Chapitre Dixième
traînant leurs enfants, un paquet de hardes dans les bras, vers les hauteurs environnantes. D'autres vont gagner le chemin de fer qui part pour Metz à cinq heures.
A la gare, c'est un affreux encombrement, on s'écrase pour partir. Impossible de penser à prendre des billets. A peine les portes sont-elles ouvertes, qu'unetrombehumaine fait irruption sur le quai. En un instant les wagons sont remplis d'une foule apeurée ; les femmes gémissent, les enfants poussent des cris perçants, et le train part au milieu de la désolation universelle.
A Benîng-Merlebach, on fait un temps d'arrêt pour prendre encore quelques malheureux. La gare est occupée par une compagnie d'infanterie qui s'est battue et repliée par ordre pour protéger la station. Le capitaine a jeté sa tunique, il a la tête entourée d'un mouchoir, et en bras de chemise il agite son épée comme un fou. Il a perdu la moitié de ses hommes, tous ses officiers, « et ça n'est pas fini, ajoute-t-il, quand je pense que nous avons, là le 3« corps qui ne bouge pas, que font-ils ces b...-là? »
On entend le canon. très-distinctement; dans peu d'instants, peut-être, la station sera le théâtre d'un combat sanglant. Le train repart pour Saint-Avold, et de là pour Metz, où il arrive à sept heures. Ce sera probablement un des derniers. Forbach est sans doute à cette heure entre les mains des Prussiens.
Ce récit nous a atterrés. On ne passe point sans secousse d'une grande confiance à la certitude d'un
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désastre. Chacun commente avec animation ies paroles du nouveau venu. Les uns crient à l'incurie, à la trahison ; d'autres, incrédules, traitent le pauvre garçon de hâbleur.
Mais bientôt arrive un second train qui vient de Saint- Avold, et qui confirme, en les aggravant, les nouvelles apportées par M... La déroute est piteuse, paraît-il, on voit revenir les soldats isolément^ blessés, éreintés, affamés, racontant à qui veut l'entendre que le général Frossard est un traître^ un lâche, et renouvelant sur son nom l'insulte que Gennaro fait à celui des Borgia.
Au café Parisien, l'animation est indescriptible. On crie, on frappe sur les tables. Aucuns nient jusqu'à l'évidence, d'autres sont consternés ou furieux. J'entends raconter que dans l'entourage de l'empereur, on s'est montré surpris de l'inaction du 3® corps ; un haut personnage s'est même écrié : oc C'est à croire que Bazaine trahit. » Cette exclamation aurait jeté un certain froid dans le cercle où elle a été entendue.
7 août.
Ce matin, la ville est dans une extrême agitation surexcitée plutôt que calmée par la courte et confuse dépêche, émanant du cabinet impérial ' et que