéal dû à l'effort qu'il fait pour embrasser la complexité des phénomènes ; il la cherche et la sent dans la multiplicité des produits de la nature ; parfois elle lui échappe, mais sa jouissance n'en est que plus grande quand il la retrouve. N'est-il pas naturel que, lorsqu'il crée luimême, il aille droit à cette simplicité dont il est si épris? Mais se montrant sans voile, ne coûtant aucun effort à l'oreille qui la saisit, elle nous paraît trop idéale, la vie lui fait défaut. Nous y sentons l'artifice humain qui nous laisse à nousmôme et ne jette pas l'âme dans les ravissements où elle entre lorsque, réunissant en impression totale les mouvements désordonnés en apparence que la passion, c'est-à-dire la nature, communique à la voix de l'homme, elle entrevoit enfin, après un effort, la simplicité qu'elle cherchait.

59. Si donc l'amplification homogène par octaves peut être employée artificiellement d'une manière continue; comme produit naturel, elle ne se présentera qu'à titre de conclusion normale, à la suite de périodes plus compliquées. Parmi les périodes de l'amplification par octaves elle-même, il en est qui ont un caractère plus ou moins net de simplicité; ce caractère dépend uniquement du mètre primitif qu'elles amplifient ; mais, somme toute, le mètre tétrasème donne naissance aux périodes les plus simples. Ensuite viennent, par ordre de simplicité décroissante, les mètres trisème, pentasème, ennéasème, heptasème.

Ce qui frappe le plus dans une période, c'est sa durée totale. C'est par conséquent la durée du plus grand des mètres qui s'y trouvent combinés. Dans le mètre trisèmedisème, celui des deux mètres combinés qui domine est le mètre trisème. De même dans tous les autres mètres. L'impression produite par la durée totale d'une période est analogue à celle que fait éprouver dans une succession d'accords musicaux la note mélodique. Les autres mètres qui concourent avec celui-là à la formation de la combinaison font sur l'oreille le même effet que les notes d'accord en musique. La période métrique a donc une analogie complète avec l'accord musical, ici comme là nous trouvons une mélodie et un accompagnement. Chacun des mètres qui Concourent à la formation de la période est une des notes de l'accord. Cette note est rendue sensible par l'accent qui marque son

commencement. Chacun de ces accents peut donc recevoir un nom, de même que chacune des notes musicales qui forment un accord.

Ceci dit, nous allons dénombrer et analyser les différents accords métriques, c'est-à-dire les différentes périodes auxquelles donne lieu l'amplification homogène par octaves.

Nous procéderons comme toujours du simple au composé.

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