Chapitre Cinquième, tj
porte des Allemands, gothique et bizarre construction, dont les tourelles portent encore la trace des arquebusades espagnoles du fameux siège de 1 552.
Après avoir laissé sur la gauche le fort Bellecroix et sur la droite la route de Plantières, nous montons une côte assez longue. Je me place ensuite en queue de la division et je regarde du haut de la montée défiler la colonne qui, serpentant autour des ondulations de la plaine, semble un reptile des premiers âges du monde.
Bien loin en avant, servant d* avant-garde, le i8® bataillon de chasseurs qui semble tout noir sur la blanche poussière de la route et dont l'éclatante fanfare est encore perçue par mon oreille, puis les quatre régiments d'infanterie (Si®^ 62®, 81® et 95*^), suivis par l'artillerie divisionnaire et les bagages.
La première halte doit se faire aux Étangs ; désireux de devancer la colonne pour prévenir les quelques centaines d'habitants dont se compose le village, qu'ils vont avoir à nourrir et surtout à désaltérer plusieurs milliers d'hommes, je fouette mon cheval et dépasse non sans peine la longue file des bagages de l'artillerie.
A mesure que j'avance, j'entends plus distinctement les chansons au moyen desquelles le soldat oublie souvent la longueur de l'étape. Il y a telle de ces compositions qui ferait rougir les oreilles les moins chastes — La Boiteuse^ par exemple, — mais le soldat rit, sa gaieté gagne l'officier, qui bat la mesure avec sa canne, et la fatigue s'évanouit.
38 Metsf 1870.
Je fais mon possible pour n^écraser personne, mais les soldats n'aiment point se déranger.
— Hé I tringlot, prends-moi mon sac I me crie un troupier.
Cette plaisanterie est le signal d'une avalanche de quolibets qui pleuvent sur mon front impassible.
Enfin, après m'étre dégagé tant bien que mal de la colonne et avoir gagné l'avance d'un quart d'heure, j'arrive après une longue descente, qui traverse le bois de Hayes, au village des Étangs dont je révolutionne la population en lui apprenant l'honneur qui lui est réservé.
— C'est-y bien possible I
— Jésus ! oti allons-nous mettre tout ce monde-là?
— Mais nous n'avons rien.
— Si encore on nous avait prévenus.
£t patati et patata. Les commères se forment en groupes pour conférer sur cette grave circonstance. Elles lèvent les bras au ciel, parlent toutes à la fois et me prouvent qu'elles ont la langue aussi bien pendue qu'ailleurs.
. Les jeunes filles courent mettre un bonnet blanc, on enferme les mioches, qui, selon la coutume immémoriale> roulent au milieu du village. On chasse à coups de gaule les oies et les canards qui s'ébattent dans le ruisseau du chemin et s'enfuient en poussant des cris discordants. Enfin les anciens du pays sortent lentement pour venir s'asseoir sur le banc de pierre placé devant leur chaumière. * Depuis 1 8 1 5 , on n'avait vu d'autres uniformes aux