‹ Métrique naturelle du langageChapitre 63 sur 85 · ACUITÉ · texte numérisé non relu

ACUITÉ

121 . Il nous reste à résoudre une dernière question. Nous avons vu que la valeur des accents généraux n'est déterminée ni par l'intensité ni par l'acuité d'une note quelconque, mais par le ton du segment réel qui leur correspond. Cependant, tout accent est une note ; la note qui porte l'accent général n'aura-t-elle rien, à part l'intensité, qui la distingue des autres notes portant des accents inférieurs ? Elle aura l'acuité : à l'accent le plus important du segment, c'est-à-dire le plus grave, correspondra la note la plus importante, c'est-à-dire la plus aiguë et il en sera de môme pour. les autres accents et pour les autres notes. Nous avons vu que dans le domaine des accents métriques, ceux qui ont la plus grande importance répondent à la plus grande longueur métrique ; dans une période, par exemple, l'accent qui prime tous les autres est celui qui embrasse toute la durée de la période, et l'importance des autres accents diminue graduellement et en proportion des longueurs métriques respectives qu'ils représentent. Il en résulte qu'un accent a une importance métrique d'autant plus grande que sa longueur est plus éloignée de la fondamentale, et plus la longueur d'un mètre se rapprochera de celle-ci, plus l'importance de l'accent qui le représente sera petite.

Dans le domaine des notes mélodiques, au contraire, la note qui constitue la fondamentale mélodique est celle dont la vibration a la plus longue durée, c'est-à-dire la note la plus grave. Plus nous nous éloignerons de la durée de cette fondamentale, plus la vibration des notes que nous obtiendrons diminuera de longueur, et plus l'importance de l'accent mélodique ira en augmentant. Il en résulte que dans le domaine de la mélodie, la note la plus aiguë sera toujours la plus importante; par conséquent, la note la plus aiguë

sera toujours la plus propre à dissimiler l'accent métrique qui embrasse la plus grande durée, c'est-à-dire la plus grave. Ceci résulte clairement du double principe qui préside à la sensation des sons d'une part, et des mètres de l'autre, et en vertu duquel nous percevons dans les sons les diviseurs de l'unité, tandis que dans les mètres nous percevons ses multiples. Comme difficulté de perception numérique, 1/35 est absolument identique à 35 unités ; dans les deux cas nous avons pour point de repère l'unité, et plus nous nous éloignons de cette unité dans l'un ou l'autre sens, plus le rapport avec elle devient grand ; et toujours, au même éloignement de la fondamentale correspond le môme effort de perception, et par conséquent la môme importance numérique. Il y a tel éloignement de la fondamentale où la perception devient complètement impossible, il est donc tout naturel de supposer qu'un peu avant d'arriver à cette limite, elle devait ôtre déjà difficile, et que cette difficulté devait diminuer au fur et à mesure qu'on s'en éloignait pour se rapprocher de la fondamentale.

Ce genre de difficulté dans la perception est absolument distinct de celui qui résulte d'un rapport numérique complexe. Deux notes très facilement perceptibles l'une et l'autre peuvent engendrer un rapport numérique impossible à percevoir; ces deux notes seront très perceptibles si elles figurent dans la région moyenne de la voix, seul le rapport qu'elles auront entre elles ne pourra être perçu. Pour d'autres notes également perceptibles, chacune prise isolément, le rapport sera non impossible, mais difficile à saisir. Ce genre de difficulté dans la perception a été étudié dans les chapitres précédents. Au contraire, dans le cas présent, la plus ou moins grande difficulté de perception s'applique à la note elle-même, par suite de sa plus ou moins grande élévation dans l'échelle des sons. Le rapport d'octave est le plus facile à saisir, le plus simple des rapports numériques, et, cependant, il est telles ou telles notes à l'octave du do fondamental qui sont en elles-mêmes absolument imperceptibles, tandis que beaucoup d'autres, soutenant avec lui des rapports plus complexes, sont par elles-mêmes très perceptibles, mais non compréhensibles.

122. Nous croyons en avoir assez dit pour expliquer le rôle de l'acuité dans la dissimilation mélodique ; un accent

sera d'autant plus aigu, qu'Jl sera plus important dans la phrase, de telle sorte que par l'élévation relative des notes, l'oreille pourra juger dès l'abord de toute la structure de la période. Il est cependant un phénomène fréquent dans le langage, et qui paraît contredire ce que nous venons d'exposer sur le rôle de l'acuité : il arrive souvent que la note aiguë, au lieu d'être placée sur l'accent général qu'elle sert à dissimuler, va se porter sur un des temps forts ou sous-forts des pieds qui précèdent ou qui suivent, tandis que la note mélodique destinée à ce temps fort ou sous-fort va se porter sur l'accent général. Ce phénomène à 1 interversion ne peut engendrer aucune équivoque, car il ne peut y avoir d'hésitation entre un accent général et le temps fort ou sous-fort d'un pied, il est clair pour l'oreille que la note aiguë appartient à l'accent général ; du reste, nous avons vu que les notes mélodiques placées sur les accents du pied n'avaient de valeur que relativement à l'accent général qu'elles préparent. L'impression tonale qui résulte de ces notes se concentre entièrement sur l'accent général et en détermine le ton. Qu'il y ait ou non interversion, la détermination du ton est la même. L'interversion est donc un élément de variété qui ne nuit en rien à la perception de la période. Grâce à elle, l'acuité ne repose pas nécessairement sur l'accent général dont elle sert à marquer l'importance, mais elle peut se porter sur l'un ou sur l'autre des temps forts ou sous-forts des pieds qui composent le segment de cet accent général. Tous les accents de ce segment concourant à déterminer l'accent général et lui prêtant le secours de leur note mélodique, il n'est pas étonnant que l'acuité, lorsqu'elle se porte sur l'un de ces accents, serve non pas à marquer l'importance toute subordonnée de l'accent sur lequel elle porte, mais à mettre en relief l'importance du segment lui-même, c'est-à-dire de l'aceent général qui le commande.

L'interversion peut être postérieure ou antérieure, suivant que l'acuité se porte en arrière ou en avant de l'accent général. L'emploi des différents genres d'interversion n'est pas livré au hasard, chacun a son caractère particulier.

L'interversion antérieure marque la marche vers le repos, puisqu'elle nous fait aller de l'aigu au grave ; elle convient par conséquent aux cadences conclusives ou aux repos provisoires de la voix dans l'intérieur d'une phrase. L'interversion postérieure, au contraire* marque la marche vers le

mouvement, puisque la voix procède du grave à l'aigu ; elle convient par suite aux cadences exclam ative s, c'est-à-dire à toutes les cadences où l'esprit est encore en éveil après la chute de la période. L'accent aigu non interverti peut être tour à tour conclusif ou exclamatif ; il est conclusif lorsque la note aiguë est suivie d'une ou de plusieurs notes graves, il est exclamatif, ou simplement suspensif, lorsque la note aiguë est la dernière du segment.

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