Chapitre Dixième, y
La confiance est entière, l*échec du général Douay n'est que partiel, et puisqu'il est déjà réparé^ nous n'avons qu'à regretter les braves que nous avon« perdus.
Le café Turc qui fait face à TEsplanade et qui se trouve le plus près de la gare est plein de monde; c'est là que nous recueillons ces nouvelles, partie de la bouche des consommateurs, partie du journal V Indépendant que Ton vient d'apporter.
Il fait un temps admirable, et tout en avalant à petites gorgées l'apéritif de rigueur, je contemple les belles allées de la promenade éclairées par le soleil couchant, et dont les grandes masses ont quelque chose de majestueux.
Je suis tiré de ma rêverie par la voix altérée d'un de mes confrères ; c'est le jeune M..., tout défait, plein de poussière, qui vient de se laisser tomber sur un banc à mon côté.
— Qu'y a-t-il? qu'as-tu donc?
— Oh I mon cher, je viens de Forbach, ce que j'ai vu est épouvantable, nous sommes battus.
Ces mots ont été prononcés à haute voix, avec l'accent du désespoir. En une minute, les conversations s'arrêtent^ un cercle se forme autour de mon jeune confrère, qui boit avidement un verre de bière.
Il nous raconte alors qu'après avoir vainement essayé de rompre le cordon des sentinelles françaises pour assister à la bataille, il a eu l'idée de revenir à Forbach et de monter sur le Schlossberg
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d'où il a pu voir rengagement dans son ensemble : Les Prussiens sont dans les bois d*oîi ils font pleuvoir sur nos soldats à découvert une grêle de balles et d'obus. Nous avons déjà perdu beaucoup d'hommes, leurs cadavres sont épars çà et là. Des batteries françaises ont été amenées pour fouiller ces bois qui vomissent la mort et déciment notre infanterie. Le feu de Tennemi, loin de se ralentir, devient plus vif et plus meurtrier ; nos soldats se battent un contre trois, et contre un ennemi invisible.
Plusieurs fois des attaques inutiles ont été tentées contre ces bois maudits ; chaque fois les officiers ont dû ramener en arrière leurs soldats pour les reformer, et chaque fois en laissant bon nombre d'entre eux sur le terrain. Le combat prend les proportions d'une boucherie; les soldats^ pleinsd'ardeur au commencement, se lassent de recevoir des balles presque à bout portant, sans rendre coups pour coups. Presque tous les officiers sont tués ou blessés; le désordre se met dans les rangs, ils reculent lentement, indécis d'abord, puis la panique s'en mêle, et ces héros, une heure avant, fuient par les terres labourées, avec de grands cris, la débandade devient générale.
C'est alors que le jeune narrateur éperdu descendit le Schlossbergen courant au risque de se rompre le cou. Dans Forbach, où quelques fuyards sont arrivés, l'épouvante est à son comble : les boutiques, les portes se ferment. Des femmes s'enfuient déjà.