CONCLUSION
259. Pour terminer, nous résumerons brièvement nos recherches. Nous appuyant sur un principe unique, sans jamais l'abandonner , nous plaçant à un point de vue non physique, mais psychologique, nous avons tenté de rendre compte des sensations musicales par des lois simples et claires. Nous espérons notamment avoir trouvé une explication simple de la tonalité dans une déduction rigoureuse de ce principe. Grâce à lui, peut-être pourra-t-on réunir en un seul faisceau de lois psycho- physiologiques toutes les règles de l'harmonie entassées par l'expérience séculaire des maîtres de l'art. Lorsque cette application sera faite, on possédera, au lieu du chaos de règles et d'exceptions qui constitue ce qu'on appelle aujourd'hui la science de l'harmonie, une science véritable, un système de lois logiquement enchaînées.
Par une déduction du même principe, la théorie de la métrique a trouvé un fondement ; elle a pris une précision et une clarté dont elle ne semblait pas susceptible, elle a pu paraître aussi nette et aussi exacte que celle des sons, de telle sorte que nous avons des gammes métriques comme les gammes tonales, et des accords de mètres correspondant aux accords de sons. En outre, par la dissimilation mélodique, la théorie de la métrique est devenue la théorie de la modulation elle-même, et partant de la mélodie. Enfin, l'étude des qualités musicales du langage nous a conduits à distinguer, par la différence du but poursuivi et des moyens employés, l'art et la nature, la musique esthétique et la musique du langage.
En ce qui concerne l'étude naturelle du langage, nous avons pris comme sujet d'expérience la langue française, à l'exclusion de toute autre, nous défiant de nos observations
sur toute langue qui n'aurait pas Sté notre idiome naturel. Là encore le principe unique que nous nous sommes proposé de ne pas perdre de vue a porté son utilité. L'idée confuse représentée par le terme d'accent tonique ayant fait place à deux idées bien distinctes, celle de l'ictus ou accent d'intensité et celle de l'accent d'acuité, le rôle de ces deux sortes d'accents a pu être déterminé, ainsi que leurs variations et les places diverses qu'ils occupent dans la phrase.
La quantité s'est aussi présentée à nous indépendante et dégagée de toute espèce de confusion avec l'intensité ou l'acuité; les mots pris en eux-mêmes nous sont apparus comme n'ayant pas d'intensité, d'acuité et même de quantité absolues, mais comme aptes à être prononcés avec telle ou telle intensité, acuité bu quantité. Sans doute un mot n'a d'existence réelle que s'il réunit dans des proportions déterminées ces trois conditions nécessaires à l'existence de toute parole articulée; mais, quel que soit l'état présent d'un mot, on peut toujours le concevoir prononcé différemment, et nous nous sommes même attaché à montrer combien le même mot peut recevoir de formes métriques différentes, suivant l'organisme dont il fait partie. Nous avons vu cependant que l'indifférence des mots à l'égard des formes métriques n'est pas absolue, qu'ils contractent certaines habitudes, certaines tendances, grâce auxquelles ils se font une nature, mais celle-ci est toujours en voie de transformation, par suite des violences qu'elle subit sans cesse de la part du rythme.
Cette lutte de la nature des mots contre la loi métrique, à laquelle en dernière analyse elle est toujours obligée de céder, nous a paru être la cause des transformations subies par le langage dans la suite des siècles. Nous y avons entrevu le principe d'une physiologie du langage basée sur l'étude des sensations et rendant compte de toutes les transformations phonétiques constatées jusqu'à ce jour.
Enfin, de même que nous avions recherché en quoi la musique du langage diffère de la musique artistique, nous avons tenté de marquer la différence qui existe entre la prose et les vers, et d'établir nettement les rapports que l'on peut constater entre la mesure poétique et la mesure musicale.
Ayant à traiter tant de questions diverses, nous ne devions néanmoins pas perdre de vue l'idée générale qui fait l'unité de cette étude. C'est pourquoi, sur bien des points,
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nous n'ayons fait qu'esquisser rapidement nos idées, certain de trouver dans l'étendue du sujet une excuse suffisante, heureux si le lecteur veut bien y voir aussi une raison de nous pardonner les erreurs qui auront pu noua échapper, et qu'une critique éclairée et bienvenue d'avance ne manquera pas d'y découvrir.
fW.