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Cependant, la fréquence de l'accent fort en français

sur la pénultième ou l'antépénultième a déjà amené, même

dans la langue générale, rallongement de certaines syllabes

étymologiquement brèves, comme par exemple tous les mots

en aison qui viennent du suffixe latin atio, aimer de amare,

priser, de pre tiare, vider de viduare, pâtir de /)«/«, etc. Le

dernier exemple est d'autant meilleur pour prouver ce que nous voulons démontrer, que, dans l'orthographe, on a senti le besoin de surmonter Va d'un accent circonflexe afin de marquer l'allongement de la voyelle, bien que ce signe soit habituellement réservé aux voyelles qui étaient primitivement suivies d'une consonne tombée plus tard dans la prononciation. Lorsque tous ces mots sont prononcés exclamativement, la syllabe finale reprend l'accent, et la syllabe allongée peut redevenir brève. Pour se rendre compte du fait que nous signalons, il importe par conséquent de les prononcer sous forme conclusive.

De cet allongement, il résulte pour le timbre des voyelles un son beaucoup plus riche, elles gagnent en ampleur et en sonorité. Quant aux voyelles devenues atones, elles s'abrè-

gent, et leur timbre devient plus pauvre et plus sourd (aimer

de amare, priser de pretiare, etc.). Les consonnes également subissent l'action de ces transformations : depuis longtemps déjà IV de la terminaison dans aimer n'est plus prononcé ; de même, dans un grand nombre de patois, IV des infinitifs en ir est tombé. En général, toutes les consonnes finales qui ont pour effet de prolonger la durée de la dernière syllabe ont une tendance à disparaître, même lorsque l'ictus ne s'est pas encore reporté sur les syllabes antérieures. Cela tient à ce que la dernière syllable, lorsqu'elle est en césure, est habituellement suivie d'une certaine durée suffisante pour le repos de la voix, et que le plus souvent, la voix aime mieux remplir cette durée par un silence que par la prolongation de la syllabe. C'est pourquoi les syllabes finales qui portent l'ictus peuvent être longues ou brèves, même à l'état

normal, tandis que les autres syllabes, lorsqu'elles portent l'ictus, ne peuvent pas être brèves, à moins d'une excitation particulière ; c'est-à-dire que les pénultièmes ou antépénultièmes fortes sont normalement longues. Néanmoins, il est incontestable que les syllabes finales, à partir du moment où elles se sont allégées en laissant tomber leurs consonnes, sont tout naturellement désignées pour perdre l'ictus; aussi c'est toujours par elles que commence le mouvement en arrière dont il est question.

256. Ce qui se passe en ce moment dans notre langue peut nous aider à découvrir ce qui s'est passé anciennement dans la transformation du latin en roman. Personne n'ignore que l'accent fort des mots romans est à la même place que l'accent d'acuité du latin classique. Le témoignage de tous les grammairiens, aussi bien que la versification latine de l'époque classique, s'accordent pour nous démontrer que les Latins, de même que les Grecs du reste, entendaient par accent non pas une certaine force, ou ce qu'ils appelaient un ictus, mais un certain chant 1 , c'est-à-dire une note mélodique qui ressort comparativement aux autres ; c'est ce que nous avons appelé l'accent d'acuité. Quant à l'accent d'intensité ou ictus, il ne concordait qu'accidentellement avec l'accent d'acuité ; ce dernier, en effet, était toujours soit sur la pénultième, soit sur l'antépénultième, tandis que l'ictus était, dans la majorité des cas, placé sur la dernière syllabe du mot : cependant cette place n'était pas absolue, et il jouissait, comme c'est encore le cas dans le français actuel, de la faculté de se reporter en arrière. Un vers de Virgile va nous montrer l'ictus placé tantôt sur la dernière syllabe, tantôt sur la pénultième ou l'antépénultième.

Il» î f !

Infandum re-gi-na ju-bes reno-va-re do-lo-rem

f r 1 1 r | f c | f cr | f v \f r

Comme dans le français actuel, les syllabes qui ont perdu

I yj i yj

l'ictus sont les brèves (regina, renovare) ; nous ne parlons pas de dolorem où la finale est également brève, parce que l'ictus

1 Voir Théorie générale de V accentuation latine. Paris, 1855, de MM. Weil et Benlœw.

n'en resterait pas moins sur la pénultième, quand même elle serait longue. Cela semble prouver que dès l'époque classique, toutes les cadences finales étaient déjà devenues molles, ce qui nous porterait à croire que le latin classique était à une période de tranformation plus avancée que le français actuel, c'est-à-dire que le mouvement qui transporte l'ictus de la

dernière syllabe sur les syllabes antérieures y était déjà plus

î prononcé. Néanmoins des césures telles que infandum et

î jubés nous prouvent clairement que toutes les finales

longues, ou allongeables par position, pouvaient de nouveau recevoir l'ictus lorsque la ponctuation de la phrase l'exigeait. L'ictus était donc encore mobile dans le latin classique, qui par suite était, au point de vue rythmique, une langue assez semblable au français actuel, et diamétralement opposée à l'italien, où l'ictus est fixé d'une façon immuable sur la pénultième ou l'antépénultième. Deux vers de Virgile nous montreront un même mot avec l'ictus sur la pénultième et sur la dernière syllabe.

fortunatos nimium sua si bona norint

Agricolas !

Fortunatus et Me deos qui novit agrestes f

257. Il est plaisant de constater que les Français, dont la prononciation latine a de tout temps été tournée en dérision, soient en somme, parmi les peuples modernes, ceux qui peuvent le mieux reproduire le mouvement rythmique du latin classique, sans faire violence au génie de leur prononciation nationale. Il est plaisant surtout d'arriver à prouver que les Italiens, dont on nous citait toujours la prononciation en exemple, font subir à la prononciation de la langue latine l'altération la plus violente qui soit possible.

258. Dans les vers saturniens, l'ictus pouvait déjà se reporter en arrière, mais il pouvait rester sur la dernière syllabe lors même que celle-ci était brève, comme on le verra dans le vers suivant emprunté à une épitaphe du tombeau des Scipions :

Quoiei vita de/ecit — non honos honore

C'est exactement ce que nous avons dans le français moderne. Plus tard, dans le latin vulgaire, l'ictus abandonna complètement la finale et alla rejoindre l'accent aigu, avec lequel il se fixa sur la pénultième lorsqu'elle était longue, et sur l'antépénultième lorsque la pénultième était brève. Dans les dyssyllabes, l'accent se fixa sur la pénultième lors même qu'elle était brève, et, par son séjour, il réussit à l'allonger. C'est

ainsi que bonum devint bono et en italien buono. Les antépénultièmes brèves furent également allongées par l'ictus; par

exemple, vetula devint en latin vulgaire vecla et en italien

vecchia.

En combien de temps s'opéra cette transformation? Nous ne saurions le dire ; tout ce que nous pouvons affirmer, c'est qu'elle était déjà un fait accompli lorsque les différentes branches de la langue romane se détachèrent du tronc. A partir de cette époque, le sens du mot accent fut complètement changé, on y vit un ictus, tandis que l'antiquité n'y avait jamais vu qu'une note mélodique. Parties toutes en même temps du même point, les langues romanes marchèrent d'un pas inégal ; en italien, la marche fut très lente, et cette langue est au point de vue rythmique encore au même point, peu s'en faut, que le latin vulgaire dont elle est sortie. Seule la faculté qu'elle a de supprimer les syllabes finales dans un certain nombre de mots (virtii pour virtute, puà pour puote, buon pour buono, etc.) et la chute de la pénultième dans les mots accentués sur l'antépénultième (masculus devenant maschio) nous montrent qu'elle a fait un pas en avant dans la voie de la chute des atones. D'autres langues romanes marquent des étapes plus avancées dans la même voie, mais celle qui a poussé cette transformation jusqu'au bout est la langue française. Elle avait d'abord fait tomber toutes les voyelles atones, à l'exception de l'a tranformé en e. A la suite de cette première évolution, le français se trouvait être une langue mixte, puisqu'il avait un ictus placé d'une façon normale sur la dernière syllabe, et par conséquent mobile dans la déclamation, pour les mots à terminaison masculine, et un ictus placé sur la pénultième et par conséquent fixe pour les mots à terminaison féminine. Mais depuis cette époque, a commencé pour le français une seconde période de tranformation à la suite de laquelle tous les e atones sont devenus muets. Par suite, tous les mots

de la langue ont l'ictus normal sur la dernière syllabe réellement prononcée, d'où la nécessité de séparer l'accent d'acuité de l'accent d'intensité dans les conclusions, puisque l'inflexion de voix doit y être descendante, et partant un retour à l'état de choses existant anciennement dans le latin classique. La langue française a parcouru le cercle complet des transformations rythmiques que peut subir une langue, et pour avoir marché le plus vite dans la voie des transformations, elle en est arrivée à se rapprocher le plus de son point de départ, ce qui prouve bien que les transformations rythmiques des langues tournent dans un cercle dont elles ne sortent pas.

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