Chapitre Premier
Ce qui est constant pourtant, c'est que les Allemands occupent la ligne de la Sarre, de Trêves à SarrebrUck, etqued'un moment à l'autre ils pourraient franchir notre territoire.
Dans cette seconde visite, il m'a été donné d'entrevoir le colonel Fournier du 44e de ligne^ avec sa moustache blanche et son teint basané, brave comme son grand sabre qui traîne avec un horrifique tintamarre, botté, éperonné, cherchant du regard l'ennemi, et portant en sautoir une gourde légendaire^ sorte de palladium du régiment, dont se servit un de ses prédécesseurs à la bataille d'Austerlitz.
Il fallait voir la mine déconfite du pauvre colonel, lorsqu'on lui a donné contre- ordre en lui expliquant Terreur du maire de Sierck. Perdre une si belle occasion ! Heureusement qu'il n'en manque pas pour les braves '.
Dans la prévision d'un prochain départ, je me rends avec d'Herbinville au manège Lazare, qu'on nous dit être le mieux approvisionné de la ville. Les écuries sont situées au milieu d'une ruelle infecte, dans l'ancien hôtel des Monnaies, curieux échantillon de l'architecture civile de la Renaissance.
Tour à tour défilent devant nous les rosses les mieux caractérisées, sur lesquelles les jeunes gens
I. En effet, moins d'un mois après, à la bataille de Borny, cet excellent officier était tué à la tête de son régiment, qui soutint brillamment la première attaque des Prussiens.
10 Met^ 1870»
de Tarislocratie messine viennent prendre des leçons de Lazare, un peu maquignon, un peu marchand de fourrages, éouyer, loueur de voitures, un peu arabe, au demeurant-bonhomme.
J'achète pour ma part un cheval jaune, dont la mine réfléchie et le pas mesuré concordent parfaitement avec mon caractère ; un peu têtu, me dit son propriétaire, mais c'est un Lorrain.
D'Herbinville, en vrai marin qu'il a été, a la passion des chevaux ardents, il choisit une petite jument baie, qui fait, dit-on, ses 3o kilomètres à l'heure.
Le reste de la journée se passe en emplettes, que, dans la précipitation de mon départ, je n'ai pas eu le temps de faire à Paris^ et je constate une fois de plus que les marchands sont les mêmes en tout pays.
Le soir, nous allons au café Parisien où je rencontre plusieurs de mes confrères, arrivés de la veille ou du matin, et que pilote avec une inépuisable complaisance M. Edouard Mayer, rédacteur en chef de Y Indépendant de la Moselle,
Ce café est le rendez-vous habituel des officiers de tout grade et de toutes armes. Le général y coudoie le sous-lieutement, et le fantassin fraternise avec le cavalier. Tous les cafés d'officiers se ressemblent, mais celui-ci, avec sa terrasse ornée de laifriers symboliques, s'avançant sur la place de la Préfecture, et d'où l'on découvre une partie de la ville, est plus animé, plus gai que les estaminets enfumés