Chapitre Cinquième. 3g
Étangs que ceux des soldats qui venaient en congé, et de mémoire d*homme on n'avait vu quantité si prodigieuse de soldats. Quel événement dans la vie monotone et paisible de ces braves gens!
En attendant, avec une sage prévoyance, J'entre dans Tauberge du Cygne tenue par Trunzler, un ancien soldat d'Italie et de Crimée^ et je m'empare d'une douzaine d'oeufs, d'un morceau de lard, d'une tranche de fromage et d'un gros pain : avec du vin du cru, voilà de quoi restaurer les amis qu^ j'ai dans la division. Pendant que la poêle chante et que les lardons grillent, je sors sur le pas de la porte.
Bientôt je vois poindre la tête de la colonne ; des aides de camp et des officiers d'ordonnance accourent au galop retenir des vivres pour leurs supérieurs et pour eux-mêmes.
La précaution n'est pas inutile, car ma pauvre auberge, outre qu'elle a l'honneur de recevoir le général et son état-major, est presque aussitôt envahie par des centaines de troupiers, qui la mettent pacifiquement à sac. Les uns s'installent pour boire où ils peuvent, les autres viennent acheter du lard, du pain, des saucisses, du vin, ce qu'ils trouvent^ et, comme dit l'un d'eux : a il n'y a pas gras. »
A la guerre comme à la guerre, les plus audacieux sont les mieux servis. Ceux que le hasard a particulièrement favorisés obtiennent une bouteille, d'autres plus lents et plus timides n'ont rien pu obtenir. Il leur faudra donc garder leur soif, en ava-
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lant la poussière des dix kilomètres qui restent à faire pour achever l'étape.
Eh bieni non, ces pauvres gens ne s'en iront point sans s'être au moins rafraîchis; il y a aux Étangs un brave curé, qui ne s'occupe pas d'intrigues ecclésiastiques et vit avec ses ouailles ; pauvre, il vit du produit de sa cure, mais il est économe et sa cave renferme deux ou trois tonneaux pleins et quelques vieilles fioles pour les malades. Il entend dire que nos soldats ont soif et que beaucoup repartiront sans boire.
Il envoie aussitôt sa vieille bonne dire aux mé« contents de le venir trouver. Il ouvre toutes grandes les portes de sa cave et leur dit : « Entrez^ mes enfants, et prenez, je regrette qu'il n'y en ait pas davantage, n'en laissez pas une bouteille; c'est à vous. »
Je laisse à penser si nos troupiers se le sont fait dire deux fois.
«La halte est terminée^ les clairons sonnent, on reprend les armes en faisceaux et les hommes vont reprendre leur rang^ le cœur plus gai et les membres
plus dispos.
Pour moi grâce aux jambes de Figaro, j'ai le temps de rattraper la colonne^ et, pendant que le maréchal reniet un fer à mon cheval, je vais rôder autour de la maison du brave curé, qui s'est caché pour éviter les remercîments.
Après avoir traversé le jardin de Trunzler, orne d'un jeu de boule et planté d'arbres fruitiers, j'ai