‹ Metz, 1870; notes et souvenirsChapitre 4 sur 162 · Chapitre Premier · texte numérisé non relu

Chapitre Premier

Encore quelques tours de roues et nous sommes en gare, fatigués et mourant de faim. Un petit omnibus nous emmène avec force cahots jusqu'à l'hôtel de Metz, situé rue des Clercs^ et pavoisé de drapeaux pour la circonstance. Je suis trop heureux de trouver encore une modeste chambre pour y déposer ma valise et me livrer à d'indispensables ablutions. L'hôtel est littéralement bondé de généraux et d'officiers supérieurs^ de journalistes anglais, de médecins et de trafiquants. J'obtiens à grand' peine des garçons ahuris un à-compte sur mon futur déjeuner^ et m'échappe pour courir la ville et prendre langue, comme on dit.

Tout est en émoi depuis la veille; le télégraphe vient d'apporter la grande nouvelle. C'est un va-etvient continuel ; le pavé tremble sous le poids des lourds caissons d'artillerie, qui sillonnent des rues que Mac Adam n'a point dotées de ses bienfaits.

Les ordonnances lancées au triple galop renversent les paniers des marchandes de fruits; les plantons essoufflés bousculent les passants^ essuyant d'une main leur front ruisselant de sueur, de l'autre portant réglementairement au bout du fusil les dépêches dont ils sont chargés.

J'ai une lettre à remettre au général Decaen qui commande la cinquième division, et je me fais indiquer son hôtel. Il est situé rue de la Princerie. C'est là que sont les bureaux du général auprès duquel m'introduit son aide de camp le commandant Munier.

8 Met:; 1870.

Le général Decaen est un homme de cinquante et quelques années, de petite taille, haut en couleur, et qui paraît très-actif. Sa tête est fine et le regard plein de douceur. Mais c'est Teau qui dort, et, lorsque le général parle de son désir de marcher en avant pour éviter Tinvasion du territoire, son œil bleu s'allume et n*a, ma foi, pas l'air tendre.

De retour à l'hôtel, je fais cette fois un repas substantiel, et le hasard me place à côté de M. Forthomme, professeur à la Faculté des sciences de Nancy, qui m'apprend que la ville de Stanislas va probablement devenir le quartier général de l'empereur.

Je vais flâner ensuite — occupation essentiellement parisienne — sur les trottoirs de la rue Serpenoise dont je trouve les habitants en proie à une vive émotion.

On se répète de bouche en bouche que les Prussiens sont entrés à Sierck, petite ville frontière, qui n est guère qu'à 1 2 lieues de Metz, et qu'ils marchent sur cette dernière. Déjà l'on croit, voir leurs casques surmontés du classique paratonnerre, la rumeur augmente, quelques magasins se ferment, les femmes pleurent, les enfants piaillent, les hommes prennent un air martial.

Je cours à la division ; renseignements pris, c'était une fausse alerta. Le maire de Sierck, renouvelant la fable des bâtons flottants, avait pris quelques hulans, caracolant sur la route de Perl, pour l'avant-garde d'une armée.

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