‹ Metz, 1870; notes et souvenirsChapitre 25 sur 162 · Chapitre Cinquième · texte numérisé non relu

Chapitre Cinquième

mes guides à un valet d'écurie, monte un petit perron de pierre et pénètre au fond d'un corridor dans une vaste cuisine.

Quelle belle vue pour un voyageur en appétit I Dans une gigantesque cheminée rôtissent, embrochés côte à côte, poulets, quartiers de veau, tranches de bœuf, une réminiscence des noces de Gamache ; à côté sur un feu doux à moitié couvert par des cendres blanches bouillonne, avec un bruit et surtout une odeur des plus agréables, un colossal pot-au-feu.

Je m*adresse à une bonne femme coiffée d'un serre-téte et qui paraît commander aux autres.

— Je désirerais une chambre, madame.

— Une chambre, Jésus mein Gott !

Mein Gott t Je suis dans la Lorraine allemande, néanmoins cette exclamation me rend perplexe.

— Oh! je ne suis pas difficile, me hâtai-je d'ajouter.

— C'est que nous n'en avons plus, mémement que mon fils couchera dans l'écurie,

— Écoutez, je suis fatigué, je ne puis coucher dans ma voiture, qui est un tilbury; je vous donnerai ce que vous voudrez, maïs trouvez-moi une chambre pour dormin

Heureusement le fils de la maison a entendu mes dernières paroles, il s'approche de sa mère et lui dit quelques mots à l'oreille,

— La chambre cirée I fait la bonne femme en me regardant.

44 Me/f 1870.

— Eh bien, oui, la chambre cirée ^ répond le fils.

— Ah ! fais comme tu voudras.

Assez intrigué de ce dialogue, je suis le jeune homme, qui porte mon sac, dans cette chambre mystérieuse que j'ai eu tant de peine à obtenir. Tout s'explique.

La chambre cirée est une des merveilles du pays. On ne la donne qu'aux grands personnages^ et dans des occasions excessivement rares. C'est un petit palais.

Que Ton imagine une chambre carrée grande comme un appartement de Paris, éclairée par deux fenêtres, ornée de deux lits monumentaux, d'une commode, d'un secrétaire, d'un guéridon empire à dessus de marbre, d'une infinité de chaises, et, sur la cheminée,, une pendule en albâtre, accompagnée de deux vases de la même matière, remplis de fleurs artificielles. Sur le carreau d'un rouge vif et fortement ciré — d'où le nom de la chambre — de petits tapis en peau de renard ou faits avec des morceaux de drap découpé. J'oubliais' une lampe carcel figurant assez bien la colonne Vendôme et recouverte par un abat-jour vert orné de diableries.

Allons, la chance m'accompagne : lorsque tant de pauvres gens ne savent où reposer leur tête, j'ai pour moi seul une véritable halle ; j'ouvre la fenêtre et roule une cigarette en attendant le dîner.

Pour me distraire, je prends un croquis de l'hôtel de ville, style Louis XIV, qui est réellement assez beau. Bientôt mon hôte m'apporte un excel-

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