CHAPITRE XXVII
127. Jusqu'à présent, nous nous sommes contenté de désigner par un numéro la forme adoptée pour chaque pied, sans dire d'une façon plus précise si nous avions syncopé, c'est-à-dire réuni en une seule syllable, toutes les brèves qui se suivaient sans être marquées d'un accent fort ou sousfort. Cette question, qui a été jusqu'à présent la plus grave préoccupation de tous les métriciens, à savoir si l'on avait affaire à des spondées, des anapestes, des dactyles, des iambes, des trochées, etc., nous est apparue comme d'une importance secondaire. Ce qu'il faut avant tout savoir, c'est à quelle période on a affaire, quels sont les accents généraux de cette période, et quelle est la mesure des pieds dans chacune de ses parties. Une fois ces conditions remplies, le reste n'est plus que détail, et l'on pourrait, dans une période donnée, avec des accents généraux bien déterminés, prendre tour à tour pour chaque pied toutes les formes syncopées ou non syncopées, sans modifier essentiellement l'impression reçue par l'oreille. En ce qui concerne la forme du pied, nous avons déjà dit 1 en quoi consiste le caractère plus ou moins vif ou relâché de chaque forme. Toutes les fois qu'il s'écoule un temps assez long entre l'accent fort et l'accent sous-fort du pied pour que la voix puisse y trouver un repos, nous avons une prononciation tranquille, normale. Toutes les fois, au contraire, que le temps sous-fort suit de près le temps fort, la prononciation est plus alerte, plus élégante et moins habituelle. Suivant la nuance de sentiment à exprimer, la voix se trouve naturellement portée à adopter l'un ou l'autre des systèmes possibles.
Il en est de même pour les atones que l'on peut ou non
syncoper; ce phénomène, connu en métrique sous le nom de catalectisme, et qui consiste à laisser dans le silence un ou plusieurs accents (nous prenons ici le mot accent dans son sens le plus général, en y comprenant même l'accent monosème ou atomique, que dans d'autres cas nous avons appelé atone), a pour effet de diminuer la somme de travail mécanique nécessaire à l'exécution d'une période. Par conséquent, plus on aura recours au catalectisme; plus la période semblera paresseuse, plus elle conviendra à l'expression des sentiments languissants. Au contraire, plus la période contiendra d'accents monosèmes exprimés, plus elle paraîtra vive et alerte. Ici encore, le sentiment exprimé par la phrase peut seul guider la voix, et lui apprendre dans quelle mesure elle doit avoir recours au catalectisme.
128. Le catalectisme exerce surtout son action sur les fins de périodes, où il laisse souvent dans le silence, non seulement un ou plusieurs accents atomiques, mais même un ou plusieurs pieds. Ces pieds dans le silence appartiennent • le plus souvent au commencement de la période suivante. Ils laissent à la voix le temps de reprendre haleine avant de passer à un-autre ordre d'idées. Il résulte de là que, non seulement l'accent atomique, mais encore les temps sousforts et même les temps forts de pieds peuvent être atteints par le catalectisme.
Tout accent autre que les accents généraux peut être syncopé, de telle sorte que l'on pourrait avoir une période tout entière réduite à ses accents généraux. Les accents généraux forment les noyaux de la phrase, et autour d'eux viennent se grouper, de la façon la mieux appropriée à les faire ressortir, les autres accents en plus ou moins grand nombre, suivant que l'on a plus ou moins recours au catalectisme. Il en résulte que, non seulement la fin de chaque période, mais encore chaque accent général a une tendance à se faire suivre soit d'une certaine durée syncopée, soit d'un certain silence. Les syllabes qui précèdent cette durée syncopée ou ce silence sont appelées césures, elles constituent en effet de véritables coupures dans la phrase. Le catalectisme sépare nettement chaque accent général du précédent et du suivant; il crée à chacun d'eux une région distincte et leur fait le partage de la phrase qu'il divise en segments.
La césure peut être dure ou molle, ou bien peut affecter
la forme désignée par les Italiens sous le nom de sdrucciola. La césure dure est celle dans laquelle le silence suit immédiatement l'accent général. La césure molle est celle dans laquelle l'accent général est suivi d'un accent moins fort après lequel vient la coupure ; la césure sdrucciola n'est autre qu'une césure molle dans laquelle on a exprimé un accent de force moindre entre l'accent général et celui sur lequel porte la césure molle.
129. Le catalectisme, employé d'une façon habile, a pour effet de donner à la phrase beaucoup de netteté, i] en précise les contours et la rend particulière et reconnaissable. Une phrase dans laquelle tous les accents sont exprimés est incolore et fatigante, le style en est essouflé et filandreux; en l'absence de toute forme arrêtée, la phrase n'a aucun caractère, et par suite ne peut être facilement reconnue ni retenue par l'oreille.
Pour bien faire comprendre au lecteur la classification des césures, nous allons donner en exemple la période métrique suivante, et en analyser les différentes parties :
r rrfFj r n î; tr
Avant chaque accent général, nous avons tracé un double trait.
130. La première césure qui s'offre à nous, dans cet exemple, est placée au commencement du second pied, elle est molle, puisqu'elle suit l'accent général et que l'accent sur lequel elle porte est faible par rapport à ce dernier. La seconde césure est placée au commencement du cinquième pied; elle est sdrucciola, puisqu'elle porte sur un accent qui est faible par rapport à l'accent général qui précède, et puisque, entre cet accent général et la césure, se trouve exprimé un accent sous-fort du pied faible lui-même par rapport à la césure. Le dernier pied nous offre un cas particulier sur lequel nous appelons tout particulièrement l'attention du lecteur : nous y trouvons deux césures se subordonnant l'une à l'autre. Supposons, en effet, le dernier pied syncopé en une seule note, nous aurons la même césure que précédemment, c'est-à-dire une césure sdrucciola. L'accent du dernier pied est faible par rapport à l'accent général qui est placé au
commencement du pied précédent, et nous avons entre lui et la césure un accent sous-fort du pied qui est lui-môme faible par rapport à la césure. Mais, à la suite de ma syllabe sdrucciola, au lieu du silence, je vois exprimé un accent sous-fort du pied ; il en résulte une césure molle par rapport à l'accent fort du dernier pied, qui lui-môme offre une césure sdrucciola par rapport à l'accent général, tandis que si, au lieu d'exprimer le temps sous-fort du dernier pied, nous le laissions dans le silence ou l'englobions dans la syncope, nous aurions une césure dure quant au dernier pied, et sdrucciola par rapport à l'accent général. En nous plaçant à ce point de vue, nous pouvons nous reporter à la première césure qui est placée au second pied de la période, et dire qu'elle est molle par rapport à l'accent général qui précède, et dure par rapport au pied sur lequel elle porte. Nous conviendrons d'appeler semi-dure toute césure qui portera sur le temps fort d'un pied venant à la suite de l'accent général, et semi-molle toute césure portant sur le temps sous-fort de ce môme pied. Nous reviendrons sur cette question dans la seconde partie de cet ouvrage.
131. Les césures servent à faire sentir clairement la chute d'un accent sur celui qui lui est immédiatement subordonné, de telle sorte que nous descendons d'accent en accent, et degré par degré, depuis le plus fort jusqu'au plus faible ; c'est ce que l'on nomme la cadence d'une phrase. Sans les césures, la cadence ne serait pas suffisamment marquée, la force de la voix, s'étant épuisée à exprimer une foule d'accents de peu d'importance, ne trouverait plus, pour distinguer les accents forts et sous-forts, une énergie suffisante; il en résulterait une tendance à prononcer tous les accents avec une intensité égale, et par suite un retour vers la série atomique non dissimilée.
La césure n'est pas le seul résultat du catalectisme ; non seulement celui-ci sert à créer des divisions dans la phrase, mais encore, dans l'intérieur de ces divisions elle-mômes, il crée des syllabes de diverses durées, c'est-à-dire de durées monosèmes, disèmes, trisèmes, tétrasèmes, etc., suivant que l'on a réuni en une seule syllabe un, deux, trois, quatre, etc., atomes.